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Portrait | Diébédo Francis Kéré, le pouce dans le sable (06-02-2013)

«Je suis un architecte heureux». De passage en France en décembre 2012, à l’occasion de l’inauguration de l’exposition consacrée à ses projets*, Diébédo Francis Kéré répète à l’envi son bonheur de travailler. «J’utilise une terre incultivable pour créer des bâtiments où les gens se cultivent», dit-il. Précisément, il forme maçons et charpentiers pour exploiter, à l’aide de systèmes constructifs ingénieux, les ressources locales et ériger des bâtiments adaptés.

Burkina Faso | Diébédo Francis Kéré

Verser une larme au sortir d’une salle obscure, soit. S’émouvoir de telle sorte lors d’une conférence d’architecture ? Voyons celle donnée le 13 décembre 2012 au centre d’architecture arc en rêve par le burkinabé Diébédo Francis Kéré. L’architecte est un conteur hors pair, siffleront les cyniques. 

Ce jour-là à Bordeaux, l’enthousiasme de Diébédo Francis Kéré fut surtout contagieux.

Ce jour-là, l’homme de l’art est fatigué. «Mes collaborateurs me disent souvent : dors, dors», raconte-t-il les traits tirés, l’oeil brillant.

De fait, il court, il court, Diébédo Francis Kéré. Installé à Berlin, il a mieux à faire que dormir puisqu’il construit au Burkina Faso, au Mali et au Togo, en Inde également, à Genève récemment et en Chine avec Wang Shu**. «Le travail d’architecte ne naît pas seulement dans une agence», dit-il.

Sa vocation d’architecte n’est pas née en dessinant. D’ailleurs, hier il n’était pas encore question de vocation. «Enfant, je n’avais pas un rêve mais simplement l’envie de construire une petite école chez moi». C’est-à-dire Gando, un village de 5.000 habitants situé à deux cent kilomètres de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso.

Enfant, Diébédo Francis Kéré souffre d’une salle de classe aux murs en béton recouverts de tôle «où le cerveau se chauffe», selon la formule d’un enfant dans l’un des reportages défilant en boucle sur les écrans de l’exposition. «En Afrique, nous avons un rêve : copier le mode de vie occidentale, votre façon de construire». Résultat : des bâtiments en béton inadaptés, donc climatisés, se multiplient, entre autres au Burkina Faso.

02(@KereArchitecture).jpgDiébédo Francis Kéré fut très tôt convaincu qu’il est possible d’améliorer les conditions de vie avec les ressources locales. Lors de la visite de l’exposition, de se tourner vers un plateau recouvert de briques, de roche, de sable... «Voilà, c’est tout ce que j’utilise. Notre architecture, c’est la terre». Une ressource inépuisable, dont la latérite est le parent pauvre. Mais, faute de techniques, cette terre «à perte de vue» a ses limites.

Pour l’exploiter, Diébédo Francis Kéré met en place des systèmes constructifs adaptés. «Avec les premiers fonds que j’ai récoltés, j’ai acheté une presse». Grâce à la compression, la brique de terre permet de voir plus grand. 

«Je n’invente pas, je consomme. Mon travail est d’inverser les rôles, de transformer pour adapter», poursuit l’architecte en désignant une brique creuse d’ordinaire utilisée pour créer des chaînages. Avec ce matériau, Diébédo Francis Kéré érige des voûtes.

«Est-ce que je m’exprime clairement ?», s’enquiert-il régulièrement. «L’allemand m’a tout volé», rit celui qui a fondé famille et, depuis 2009, agence à Berlin. «Je suis entre les deux ; au Burkina Faso, je retrouve ma communauté, à Berlin j’en profite pour marcher seul, ce qui n’est pas possible à Gando», confie-t-il au Courrier.

En 1997, pour mener à bien son projet d’école à Gando, Diébédo Francis Kéré a besoin de trois choses : apprendre à construire, obtenir l’aval du chef du village - en l’occurrence son père - et «gagner la confiance de la communauté».

03(@RodolpheEsher-Arc-en-reve)_B.jpgGrâce à une bourse obtenue via l’ONG allemande BMZ, muni d’une formation de charpentier, il se rend à Berlin. 

En 1999, alors encore étudiant à la Technische Universität (TU), dont il sortira diplômé en 2004, il retourne à Gando s’entretenir avec son père.

«Je lui ai dit qu’il fallait qu’on fasse les choses nous-mêmes sans attendre l’aide de l’Etat». 

Son association, 'Des briques pour l’école de Gando', permettra de recueillir les fonds nécessaires.

Restait à gagner la confiance de la communauté. «Quand j’ai dit : 'utilisons la terre', l’enthousiasme est tombé ; ils voulaient du béton». 

Pour convaincre, discuter ne suffit pas. Diébédo Francis Kéré évoque une structure en arches sur laquelle les hommes du village, sceptiques, avaient tour à tour grimpé pour en vérifier la solidité. «Si ça tombe, vous avez tout perdu ; si ça tient, vous avez convaincu».

L’école élémentaire de Gando fut livrée en 2001. Depuis, des logements pour enseignants et une extension de l’école ont vu le jour selon les mêmes principes d’éco-construction appris à Berlin et adaptés au Burkina Faso. Terre crue et ventilation naturelle. D’autres projets sont en cours, tel ce centre pour femmes dont les murs, composés de jarres, forment des greniers.

Evoquant la technicité de Jean Prouvé et la rationalité de Mies Van der Rohe, Diébédo Francis Kéré dit combiner «culture de la science» et «ce qu’(il) trouve sur place » pour créer «des espaces conviviaux». Le dessin d’une voûte ne doit rien au hasard ou à la coquetterie. L’architecte privilégie la coupe «qui met en relation intérieur et extérieur, dévoile à la fois un volume et des espaces».

04(@Erik-JanOuwerkerk)_S.jpg«Gando reste pour moi un terrain d’expérimentation car j’ai là-bas une grande liberté d’action». 

Quant à convaincre les partisans du béton, «ça mettra du temps mais nous y arriverons ; si les gens veulent reproduire le modèle de Gando, alors nous avons gagné». Par reproduire, Diébédo Francis Kéré n’entend pas transposer. «Construire avec de la terre à Genève coûte plus cher que le béton le plus sophistiqué», souligne-t-il.

L’école élémentaire de Gando a reçu le prix Aga Khan d’architecture en 2004. «Un moment très fort, car j’ai voyagé avec mon père pour la première fois». Pour Diébédo Francis Kéré, il n’est de récompense plus gratifiante que la fierté des siens. 

Voilà pourquoi, lors de sa conférence, il remercie sincèrement les équipes d’arc en rêve pour leur «magnifique cadeau». 

«Quand j’ai demandé à Francis Kéré les personnalités qu’il souhaitait inviter à l’occasion de cet événement, il m’a parlé des sages de son village», précise Francine Fort, directrice d’arc en rêve.

Ce jour-là, à Bordeaux, deux d’entre eux sont là. «Ces projets sont leurs projets. Il faut qu’ils sachent que ces projets ont de la valeur, qu’ils sont reconnus en-dehors du Burkina Faso».

05(@KereArchitecture)_S.jpgTel est le cas. En 2009, Diébédo Francis Kéré est sollicité par l’artiste allemand Christoph Schlingensief, décédé en 2010, pour construire un 'village Opéra' composé d’équipements culturels à Laongo, à quelques kilomètres de Ouagadougou. Une expérience éprouvante. «Il fallait travailler vite avec un enfant terrible qui n’avait pas de temps». Bientôt livré, ce projet est l’histoire de l’alliance des opposés. «Filmé en permanence, Christoph était un artiste de l’éphémère - il parlait de plastique sociale - alors que l’architecte a besoin de fondations».

La même année, Diébédo Francis Kéré se voir confier l’aménagement du Parc national du Mali, à Bamako. «Rendez-vous compte : le petit Francis de Gando remportait un concours international pour construire le lieu le plus visité de Bamako !». Quelle que soit l’échelle, le modus operandi est le même : «former la population en la faisant  travailler». Plus de mille jeunes ont participé à ce chantier.

06(@IwanBaan)_S.jpgCe projet a permis à l’architecte d’embaucher quatre personnes pour enfin composer, à Berlin, son agence. «Impossible de parler de ce travail sans parler de tous ceux qui m’accompagnent». Lors de la conférence, il présente, en photos, chacun des membres de ses équipes, au Burkina Faso ou à Berlin.

Construire pour convaincre... «Puis partir», telle est l’intention de Diébédo Francis Kéré. «Je suis fier car ils n’ont plus besoin de moi», dit-il à propos des équipes du Burkina Faso. Quatre chantiers sont actuellement en cours «sans [lui]».

«J’ai des équipes qui ont reproduit le même modèle constructif au Togo et, aujourd’hui, les Togolais se débrouillent seuls. Au Burkina Faso, nous en sommes déjà à la deuxième génération de maçons».

Pour assurer l’autonomie de ceux qu’il forme, Diébédo Francis Kéré se garde de conseils empoisonnés. «Il ne faut jamais travailler avec un instrument spécial car s’il venait à s’user ou se casser tout s’arrêterait en attente de cet instrument-là. D'ailleurs, rien de sert de se rendre à Gando avec des plans. Il faut interpréter, tout redessiner à l’aide du pouce dans le sable».

07(@Erik-JanOuwerkerk)_S.jpgEt encore battre la terre au rythme des percussions. «Grâce à la musique, le travail, pénible, est supportable. Les efforts s’accordent au rythme de la musique et c’est ainsi que nous parvenons à des surfaces planes».

D’architecte de terre, Diébédo Francis Kéré n’est certes pas le premier. «D’autres construisent avec des matériaux locaux, surtout la terre, mais pas avec une telle qualité de finitions», assure Lydie Millepied-Kolelas, architecte originaire du Gabon.

A l’issue de sa conférence, Diébédo Francis Kéré ne cache pas son émotion. La fatigue ? La présence des sages de Gando parmi le public, surtout. Et l’énergie dépensée dans une allocution d’une rare générosité. Au moment des questions, l’heure est à la communion des sentiments. «Je suis fier de toi», s’exclame un architecte burkinabé.

Son rêve ? Sitôt posée, la question paraît vaine. «Je le vis», confie-t-il au Courrier. 

Des inquiétudes ? «Est-ce que ce que j’ai introduit est assez fort pour perdurer quand je ne serai plus là ?» Qu’en pensent ses étudiants de Harvard, où l’architecte enseigne l’architecture et l’urbanisme depuis 2010 ? A ce propos, «j’ai enfin pu me libérer».

En effet, ayant formé des maçons en Afrique, qui pour maîtriser comme lui le processus de construction de A à Z ? Son équipe à Berlin ?

Si la question de l’héritage le tracasse, il sourit cependant ; «ne citons pas les vivants avant de voir comment ça se termine», dit-il.

D’autant qu’à Berlin ou à Gando, le pouce dans le sable, Diébédo Francis Kéré a tant à faire.

Emmanuelle Borne

08(@KereArchitecture).jpg

* 'Bridging the Gap - Jeter un pont', exposition organisée au centre d’architecte arc en rêve, à Bordeaux, du 13 décembre 2012 au 28 avril 2013
** Tous les deux ayant été récompensés par des Global Awards for Sustainable Architecture.

Réactions

lyseconcept | gérant | france | 15-03-2014 à 17:48:00


l'Assainissement Biologique (A.B) avec son procédé "Fosse Biologique"lyseconcept est une révolution dans l'approche et le traitement des eaux usées domestiques.
Il n'utilise aucun dispositif de filtration, il ne produit pas de résidus de boues et l'eau de rejet en sortie sert à l'arrosage immédiat du jardin potager
C'est un concept biotechnologique économique écologique biologique global et définitif.
Sa performance épuratoire en sortie du procédé est de 90% complété par un exutoire végétalisé qui lui va purifier le sol de la pollution diffuse portant l'ensemble à une performance d'épuration à plus de 98%.
le concept se décline sous la forme de projet:
-Assainissement individuel d'habitat
- le CEBRE schéma directeur d'Assainissement Biologique d'agglomération. il supprime la station d'épuration et l'infrastructure du réseau de collecte de l'assainissement collectif traditionnel.
- le PROJET Revalorisation des Eaux usées pour une Agriculture Biologique Productive sur des exploitations agricoles en Afrique Sénégal Cameroun Cote d'Ivoire Burkina Burundi Bénin Mali RCA Niger Mauritanie Congo Conacry Guinée RDC Sierra Léone Gabon Mayotte Inde Monténégro Kénia etc
- le projet Recyclage d'eau Banque alimentaire pour une réinsertion honorifique dans le monde du travail
- le projet Recyclage d'eau Biodiversité végétalisée Repousse l'inondation et lutte contre l'érosion des sols
http://www.creabpa.fr
http://www.lyseconcept.fr

Birgitta Amoroso | Sympathisant | Ladiou Didyr Burkina | 10-10-2013 à 21:23:00

Comme bcp d'autres lecteurs, je cherche à entrer en contact avec le jeune architecte. J'ai dèjà fait construire une salle d'école à Ladiou, aménagé un jardin potager, prépare pour un bâtiment école supplémentaire, un hangar pour le CREN, la réfection de leur cuisine (biodigesteur?) et ev. un dispensaire. Ns avons déjà planté des manguiers, autres fruitiers, mais souhaitons procéder de façon écologique. Les villageois sont très impliqués, nous pourrions faire du bon travail ensemble. Serais heureuse de me rendre à Gando, en décembre ou janvier. Me rejouis d'avoir un contact. Merci d'avance
Birgitta Amoroso, Lund Suède

Alassane TRAORÉ | Enseignant | Strasbourg- FRANCE | 12-08-2013 à 16:25:00

Je suis originaire de Batié au Burkina Faso et cherche à construire avec des matériaux locaux dans ma ville.Je souhaite bénéficier de vos conseils et connaitre approximativement les coûts . Je vous remercie de me répondre.

Association 33 Cameroun | Bénévole | Bordeaux | 05-06-2013 à 16:14:00

Bonjour
Comment rencontrer, contacter Diébédo Kéré, cet architecte qui nous fait rêver?
Nous avons vu ses magnifiques projets exposés par la ville de Bordeaux au CAPC.
Notre association, qui réside à Cenon 20 rue de la Liberté 33150 F-, porte un projet: valorisation des bois secondaire pour former les habitants du village de Malimba à construire des maisons en bois, diffuser cette technique, pour en faire un métier. Objectifs: former 100 habitants en 10 ans, créer un site pilote de 12 maisons de 20 à 35m2 sur un site de 6Ha.
Nous remercierons infinimment cet illustre architecte de bien vouloir nous aider.
La maquette de notre projet de construction de maisons en bois sera exposé samedi 8 juin 2013 au Parc Palmer à Cenon. Elle a été faite par des artisans et retraités Français qui vont aller en Afrique pour former les habitants.
Pour nous contacter:
Alexandre EKAM-NDJO
20 rue de la liberté 33150 CENON F-
Tél. 33.660.761.199
Cordialement

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