Démolir deux alvéoles de la base sous-marine de Bordeaux afin de rendre le monument de béton accessible au public et révéler ses différentes strates, tel est l’enjeu du diplôme signé Céline Chambost et Anaïs Michel (ENSA Versailles). Ou de la vertu d’un acte de démolition. Un parti pris récompensé du Prix de la Rédaction du Courrier de l’Architecte ainsi que du Prix des Lecteurs.
La base sous marine de Bordeaux est l’une des cinq bases pour sous-marins construite sur la ligne de fortification du mur de l’Atlantique. Elle a été construite entre 1941 et 1943, fut en fonction un an et a, depuis 70 ans, un impact passif sur le paysage.
Aujourd’hui, elle a totalement perdu sa fonction militaire pour s’apparenter davantage à un monument naturel immuable, une montagne de béton.
La base sous marine en quelques chiffres, c’est 42.000 mètres carrés au sol, 600 mètres cubes de béton, 160 mètres de large, 235 mètres de long et 22 mètres de haut.
Comment investir cette base sous-marine que nous considérons comme une roche bâtie qui a perdu sa fonction ?
La destruction n’aurait pas de sens sachant que la base sous-marine a depuis 70 ans trouvé sa place dans le quartier des Bassins à Flot. Il s’agit d’un symbole du quartier, elle fait partie de son identité. Le quartier est marqué par son passé industriel, portuaire et militaire dont certains vestiges témoignent. Le projet Bordeaux 2030 va transformer cette enclave industrielle.
Cette dynamique de projet offre une chance à notre monstre de béton de trouver une place dans la ville à la hauteur de son ampleur.
Le projet de planification du quartier des Bassins à Flot est géré par l’ANMA (Agence Nicolas Michelin et Associés). Il prévoit la construction de 5.500 logements et 260.000m² d’activités pour 2015. Le projet de l’ANMA met l’accent sur la promenade des quais autour des bassins à flot. Le problème est qu’actuellement la base n’est pas traversable et empêche la continuité de cette promenade.
Nous avons décidé de travailler en nous appuyant sur les diverses qualités spatiales et architecturales qui composent ce lieu 'hors-norme' afin de trouver une solution convenable pour la base et le quartier.
Pour cela, nous avons observé et défini la force et le potentiel architectural de la base sous-marine et cherché à traduire le ressenti que l’on a eu en la visitant. Nous pouvons distinguer trois lieux distincts et hétérotopiques dans la base.
Ces trois lieux aux ambiances très différentes sont répartis en strates.
Ces observations nous ont permis de dégager deux objectifs, deux axes de travail pour notre projet : nous voulons faire communiquer ces trois ambiances entre elles et rendre perceptibles les épaisseurs de béton qui les séparent.
Pour notre projet, nous voulons faire de la base un lieu identitaire où l’on va, que l’on ne fait pas que traverser ni seulement visiter une fois par an. La base sous-marine est déjà un symbole pour le quartier, nous voulons qu’elle le reste et donc qu’elle évolue avec celui-ci.
Il faut donc trouver une fonction ou des fonctions qui attireront du public, même si ces fonctions évolueront dans le temps suivant les besoins du quartier.
La base sous-marine est un 'lieu autre', nous voulons qu’elle le reste. Il s’agit donc d’un complexe multifonctionnel public. Nous profitons de l’espace offert par la base et nous le modifions en partie pour provoquer de nouvelles émotions architecturales qui permettront d’appréhender la base autrement.
C’est pourquoi nous avons décidé de l’ébrécher pour la révéler. Notre projet consiste à la destruction / démolition partielle du toit sur deux endroits, ce qui offrirait une respiration à cette masse de béton, un coeur vivant. Ces deux brèches permettent aussi de partitionner la base et d’y associer des programmes annexes.
Au lieu d’évacuer les gravats engendrés par la destruction, nous les récupèrerons pour combler les onze mètres des alvéoles actuellement immergés, qui auront été au préalable vidés.
Les objectifs que nous nous étions fixés sont alors remplis : faire communiquer les différents espaces entre eux, rendre compte des épaisseurs de béton, apprécier les qualités de chaque espace et ne pas dénaturer la façade. Certes, notre intervention est un geste fort mais ne sera pas visible depuis l’extérieur.
Au niveau de la plus large brèche qui se situe au milieu de la base, nous avons décidé de profiter du chaos de béton que nous créons au sol pour en faire un jardin expérimental, qui permettra d’observer la végétation qui s’implantera dans cette niche écologique, ce milieu totalement artificiel et alcalin de béton détruit. Nous y proposons une promenade qui permettra de découvrir ce jardin inédit.
L’autre brèche, située sur le deuxième alvéole, sera une galerie d’art à ciel ouvert. Ce sera alors la vitrine du musée, le hall d’accueil pour le centre d’art. Il est intéressant de pouvoir être confronté au rapport d’échelle entre l’humain, les sculptures et la base sous-marine.
Pour permettre de faire communiquer les trois ambiances dont nous avons parlé précédemment, nous avons dessiné dans le parc un escalier monumental, qui se veut un objet totalement distinct du langage architectural de la base sous-marine. Cet escalier permet d’atteindre l’entre-toit et, lors de son ascension, de prendre la mesure des épaisseurs et de la monumentalité du site. Dans l’entre-toit, nous proposons une promenade balisée qui permet de découvrir le site sans altérer la nature sauvage qui s’y est implantée. C’est une nature qui se donne à voir mais pas à piétiner.
Enfin, pour accéder à la vue panoramique du toit, nous avons décidé de créer une passerelle qui, comme l’escalier, se veut un objet rapporté ; elle permet la continuité de la promenade, elle possède une forme arquée ce qui rend possible l’ascension des 3,50 mètres qui séparent l’entre-toit de la vue panoramique.
Finalement, par la destruction, notre projet permet à la base de s’ouvrir à de nouveaux visiteurs, de s’adresser à un public plus large. La base peut être traversée, les espaces sont à la portée de tous. Elle ne devrait plus être un poids pour le quartier, mais plutôt une respiration, une agora de béton dans laquelle il sera agréable de se retrouver.
Céline Chambost et Anaïs Michel
Découvrir la publication originale de ce projet ainsi que son album-photos et les commentaires des internautes : 'Base sous-marine de Bordeaux: ébrécher pour révéler'
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