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Chronique | Rem Koolhaas, Rem Collages (06-03-2013)

En 2014, face au Lido, à Giardini, amateurs et férus d'architectures arpenteront allées et pavillons de la Biennale. Le thème ? 'Fondamentals'. En d'autres mots : «avoir un regard nouveau sur les éléments fondateurs de l'architecture». Au terrain commun de David C., Rem K. ajoute les fondations. Pas plus explicite, Venise l'absconse.

Biennale d'Architecture de Venise | Venise | Rem Koolhaas

La célèbre biennale a-t-elle besoin d'un énième faire-valoir ? Sanaa en 2010... connu pour sa loquacité. David C. en 2012, le sans Pritzker, et, l'an prochain, Rem K., loquace et pritzkerisé. Bingo ! Venise tire le gros lot, succès commercial garanti.

Les cartes bougent et même Londres pour le sempiternel pavillon de la Serpentine a convoqué Sou Fujimoto après plus d'une décennie de Pritzker. Toutefois, la perfide Albion, à l'heure de récompenser un architecte, épingle la médaille au veston de Peter Zumthor.

Le Grand Canal n'est pas la Tamise. Alors Rem K. Encore ? Non, super ! Qui pour ne pas s’enthousiasmer ?

Certes, à Venise, les architectes sont juges et parties. Aussi, le commissariat est aux mains des hommes de l'art. Endogamie à Giardini.

«C’est vrai que nous autres architectes sommes davantage sous les feux de la rampe aujourd’hui. Mais nous sommes aussi moins pris au sérieux», assurait Rem K. dans un entretien à Der Spiegel.

De quoi nous parle-t-il ?

En novembre 2012, le célèbre architecte donnait une conférence à l’Institut Royal d’Architecture Britannique (RIBA) à Londres. Devant une assemblée conquise, l’exposé présentait quatre «ambitions» : Heroditus bis, Lagos, préservation et campagne hyper-cartésianisme vs gesticulation massive. Question d’architecture ? D’architectes ?

Rem K., en propos liminaires, revient sur les événements et circonstances qui ont, plus ou moins, déterminé la nature de l’architecte. Maître des mots, l’homme se lance dans une anaphore mémorable.

«C’est probablement une bonne chose pour un architecte que d'être né dans cette ville [à Rotterdam, ndlr] à ce moment [l’immédiat après-guerre, ndlr] parce que l'idée de changement et l'idée de reconstruction y étaient alors présentes. C'est probablement une bonne chose que des parents amènent leur enfant en Indonésie, pays récemment indépendant et n'ayant aucune sympathie pour les Hollandais, de le pousser à vivre et parler comme un Indonésien et d’être ainsi confronté à une autre expérience, une autre culture, une autre religion. C'est probablement une bonne idée que d'être à Paris en 1968, non pas en tant que révolutionnaire, mais en tant que journaliste et d'être le témoin d'un process. C'est probablement une bonne chose que d'être un architecte émergent à la fin de la guerre froide».

Une bonne chose ? C’est vite dit ! Rem K. poursuit alors son propos dans une fronde à l’encontre du monde néolibéral. Avec une nostalgie teintée de sarcasme, il observe, «envieux», la figure de l’architecte moderne. «Cet homme a la certitude de servir une noble cause. Dans notre monde, ceci est devenu inaccessible», dit-il.

02(@DR)_S.jpgEn 2013, l’architecte «vend» son projet. Avec brio - et toujours avec un sens du graphisme -, Rem K. expose aux yeux de tous une courbe exponentielle. Wall Street explose ; à l’inverse, le nombre de couvertures du Times dédiées aux architectes décroit. Dernier homme de l’art en une : Philip Johnson. C’était en 1979. «Nous avons perdu en crédibilité. Et l'économie de marché en est responsable».

C’est alors que l’architecte s’engage sur le chemin de ses quatre «ambitions».

La première s’évertue à décrire le contexte morcelé dans lequel le monde s’engage. Un exemple à suivre ? Le Qatar. Doha est «le prototype d’un nouveau monde». Si Rem K. évoque la crise de l’immigration en France, le Qatar est érigé, quant à lui, en modèle : sur 1,8 millions d’habitants, seuls 300.000 sont qataris. «Nous devrions admirer les pays qui vivent avec une immigration dont l’échelle est colossale». Que sait Rem K. des conditions de vie de ces populations déracinées ?

150 millions d’euros sont destinés aux banlieues françaises. L’architecte colporte l’information. A moins qu’il ne fasse la com’ de l’émirat. Pour l’heure, à Sarcelles, personne n’a vu la couleur de ces pétroeuros. Heureusement que le PSG ne vit pas d’effet d’annonce ! Business is business, le Parc des Princes, c’est déjà un peu la banlieue.

Alors, que disait Rem K. ? «Nous avons perdu en crédibilité».

03(@airpanther)_B.jpgDeuxième ambition, Lagos. «Quand j’y suis allé, en 1996, les gens n'étaient pas encouragés à s’y rendre. Lagos n'était pas connue et peu relayée par les médias. J'étais alors connu et le simple fait que j'aille là-bas a été jugé comme très suspicieux. Je n'ai pas écrit de livre étant intimidé par cette suspicion», explique-t-il. L’Afrique n’éveille pas les mêmes élans que les pays du Golfe...

Troisième ambition, la préservation. Rem K. retrouve le sens de la formule, le verbe haut.

«Les règles de préservation correspondent à une avalanche d'inventions modernes. Aussi, la préservation est un aspect même de la modernité». A l’écran, les schémas, tous séduisants, se succèdent.

A l’origine, les sites préservés étaient antiques. Puis, l’intérêt s’est porté sur des réalisations de plus en plus récentes. «A partir de 2007, le moment de la préservation coïncide avec le présent. La préservation sera-t-elle à l’avenir prospective ? Nous allons donc construire des bâtiments que nous voudrons préserver», affirme-t-il.

04(@DR)_B.jpgL’architecte ironise. Les plus beaux exemples de préservation sont, à ses yeux, les corps pétrifiés de Pompéi ou encore les édifices publics de Tchernobyl. «L'engagement pour la préservation devrait être une large campagne contre la préservation». Et toc !

Quatrième ambition, campagne hyper-cartésianisme vs gesticulation massive. Une marotte.

L’architecte compare avec humour les photographies 1900 de quelques paysannes russes et celles récentes de touristes thaïlandais sur fond d’alpages suisses. «Mon propos est de comparer les deux situations et de comprendre ce qui est arrivé» et Rem K. de promettre un livre entre «Tolstoï et Houellebecq». Pas moins.

A l’issue de l’exposé, l’esprit est partagé entre enthousiasme et scepticisme. L’art de la formule, la juxtaposition improbable d’informations, la représentation synthétique et - surtout - graphique, introduisent avec justesse diverses problématiques souvent éloignées de l’art de bâtir stricto sensu.

Mais quelle légitimité ? Un jour Lagos, un jour le patrimoine, un jour Qatar Airways. Le cadavre exquis interpelle.

De collage en Koolhaas, bientôt Venise. Et l’architecte de perdre en crédibilité ?

Jean-Philippe Hugron

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