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Visite | Chorégraphie de pierre, le pari tenu de l'audace par Platane Architecte (27-10-2010)

L'école des Beaux Arts de Versailles (78) expose une façade de pierre animée d'étranges protubérances. Dans le cadre de cette restructuration, Platane questionne, par l'intermédiaire de la technologie, la mise en oeuvre de matériaux connus. Sculpter la pierre dans le but de créer une architecture audacieuse et raisonnable était l'ambition du projet. Visite.

Bâtiments Publics | Education | Pierre | Versailles | Platane Architecte

A l'aise, autant sérieux que désinvolte, Platane (c'est son prénom*) présente, en octobre 2009, peu après sa livraison, son travail réalisé à l'école des Beaux Arts de Versailles avec un enthousiasme communicatif. Folie bubonneuse et dérangeante, l'institution versaillaise dévoile désormais aux passants de la rue Saint Simon une nouvelle façade, rien moins que "l'une des plus belles réalisations de l'agence".

Quatre ans plus tôt, la municipalité avait lancé un concours pour la modernisation de l'établissement. Le programme visait essentiellement l'extension des années 50 dont la façade devait être repensée. Parallèlement, il s'agissait d'améliorer l'accessibilité, d'ouvrir l'école aux personnes à mobilité réduite et de créer, côté cour, une verrière. La première visite du site en mars 2005 est une révélation pour Platane ; "le travail de la pierre s'est présenté comme une évidence", dit-il.

Il dessine alors une architecture généreuse faite "de formes très rondes et ostentatoires, de grands ventres de femmes enceintes, rassurantes, maternelles, statiques, symétriques". Le parti est résolument audacieux et contemporain. Platane évoque avec truculence la présentation de son projet aux membres du jury. Le jour fatidique, arrivé avec un peu d'avance, Platane piétine autour de l'Hôtel de Ville. "Ca se passait dans les sous-sols de la mairie. J'ai écouté le candidat précédent par un soupirail. J'entends parler d'Aristote et de Platon", raconte-t-il. "Je me dis : 'C'est sûr, je ne l'aurai pas, ils n'ont jamais rien construit de contemporain'. Je pensais que l'emphase l'emporterait...". Mauvais pronostic. Le jury, préférant sans doute son discours sur la noblesse du matériau comme gage de qualité, choisit le projet de Platane.

L'anecdote est d'autant plus savoureuse qu'elle bouscule toutes les idées reçues. En poursuivant son explication, Platane évoque de surprenants soutiens ; architectes des Bâtiments de France et architectes du secteur sauvegardé ont appuyé un projet qui représentait pour eux la formidable opportunité d'inscrire une architecture contemporaine dans le paysage figé de l'ancienne capitale royale. Leur étant redevable, Platane évoque avec chaleur l'implication de ces mêmes architectes dans son dessein. Par leur intermédiaire, il a notamment obtenu l'augmentation du budget pour habiller de pierre les trumeaux, à l'origine recouverts de chaux, afin de donner à la façade plus d'homogénéité.

02(@EricLaignel)_S.jpg"La pierre est un matériau véritablement génial, puissant, simple, redoutablement efficace ; il a une présence incroyable, une authenticité", s'emporte Platane. Le souhait de réemployer la pierre de Saint Leu communément utilisée à Versailles s'est vu contrarié par une trop grande porosité. Une remplaçante, à la physionomie proche, lui a été trouvée : Chamesson coquillée de Bourgogne.

Travailler un tel matériau au point de le sculpter n'était économiquement pas possible sans l'élaboration d'une technique de fraisage numérique. L'ambition rapportée à l'architecture contemporaine est alors inédite. "C'était la première fois. J'aime bien jouer avec les matériaux connus et savoir comment la technologie questionne leur mise en oeuvre", explique Platane. Il rappelle ainsi son goût pour la terre cuite dont il a expérimenté les usages et marque sa filiation avec Mario Botta : "lui ses briques, moi, ma pierre !", s'amuse-t-il. Première également pour 3D Pierre, l'un des plus grands ateliers de taille de pierre en France et son gérant, Louis-Joseph Lamborot. "Super ! Enfin la personne que je voulais. C'est la première fois que je fais du contemporain", s'enthousiasme ce dernier. L'entreprise, spécialisée dans la restauration des monuments historiques, affiche de prestigieuses commandes à l'instar du château de Versailles, du Louvre, de la Place de la Concorde ou encore du Pont Neuf. Sauf que ce projet ne ressemblait à aucun autre.

La rencontre fut presque fortuite. D'une conviction inébranlable, Platane s'était mis en quête d'une solution. www.google.fr, 'tailleur de pierre numérique'... Résultat : 3D Pierre. La taille ne s'effectue habituellement que sur deux, voire trois axes mais 3D Pierre était alors (et reste) à la pointe avec une commande numérique cinq axes. Séduit, Platane prend contact. Depuis, l'architecte n'a de cesse de vanter les mérites de Louis-Joseph Lamborot, "un mec absolument génial qui a cinquante ans d'avance sur ses confrères".

Dès lors, le travail sur la monumentalité et sur la présence de la pierre est devenu possible. A force de faire virtuellement descendre des tissus sur des boules, Platane imagine des formes extrêmement présentes, ce qui l'obligeait à quelques débords. D'un commun accord avec l'architecte des Bâtiments de France, cette variation est abandonnée. L'absence d'un recul nécessaire aurait rendu l'ouvrage illisible. Platane réinvente donc, de nouveau, la façade, soulignant désormais son "côté trouble, plus sexe, plus hardcore...". "Nous sommes passés de la maternité à Marilyn Manson", clame-t-il. Les protubérances généreuses se muent en "pustules". Elles recouvrent de grands pans verticaux masquant les importantes ouvertures de la façade et participent à l'identité de l'édifice.

"Nous restons des architectes, nous ne sommes pas que des plasticiens. Il y a un travail sur la matière, certes, mais il y aussi trois problématiques posées : le rapport de l'échelle domestique de la rue à l'institution, la lumière et le rapport intérieur / extérieur de la ville vers l'école, sans créer de nuisance, sans avoir le sentiment que la rue rentre dans l'école", souligne Platane. Ce rappel révèle les contraintes qui ont amené l'agence à élaborer un dispositif de façade libre masqué par ces éléments verticaux et bubonneux portés en avant de la façade sur la structure. Depuis la rue, l'intérieur est révélé par une succession d'interstices. Au sein de l'école, l'extérieur, presque invisible, n'est dès lors pas un spectacle distrayant. La lumière pénètre toutefois vigoureusement par un jeu de rebonds sur la pierre mais aussi, côté cour, par l'importante verrière. Cette dernière, pliée, anime la façade et multiplie les effets visuels : "nous avons fait un peu de volume. Si nous avions mis le verre droit, il aurait été comme un mur", soutient Platane.

03(@EricLaignel)_B.jpgDeux demandes de permis de construire et une surprenante absence de fondation justifient sans doute quelques retards de mise en oeuvre. Mais le fait est que Platane a livré une architecture spectaculaire, représentative d'une audace affirmée autant que raisonnable. Le discours n'est pas stéréotypé et Platane défend "une autre manière d'être durable". En soulignant la neutralité de la pierre du point de vue écologique, en réutilisant un matériau, en renouvelant son emploi, Platane ambitionne de retrouver par la technologie ses "qualités perdues".

Jean-Philippe Hugron

* D'un prénom, emprunt de poésie, Platane Berès crée son identité. D'un état-civil étêté, il s'émancipe d'un patronyme connu et reconnu, celui d'un père, Pierre Berès, libraire et collectionneur de livres rares et anciens.

Fiche technique

Maître d’Ouvrage : Ville de Versailles
Architecte : Platane
Collaborateurs : H-S Martin, L. Kimmel
Début des études : avril 2005
Fin des travaux : janvier 2009
Montant des travaux : 1.200.000€ HT
Surface : 444m²

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 21 octobre 2009.

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