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Chine | Plaidoyer pour une architecture iconique (16-01-2013)

Dans un article paru le 15 septembre 2012 dans le China Daily, Raymond Zhou commente les railleries dont quelques constructions chinoises jugées trop iconiques font l’objet, telle la tour CCTV à Beijing. Estimant que les bâtiments tant décriés aujourd’hui seront peut-être plébiscités demain, le journaliste ne se montre pas en faveur d’une démarche consultative. «Laisser le temps au temps» : un plaidoyer pertinent ?

Urbanisme et aménagement du territoire | Chine

CONSTRUCTIONS CONTROVERSEES
Raymond Zhou | China Daily

BEIJING - Les moqueries visant des bâtiments 'extravagants' sont sans doute un bon moyen de prendre le pouls de l’opinion mais elles prédisent en revanche rarement le destin des icônes architecturales.

Un ensemble de tours perce le skyline de Suzhou. A côté du lac Golden Rooster, on comptera bientôt dix bâtiments. Deux d’entre eux s’élèveront jusqu’à cinq cents mètres de haut et seront liés en leur sommet, formant un 'n' qui a provoqué une vague de dérision chez le grand public.

Le comble du pêché réside, semble-t-il, dans la ressemblance qu’entretient le bâtiment avec une paire de jeans. D’aucuns se sont amusés à dire que 'La Porte de l’Orient' ('the Gate of the Orient'), nom officiel de ces tours jumelles, serait idéale en tant que hub de l’industrie du vêtement, notamment de producteurs de pantalons. D’autres ont malicieusement souligné que le 'Big Boxer Short', surnom de la tour CCTV à Beijing, sera désormais moins seul avec ce nouveau cousin du sud.

Distillé en doses salutaires, le sarcasme est un bon moyen d’expression du scepticisme populaire. Mais ce serait mesquin de la part des intellectuels de prendre en marche ce train-là plutôt que d’enquêter sur les raisons plus profondes qui motivent de telles réactions. D’ailleurs, combien d’entre ces experts ont les connaissances architecturales nécessaires pour offrir au public un avis éclairé ?

Bien sûr, il n'est nul besoin d’être expert en ce domaine pour approuver ou désapprouver de tels projets.

Alors que la Chine est en pleine croissance, les bâtiments extravagants en rupture avec leur environnement ne manquent pas. Voir cet hôtel non loin du centre de Beijing qui emprunte sa forme aux 'immortels', sortes de mages chinois aux tuniques voyantes. Les ouvertures de ce bâtiment font en effet penser aux motifs de ces robes.

Nous autres Chinois avons un penchant pour des styles architecturaux imitant le plus littéralement possible des objets physiques, généralement de bon augure, c’est-à-dire symbolisant richesse et bonne fortune. Les bâtiments prenant l’apparence d’une ancienne pièce de monnaie ou d’une bouteille d’alcool ont le mérite d’être sans équivoque quant au symbole qu’ils véhiculent.

02(@SteveJurvetson)_S.jpgUne autre démarche consiste à répliquer des repères existants. Non, je ne parle pas de parcs à thèmes composés de modèles réduits de bâtiments internationaux. Il existe des édifices tout à fait fonctionnels conçus d’après la Maison Blanche ou la porte de Tian'an men et leurs propriétaires se montrent fiers de leurs compétences en matière d’imitation.

Derrière les bruyantes objections émises à l’égard de la 'tour jeans' se cache en fait une vigilance publique s’opposant aux associations visuelles trop grossières.

Mais nous devons distinguer les bâtiments dont l’enjeu principal est, selon l’intention de leur concepteur, d’évoquer des objets et ceux dont la forme évocatrice est écrasée par une interprétation dominante, souvent moqueuse. Le stade national ne ressemble pas intentionnellement à un nid d’oiseau, pas plus que le National Center for the Performing Arts avait pour ambition d’être comparé à un oeuf. Ces ressemblances tiennent davantage de l’interprétation que de l’intention.

Une autre raison expliquant les antagonismes contre les tours jumelles de Suzhou est l’absence de dialogue avec le grand public.

Qu’ils soient publics ou privés, ces bâtiments tendent à redessiner le 'skyline' urbain, à l’opposé de maisons cachées du regard. Mettre en place des consultations publiques permettrait de remédier à l’opprobre du grand public.

Néanmoins, tout bâtiment emblématique est le fruit d’une démarche artistique. A ce titre, un referendum sur le dessin ne ferait que réduire ces bâtiments à leur plus simple expression.

03(@Latinboy)_B.jpgIl est tout à fait normal que les gens soient à l’aise avec des projets ayant fait leurs preuves. En Chine ou ailleurs, vous ne verrez jamais l’opinion publique s’ériger contre la médiocrité ou la fadeur. Ce sont les bâtiments 'extravagants' qui sont les cibles des mécontents.

Avec le recul, nombre de ces bâtiments deviennent les représentants des sites sur lesquels ils sont érigés. L’Opéra de Sydney, aujourd’hui symbole de la ville, est à ce titre un cas d’école. La Tour Eiffel aussi fut considérée 'inutile et monstrueuse' en son temps et nombreux furent les artistes français de renom à s’être insurgés contre sa construction.

De même, les appels au boycott de 'l’oeuf géant' de Beijing firent grand bruit. Mais, depuis son inauguration en 2007, la coquille de ce théâtre a épaté autant les spectateurs que les mécènes. Ce bâtiment est sans aucun doute en train de devenir une nouvelle merveille du paysage de l’ancienne capitale.

En y regardant de près, les bâtiments 'extravagants' sont généralement classés dans deux catégories : très bons ou très mauvais. Ces bâtiments titillent notre sensibilité. Selon nos références esthétiques, nous les aimons ou nous les détestons.

Même si la majorité de la population exprime son aversion à l’égard de tels bâtiments, cela n’exclut pas la possibilité que les générations futures les adoptent, voire les élèvent au rang d’icônes.

Les urbanistes chinois sont tout à fait conscients du pouvoir des repères architecturaux. Un bâtiment conçu avec intelligence et qui répond à une véritable vision urbaine sera plus efficace quant à la réputation d’un lieu que toutes les campagnes publicitaires. Pensez à la tour Burj al Arab de Dubaï et à tous les budgets publicitaires qu’elle a sans doute permis au pays d’économiser.

Il est permis de penser que toutes les villes chinoises veulent leur équivalent de la Burj al Arab.

04(@poeloq)_B.jpgPour parvenir à une telle renommée mondiale, les autorités municipales s’adressent désormais à des agences d’architecture internationales. Pratiquement tous les projets publics importants de ces dernières années, dont la Porte de l’Orient de Suzhou, sont issus de plans conçus par des grands noms de l’architecture occidentale.

Ce choix a sans doute hérissé le poil de ceux qui se méfient d’influences étrangères 'douteuses'. D’aucuns reprochent à la Chine d’être devenue le foyer d’expérimentations architecturales. Bien qu’il soit prématuré d’assimiler la qualité d’un dessin au pays de son architecte, ces conceptions étrangères sont en tout cas peu conventionnelles.

Qu’un bâtiment soit audacieux et beau ou contesté et détestable, ni les experts ni le grand public n’ont autorité à cet égard. L’habitude, la familiarité apportera-t-elle complaisance ou mépris ? Seul le temps le dira.

Néanmoins, une chose est sûre : si tous les bâtiments publics étaient soumis au vote des habitants d’une ville avant d’obtenir le feu vert, peu d’entre ces bâtiments iconiques qui honorent le monde aujourd’hui seraient passés de la planche à dessin à l’horizon.

Il en est de même pour la sculpture, les installations artistiques, les films, les pièces de théâtres et les opéras. Bien des exemples montrent que, quand il est question d’art, ni la taille ni le niveau d’éducation d’une foule ne peut prédire de ce que réserve l’avenir.

Lors de l’ouverture de la Chine au monde extérieur dans les années 1980, les gens craignaient que les futurs gratte-ciel soient construits selon le modèle 'boîte d’allumette' ou avec des façades uniformes. Cette crainte n’était pas infondée. A peine une décade auparavant, l’ensemble de la population chinoise était vêtue des mêmes couleurs - bleu et gris - et du même uniforme.

Etant donné l’inclination des Chinois pour l’homogénéité, nous ne nous en sommes pas si mal sortis. Si l’erreur est humaine, je préfère que nous pêchions par excès d’audace.

Je tire plus de satisfaction à la vue d’un bâtiment agaçant qu’à celle d’un bâtiment qui se fait oublier.

Raymond Zhou | China Daily | Chine
15-09-2012
Adapté par : Emmanuelle Borne

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