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Turquie | Un trophée, oui, deux, ça va, trois... (13-02-2013)

Dans un entretien avec l’architecte turc Emre Arolat, publié sur le site du Centre d’architecture Arkitera à Istanbul le 22 janvier 2013, Derya Yazman et Nil Aynalı* abordent le sujet des prix internationaux d’architecture. «Nous avons décidé de limiter nos relations avec ce système d’exposition et de prix qui font appel à nous uniquement pour nourrir l’industrie des récompenses», souligne le fondateur d’Emre Arolat Architects, pourtant récompensé à maintes reprises. Explications.

Turquie | Emre Arolat

Contexte
Emre Arolat et Gonca Paşolar ont créé l’agence Emre Arolat Architects à Istanbul en 2004 et, depuis, l’agence a remporté de nombreux prix, tant en Turquie qu’à l’étranger.
Ces architectes ont notamment obtenu le Prix Aga Khan pour l’Architecture en 2010 pour l’usine Ipekyol, située en Thrace, sur la route entre de Kırklareli et Edirne. Par ailleurs, trois projets de l’agence ont été sélectionnés pour le Prix Mies van der Rohe 2013, prix que l’agence Emre Arolat Architects avait remporté en 2005.
Emre Arolat a également été commissaire général de Musibet, l’une des deux grandes expositions de la première Biennale du Design d’Istanbul, qui s’est déroulée à la fin de l’année 2012 et qui fut organisée par la fondation d’Istanbul pour la Culture et les Arts (IKSV).
Emre Arolat enseigne dans différentes universités turques.
MP

«EN TANT QUE EAA, NOUS AVONS DECIDE DE LIMITER NOS RELATIONS AVEC CE SYSTEME D’EXPOSITION ET DE PRIX QUI NOUS DEMANDENT UN PROJET ET QUI FONT APPEL A NOUS UNIQUEMENT POUR NOURRIR L’INDUSTRIE DES PRIX»
Derya Yazman et Nil Aynalı | Arkitera

ISTANBUL - Derya Yazman et Nil Aynalı : Ces derniers temps, une véritable industrie des prix a émergé. Quel regard porte l’agence Emre Arolat Architects sur ce phénomène ? D’après vous, ces prix sont-ils indispensables pour que les agences ou les architectes soient remarqués ?

Emre Arolat : Nous pouvons aborder cette question des prix de deux manières. D’une part, nous pouvons dire que les prix sont le signe que les travaux des architectes ou des agences d’architecture ne passent pas inaperçus, qu’ils sont approuvés, appréciés ou bien encore considérés comme importants par d’autres.

02(@EAA)_S.jpgPar exemple, le prix 'Nouveaux Défis en Architecture', que nous a attribué le Centre culturel de l’Architecture TEPE en 2000 - et qui est le premier prix d’importance que j’ai reçu -, m’a fait beaucoup plus plaisir que la plupart des autres prix que j’ai reçus jusqu’à présent. Il a été une source d’encouragement appréciable. Si l’on se place du point de vue des architectes qui concourent à ces prix, ces derniers permettent de communiquer avec d’autres architectures ou d’autres sphères du bâtiment ou encore d’être remarqué dans d’autres parties du monde.

Mais, en fait, la plupart des prix sont créés pour se nourrir eux-mêmes. Je crois que depuis que j’ai reçu le prix dont je viens de parler, le nombre de prix distribués à travers le monde se porte à plusieurs centaines. Les prix nourrissent d’une manière de plus en plus évidente un système qui repose sur l’accumulation de capital. La plupart des prix sont utilisés par le système pour s’auto-légitimer.

Je ne peux pas dire si cela est bien ou mauvais, bon ou mal. Les architectes décident de leur propre chef de leur rôle dans ce système. Selon la situation, le contexte et les conditions, ce rôle peut évoluer. D’ailleurs, il doit évoluer. Par exemple, dernièrement, après avoir évalué la situation, nous avons pris la décision de limiter nos relations avec le système d’exposition et de prix qui font appel à nous uniquement pour nourrir l’industrie des prix, sauf quand il s’agit d’un projet que nous choisissons après avoir pris en compte l’expérience des amis avec lesquels nous travaillons à EAA (Emre Arolat Architects). Pour nous, c’est une nouvelle situation.

Lorsque je parle d’un projet que nous avons choisi après avoir pris en compte l’expérience des amis avec lesquels nous travaillons, je pense notamment à l’institution qu’est le Festival mondial de l'architecture (WAF). WAF est une manifestation à laquelle les chefs de groupe qui sont à l’agence et leurs équipes donnent de l‘importance car si un projet est soumis dans le cadre de ce festival, nous souhaitons qu’il soit présenté par le chef de groupe qui a joué un rôle dans la phase de création du projet.

Après les présentations, les membres du jury discutent entre eux et argumentent. Par exemple, l’année dernière à Singapour, Natali Tombak et Peter Cook ont mené un dialogue ponctué de riches analyses sur le thème du Campus urbain de l’Université Abdullah Gül. Ce type de débats est important selon nos amis car ces échanges ne ressemblent pas à des discussions sans queue ni tête ou à des paroles vides de sens. Pour nous, ce qui distingue le Festival mondial de l'Architecture d’autres manifestations similaires est ce processus de participation et de partage. Même si je critique le festival pour d’autres raisons, cela ne change pas la réalité que je viens de souligner.

03(@EAA)_B.jpgNous vivons une étrange période en Turquie. Ici, pour être un intellectuel, il faut prendre ses distances avec la situation que l’on critique. L’aborder de près, voire entrer dans une sorte de guerre civile avec la situation que l’on dénonce, n’est pas très populaire aujourd’hui dans le monde de l’architecture turque.

Ainsi, quelqu’un a écrit : «Emre Arolat fait partie du jury du Festival mondial d’Architecture qu’il critique dans son texte d’appel à contribution à la Biennale de Design d’Istanbul». Mais c'est justement parce que je suis parfois à l’intérieur du WAF que je peux le critiquer ! Celui qui a écrit cette phrase sait-il l’énergie que j’ai dépensée pour que le travail du jury dont il parle soit de meilleure qualité ?

A côté de moi était assis un architecte brésilien dont je connais presque par coeur tous les édifices. A côté de lui, il y avait un administrateur de l’Université de Bartlett et un Australien dont je n’avais même pas entendu le nom auparavant. Au cours de la réunion du jury, nous avons discuté pendant des heures des projets des étudiants. Ce furent des discussions d’architecture profondes et l’on peut dire que les bases ont été posées pour la suite. Je préfère rentrer de temps en temps dans ce système et le critiquer que de décider de ne me mêler de rien.

Il existe un prix qui s’appelle l’European Property Awards. Il s’agit d’un prix du secteur immobilier. Vous envoyez votre projet, accompagné de beaucoup d’argent et ils vous envoient presque immédiatement votre récompense. Ce prix ne nous intéresse désormais plus. Pourquoi désormais ? Car au départ, nous n’étions pas conscients de la situation. Il est naturel pour une agence d’architecture de Turquie d’utiliser ce type de voie pour obtenir une visibilité internationale.

Si vous refusez d’utiliser vos propres réseaux liés au monde universitaire et si vous vous abstenez de faire des concessions à vos principes, il ne vous reste pas beaucoup d’autres voies que de remporter des prix. Il y a deux ans, nous avons remporté entre vingt et vingt-cinq prix internationaux. Je ne connais même pas le nom de la plupart d’entre eux. Certes, ensuite, des revues internationales veulent publier vos projets ou vous recevez, par exemple, une invitation pour intervenir dans un séminaire en Corée. Est-ce important ? Cela prête à discussion.

En tout cas, avec l’expérience, nous avons décidé que nous ne voulions plus participer à ces manifestions excepté aux prix pour lesquels notre candidature est choisie par un comité de sélection sérieux. Quant à notre participation au Festival mondial d’Architecture, ainsi que je l’ai souligné, c’est surtout parce que nous nous soucions de l’expérience de nos jeunes amis. Là-bas, recevoir ou non un prix n’a pas d’importance.

04(@EAA).jpgJe peux même franchement dire que, parmi les prix que nous avons reçus, certains projets récompensés n’étaient que des merveilles de perspectives numériques. Il y a des concours où des constructions que je connais et considère comme très mauvaises ont été récompensées car elles ont été jugées uniquement à partir de jolies photographies prises sous les angles les plus avantageux. Les jurys de ce type de concours sont paresseux et les processus de sélection sans qualité.

A vrai dire, je ne pense pas que, durant la période qui vient de s’écouler, la situation des concours d’architecture soit très différente dans la région où nous nous trouvons. Dans n’importe quel concours, prenez un membre du jury, remplacez-le par un autre et les résultats peuvent totalement changer. C’est pour cette raison que cela n’a pas grand sens d’être satisfait de recevoir beaucoup de prix, ni d’être triste de ne pas en avoir...

Est-ce que vous allez être plus sélectifs quant aux prochains prix auxquels vous allez concourir ?

Par exemple, nous ne participons pas au concours '12 Architectes Célèbres - 12 Maisons'. Mais nous participerions avec plaisir au Prix Mies van der Rohe si nous étions sélectionnés.

05(@EAA).jpgVos séminaires, vos workshops se sont multipliés et vous offrez des bourses à des étudiants. Le budget dépensé dans les prix peut donc plutôt être attribué à ce genre d’activités ?

Oui, on peut dire cela. En fait, la situation est paradoxale, car c’est un prix d’architecture qui est à l’origine du budget que nous consacrons aux bourses : la première source de financement de la bourse EAAB a été le Prix Aga Khan que nous avons gagné en 2010. A l’époque, je ne savais pas que ce Prix était accompagné d’une somme d’argent. J’ai donc réfléchi à la façon dont cet argent pouvait être utilisé de manière plus profitable, d’où la bourse EAAB. Que cela devienne un exemple pour d’autres agences d’architecture, je ne vois pas d’inconvénient à cela.

Sinon, j’offre aussi des bourses à titre personnel mais personne, y compris mes amis qui travaillent avec moi, ne le sait. Si seulement nos ressources étaient plus abondantes... il serait possible de réaliser une partie des projets à caractère éducatif auxquels je réfléchis.

Mais si vous ne concourez plus, comment dégager des budgets ?

C’est une question très pertinente et légitime. En fait, il n’y a pas tant d’argent qui provient des prix. Il faut trouver, en-dehors des prix, d’autres ressources pour nourrir de tels budgets. L’important est avant tout d’accepter de consacrer à de telles activités une partie importante des revenus.

Aujourd’hui, nous savons que le secteur de la construction est considéré comme le moteur le plus important de l’économie. Tant que cela continuera, les agences d’architecture auront du travail. Je m’attends à ce qu’augmente le nombre d’agences qui mettent de côté, comme nous, une partie de ce qu’elles gagnent au profit de telles activités éducatives professionnelles. En se multipliant, ces activités et leur qualité iront automatiquement en augmentant.

EAA adopte désormais une attitude davantage tournée vers l’extérieur. Peut-on qualifier cette position de 'projet à responsabilité sociale' ?

Si l’on veut absolument parler de transformation, peut-être peut-on dire que nous sommes désormais plus ouverts à la communication. En revanche, il ne m’apparaît pas très juste de qualifier ces actions de 'projets à responsabilité sociale'. Personnellement, je ne suis plus un être social. Le temps passant, je me comporte de manière de plus en plus sélective car j’en ai assez des relations sans profondeur, sans avenir, des discussions inutiles. Mais des amis plus jeunes que moi ont commencé de manière fréquente à exprimer la difficulté que nous avions à communiquer. Il est important de distinguer le phénomène selon qu’il s’agit d’une personne ou d’une institution.

Tant qu’une communauté ne s’ouvre pas à la communication, elle est sujette à l’enfermement. Si notre grande famille se referme sur elle-même et ne voit personne, le risque qu’elle se détériore est grand. Ici, nous nous efforçons de créer un monde pluriel. Nous soutenons les milieux qui permettent aux idées de nos amis de s’exprimer librement.

06(@EAA).jpgEn quoi l’approche des institutions qui récompensent les architectes ou les bureaux d’architecture avec des prix est-elle différente de celle d’autres institutions ?

Prenons des exemples concrets avec l’Aga Khan d’une part et la fondation Mies van der Rohe de l’autre. C’est en général ce type d’établissements ou de fondations qui remettent les prix. Certes, nous ne pouvons pas connaître leurs motivations profondes. Mais au moins, en ce qui concerne la partie émergée de l’iceberg, les critères de sélection des projets concourant pour l’Aga Khan par exemple sont clairs. Il est possible de parler d’une volonté d’aider, via ce prix, des projets qui améliorent la qualité de vie des gens dans les parties du monde où vivent les sociétés musulmanes.

J’ai été personnellement témoin, en 2010, du sérieux de ce prix. L’usine d’Ipekyol l’avait mérité, elle n’a pas été choisie au hasard, au contraire, je peux dire que le jury a fait un travail très minutieux avant de décerner le prix. Quant aux fondations telle la Fondation Mies van der Rohe, elles sont dotées de toute une série de réglementations, de déclarations et de chartes.

Je pense qu’il est possible de généraliser en disant que ces prix s’adressent à des projets ayant une utilité au regard de la société. Dans ce contexte, les édifices qui ne sont porteurs d’aucune signification et qui sont sans objectif ont naturellement moins de chance de remporter de tels prix.

Peut-on dire que des prix tel le prix Aga Khan orientent, ne serait-ce qu’un peu, la production architecturale ?

Même si ce n’est qu’en partie, oui. Un architecte acquiert en maturité quand il fait ainsi face à lui-même et à ses oeuvres et qu’il peut en tirer une leçon. Vu sous cet angle, remporter le prix Aga Khan est très important pour un architecte. Mais nous pouvons aussi affirmer que gagner un prix n’est in fine pas significatif.

Derya Yazman et Nil Aynalı | Arkitera | Turquie
22-01-2013
Adapté par : Mathilde Pinon

*Nil Aynali est collaboratrice de l'agence EAA (article actualisé le 15 février 2013).

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