Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Recherche | La Nouvelle Orléans + 1m comme laboratoire de réflexions sur les réfugiés climatiques (27-10-2010)

Le collectif d’architectes et alors ? mène, depuis 2005, une recherche expérimentale nommée 'prospective +6°C' sur la confrontation et l’adaptation des métropoles contemporaines face au réchauffement climatique. Le projet 'New Orleans +1m' entrepris par Cécile Leroux* prend racine dans cette approche prospective. Conclusions d'une enquête de six mois.

Prospective | Recherche | Urbanisme et aménagement du territoire | | Et alors?

Enjeux de solidarité pour les villes littorales confrontées à l’augmentation du niveau de la mer et aux risques cycloniques

Lors de premières recherches, en 2008, l’approche par les images satellites de la Nouvelle-Orléans a été saisissante : cette ville couverte de toits bleus énigmatiques a retenu mon attention. Après dissection des photographies aériennes, il s’est avéré qu’il s’agissait des pansements toujours présents de la catastrophe : des bâches bleues qui protègent les bâtiments dans l’attente de réparation. C’est en voulant comprendre si "autre chose que ces bâches bleues" existait pour protéger les habitants que le sujet de la recherche a pris forme.

Le 29 août 2005, l’ouragan Katrina, cyclone de force 5 avec des vents de 280km/h, atteint les côtes de Louisiane. Un ordre d’évacuation est proclamé deux jours avant l’arrivée du cyclone. Environ 100.000 personnes ne pouvant pas évacuer par leurs propres moyens ou ne voulant pas quitter les lieux, restent chez elles ou trouvent refuge dans le stade de la ville. La Nouvelle-Orléans est inondée à 80%.

Pour parler des habitants déplacés de la Nouvelle-Orléans, le terme de "réfugiés climatiques" a été utilisé. Même si cette expression ne relève d’aucun statut international, pour 2050, il est estimé que 200 millions de personnes seront déplacées par les conséquences du changement climatique.

La modification du climat entraîne le réchauffement des océans et l’augmentation du niveau de la mer. Ce phénomène concerne les populations habitant dans toutes les régions côtières du monde. Les villes du littoral doivent, dès maintenant, imaginer leur futur avec ces conditions nouvelles. Ces métropoles vulnérables face aux inondations ont pour enjeu majeur d’assurer la protection de leurs habitants.

Les conséquences de l’ouragan Katrina révèlent les enjeux de l’adaptation des zones côtières face à la montée du niveau de la mer. Il vient surtout mettre l’accent sur la nécessité d’instaurer une gestion solidaire d’une métropole confrontée à ces nouveaux enjeux.

Une ville contre nature

D’abord camp militaire, puis ville se protégeant contre l’eau, la Nouvelle-Orléans ne s’est pas développée avec son environnement, mais plutôt contre lui. Le contexte géographique et climatique exerce une pression environnementale sur la ville. Les risques majeurs sont les cyclones, les inondations du Mississippi, la destruction progressive des marécages du delta. Le changement climatique exacerbera ces phénomènes.

Pour s’étendre, la ville a drainé les marais, rejetant l’eau hors de son territoire par des moyens techniques lourds ; sa sécurité dépendant totalement de cette ingénierie. A cause de la défaillance des systèmes de protection, la ville est totalement vulnérable face à l’arrivée du cyclone Katrina. A cela s’ajoute l’évacuation partielle, les refuges insuffisants et l’abandon des habitants à leur propre sort. La ville inondée à 80% n’est absolument pas préparée à une catastrophe ayant été pourtant annoncée.

02(@etalors)_S.jpgReconstruction inégale

Lors d’une visite touristique de la Nouvelle-Orléans, dans le quartier français nul ne voit les conséquences de Katrina. Mais la reconstruction n’a pas avancé au même rythme dans tous les quartiers, certains sont habités de nouveau et reconstruits, d’autres, comme le quartier du Lower Ninth Ward, ressemblent à un 'no man’s land' qui a du mal à retrouver ses habitants.

Pour aider au retour des déplacés, des fondations, des associations caritatives tentent d’agir. Leur présence est essentielle, mais semble n’être qu’un palliatif face au désengagement de l’état. Elles sont aussi confrontées à un dilemme : aider, oui, mais dans quelles conditions ? Faut-il aider des habitants à reconstruire des maisons non résistantes, dans des quartiers à hauts risques d’inondation ?

Le processus de planification de la reconstruction est laborieux et difficile à comprendre. De nombreux acteurs privés et publics interviennent et se concurrencent dans l’élaboration d’un plan pour la reconstruction de la ville. La décision finale a été de laisser reconstruire, même dans les zones les plus inondables.

En 2008, trois ans après Katrina, un nouveau cyclone, Gustav, arrive en direction de la Nouvelle-Orléans. C’est toute la ville qu’on évacue à nouveau. Une ville qu’on évacue à chaque ouragan est-elle soutenable ?

Prospective et expérimentation

Face à l’impasse insoutenable devant laquelle se trouve cette ville vulnérable, il est impossible d’apporter une réponse simple, exacte au problème. Si une solution existe, elle doit être motivée par une volonté politique claire et une conscience environnementale engagée.

A partir des risques environnementaux pesant sur la Nouvelle-Orléans, une arborescence de réactions tisse des pistes de réflexion jusqu’à l’absurde. Des scenarii explorent les tendances actuelles de sur-contrôle de l’environnement et du désengagement de l’état. Des scenarii utopiques imaginent d’autres futurs possibles. Ils apportent des clés pour tracer une voie raisonnable.

L’individualisation du risque

Face au désengagement des autorités, au système défaillant des levées, chacun doit prendre en charge sa sécurité, en fonction de ses propres moyens et suivant le modèle de pensée 'étasunien'. Techniquement, il est possible de construire des maisons résilientes, résistantes aux vents et aux inondations. Mais le problème est l’inégalité profonde de l’accès à la sécurité.

03(@etalors)_S.jpgTotal control

Ce scénario prend son origine dans ce qui semble actuellement la seule solution apportée : la sécurité de la ville repose sur la technicité. Tout le système de levées est renforcé, des travaux de grande ampleur sont entrepris. Ils reposent sur une conception de maîtrise totale du milieu et le rejet de l’eau hors des zones habitées. Cependant, la ville reste toujours aussi fragile face à un nouvel accident.

Vers un scénario raisonnable

Un autre rapport à l'eau
Une ville étendue et sans étage n’offre pas de refuge. A long terme, une densification des zones non inondables doit être envisagée. Un autre modèle d’habitat new orléanais plus dense et plus résistant que l’habitat traditionnel doit être développé. L’évacuation systématique de l’eau, la dépendance totale aux systèmes de protection implique un risque permanent. La Nouvelle-Orléans doit développer sa perméabilité, accueillir l’eau et les marécages, réorganiser un nouveau paysage urbain travaillant avec l’environnement.

Résilience**
La menace d’un danger permanent empêche de mener une existence normale. L’évacuation générale de la ville à chaque alerte cyclonique n’est pas viable. Pour vivre en présence du risque, il faut l’accepter et pouvoir se mettre en sécurité à tout moment. L’organisation de refuges de proximité dans la ville est nécessaire.

Il faut avoir conscience du danger pour y faire face. Toutes les échelles d’adaptation sont interdépendantes. A l’échelle individuelle, les habitants conscients du danger doivent adapter leurs maisons. A l’échelle collective, les réseaux, les espaces publics doivent résister au choc et fonctionner au plus vite après une immersion de la ville.

La Nouvelle-Orléans n’est pas condamnée, elle peut s’adapter. Elle doit repenser la façon d’habiter ces zones sensibles, tirer parti de son milieu, organiser des refuges et vivre en toute conscience du risque. Il existe des solutions réalistes et acceptables, qui reposent sur une compréhension des enjeux environnementaux et climatiques à toutes les échelles : du territoire à la maison individuelle.

04(@DR)_B.jpgLes pays plus fragiles, menacés par la montée des eaux, comme par exemple le Bengladesh ou les Maldives, n’ont pas les moyens d’agir pour protéger leurs habitants. Des populations entières migreront vers d’autres régions plus sûres, entraînant des bouleversements culturels, politiques et humains incalculables. Les conséquences du réchauffement climatique peuvent être minimisées dès aujourd’hui si un changement radical de gestion de la planète est entrepris.

L’anticipation de ce risque doit être imaginée et entreprise dès maintenant. L’adaptation des territoires est absolument nécessaire et préférable aux déplacements de millions de "réfugiés climatiques", mais doit exister avec l’action de la solidarité internationale.

Cécile Leroux - et alors ? (Yannick Gourvil + Thomas Jouffe + Cécile Leroux + Julien Morel)

* Un voyage d’étude de 6 mois, réalisé grâce à la bourse de la Fondation EDF Diversiterre, a permis la réalisation de ce projet ainsi qu’une confrontation directe avec l’esprit de la ville, son environnement, les difficultés de la reconstruction.

** 1° Phys. La résilience caractérise la résistance au choc.
2° Psycho. La résilience est un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression. La résilience serait rendue possible grâce à la réflexion, à la parole et à l’encadrement médical d’une thérapie, d’une analyse.

Le travail de et alors ? est exposé du 23 octobre au 7 mars 2010 à l'Espace Fondation EDF, 6 rue Récamier, 75007 Paris

Remerciements

Fondation EDF Diversiterre
CommonGround Relief
Richard Campanella, géographe, Tulane University, New Orleans
John C. Williams, architecte, Master Planner pour le quartier du Lower 9th Ward
Emilie Taylor, architecte, Tulane City Center
Craig E. Colten, géographe, Louisiana State University
Cédric Feimali, photographe, collectif Argo

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 21 octobre 2009. 

Réagir à l'article


Album-photos |L'année 2018 de PANARCHITECTURE

Ce sont des projets tant attendus qui sortent enfin de terre : trois maisons individuelles neuves dans le sud de la France et un Hôtel à Paris rue du Faubourg Saint Honoré.  Ce sont quelques journées en gilets jaunes...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Tolila+Gilliland

En 2018, deux chantiers terminent et deux démarrent.  Six concours et trois permis de construire ont fait une année pleine ! Notre travail commun avec TVK sur l’ilot O8 à Batignolles s’est terminé avec une...[Lire la suite]


Album-photos |L'année 2018 de Mikan

Une année commencée avec quelques concours perdus, terminée par un concours gagné le 20 décembre. Entre les deux quelques projets chez nous au Japon, aux Philippines, une exposition en Australie et un jardin avec...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Michel Rémon & Associés

3 bâtiments en chantier // livraison de l’hôpital Edouard Herriot à Lyon // une large ouverture à l’international : concours en Autriche, Allemagne, Russie et en Belgique enfin avec le concours gagné pour...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Jean-Pierre Lott

2018 a été une année « sudiste » qui a vu l’achèvement de deux projets monégasques, le Stella et les Cigognes, le démarrage de la Villa Troglodyte toujours à Monaco. Mais aussi 2...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Stéphane Maupin

En 2018 Richard Scoffier synthétise l’année et toutes les années précédentes dans un bel article de presse papier. Il s’intéresse à tous ces beaux projets que l’agence invente,...[Lire la suite]