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Cahier Spécial - Pierre

Interview | Fernand Pouillon, la pierre sans mystique (27-03-2013)

«Fernand Pouillon n'est pas l'auteur d'une mystique de la pierre comme Auguste Perret du béton armé», assure Jean-Lucien Bonillo. L'historien de l'architecture, spécialiste de Fernand Pouillon, note que la pierre demeure une constante dans le grand oeuvre de l'architecte. Quid d'un choix entre «artisanat et industrie» ?

Pierre | France | Fernand Pouillon

Le Courrier de l'Architecte : La pierre, choix ou concours de circonstances pour Fernand Pouillon ?

Jean-Lucien Bonillo : La pierre est un choix au regard de la profondeur de la tradition. Elle est aussi un choix de posture professionnelle et un choix lié aux circonstances historiques de l’après-guerre. Il s'agissait d'une période plus difficile qu'aujourd'hui car il y avait une pénurie de matériaux et chacun faisait feu de tout bois.

La pierre avait également à voir avec sa vision de la construction en tant qu'équilibre entre les mathématiques et le sensible. La pierre permet une précision, elle est également un matériau traditionnel, naturel, qu'il personnifie même dans son livre Les Pierres Sauvages : «Je l'aime davantage pour ses défauts, pour sa défense sauvage, pour ses ruses à nous échapper. Elle est pour moi comme un loup mâle, noble et courageux, aux flancs creux, couvert de blessures, de morsures et de coups. Elle sera toujours ainsi, même bien rangée sur ses assises horizontales, domestiquée dans les efforts des voûtes. Si j’apporte à l’abbaye les proportions, l’harmonie, elle toute seule lui gardera son âme indépendante ; convertie à l’ordre, elle restera aussi belle qu’une bête sauvage au poil hérissé», écrit-il.

La pierre est-elle une obsession pour Fernand Pouillon ?

Il met en oeuvre une pierre de placage avant guerre et l’utilise ensuite sous toutes ses formes. Il n'utilise d'ailleurs pas que la pierre. Quand cela est nécessaire, il met en oeuvre - et très bien - du béton armé ou du métal. A l'instar d'Auguste Perret, il essaye de donner des qualités de textures au béton armé. A Aix-en-Provence, il dessine un auvent en métal qui aurait pu être conçu par Jean Prouvé. Il ne fait pas une mystique de la pierre comme Auguste Perret du béton armé.

L'époque fait feu de tout bois mais l'usage de la pierre est-il pour autant encouragé ?

Il faut noter les efforts importants faits pendant les dix premières années d'après-guerre pour lancer la pierre pré-taillée. Il s'agissait alors d'en faire un composant industriel sur des bases normalisées et ce, à partir de procédés modernes et performants de découpe. Dans cet objectif, le ministère de la reconstruction subventionnait les carrières. Fernand Pouillon s’est donc inscrit dans cette logique.

Dans ses mémoires, il ne parle toutefois jamais du rôle joué par le ministère et n'évoque qu'une machine mise au point avec le carrier Paul Marcerou pour réaliser des coupes rapides et débiter en grandes quantités. Le choix de Fernand Pouillon est, in fine, anti-industriel et sa mise en oeuvre prend le contre-pied du projet porté par l'Etat.

02(@JPHH).jpgQu'est-ce à dire ?

L'industrialisation amène la préfabrication. Le chantier n'est qu'un assemblage. Cette logique engage dans le projet les entreprises de construction et Fernand Pouillon refuse ce processus. La pierre lui est apparue comme le moyen d'échapper à ce que l'Etat et les grandes entreprises de construction - pensez aux panneaux Camus - imposaient alors.

L'enjeu social n'était autre que de construire en quantité pour un faible coût. La commande de l'Etat appelait donc cette logique d'industrialisation. Fernand Pouillon, quant à lui, cherche à garder sa liberté de concepteur. Elle lui est fondamentale. La pierre lui permet de contrôler le projet de la carrière à la livraison. Par ailleurs, il montre que, grâce à la rationalisation du processus de conception et du chantier, il est possible de répondre autrement aux enjeux du moment.

La formation qu'a suivie Fernand Pouillon a-t-elle pu avoir une influence sur le choix de la pierre ?

Fernand Pouillon a fait les Beaux-arts de Marseille. Il eut comme enseignants Gaston Castel et André Hardy. Il est passé à Paris, à l'atelier Bigot, mais surtout il a soutenu son diplôme sous la direction d'Eugène Beaudouin. Ce dernier était venu à Marseille pendant la Seconde guerre mondiale. Fernand Pouillon travaille alors le thème du monastère.

La génération des modernes - Lods, Beaudouin et consorts - essayait de sortir de la pierre. Ils s’étaient inscrits dans une logique moderne. Toutefois, ils avaient une vision traditionnelle de l'urbanisme, plus proche de l'idée d'art urbain.

Toutefois, quand Eugène Beaudouin a, pendant la guerre, travaillé à Marseille, notamment sur un plan d'aménagement (PAEE), il réalise un inventaire des carrières. Il y a sûrement un lien entre les carrières que Fernand Pouillon a utilisées et celles dont Eugène Beaudouin a fait la liste. Avant et après-guerre, la question des ressources locales et régionales est d’actualité dans la profession.

La pierre fait-elle alors débat ?

Les revues d'alors se font l'écho d'un débat. Le clan des modernes ne défendait que peu les ressources locales. Mais les positions ne sont pas si radicales. Il faut introduire des nuances dans le schéma modernité / tradition, lequel est une vision somme toute simpliste de l'époque.

Eugène Beaudouin, dans les années 30, a construit quelques-uns des immeubles les plus radicaux d'alors. Toutefois, il a appelé, durant la guerre, à la mise en oeuvre de la pierre. Il fait écho ce faisant à des campagnes de relevés ayant l'architecture rurale pour objet. Cela témoigne de l'intérêt grandissant pour les structures vernaculaires.

Quid du rapport au patrimoine ?

L'intérêt de Fernand Pouillon pour la pierre doit être mis en rapport avec un travail culturel fait également de relevés. Abbayes, villages ruinés et hôtels particuliers de Provence sont l'objet de plusieurs campagnes. Elles sont une initiative personnelle qu'il finance et publie à compte d'auteur. Les jeunes collaborateurs de l'agence participent à cet effort.

03(@JPHH)_B.jpgCes relevés ont-ils une influence sur l'architecture de Fernand Pouillon ?

Par exemple, l'ensemble de logements sociaux et municipaux à Aix-en-Provence est intimement lié à ces relevés. Les dimensions et les proportions des places publiques sont identiques à celles du vieil Aix. La contextualisation lui importe énormément, entendue comme l'esprit de la ville. A Marseille, il développe des oeuvres métropolitaines. A Aix, l'échelle est plus humaine.

Fernand Pouillon a-t-il fait l'objet de critique quant à l'usage de la pierre ?

Fernand Pouillon n'a pas été critiqué pour son usage de la pierre. Il a davantage été montré du doigt par les modernes et notamment par l'Architecture d'Aujourd'hui pour l'expression de ses projets. La plupart rappellent, selon ses détracteurs, l'ordre monumental et l'architecture italienne des années 30. Critiqué pour son écriture, il l'est aussi pour son comportement. Il n'hésitait pas à 'voler' des projets de ses confrères et s'en vantait. Il avait une attitude somme toute provocante.

Il dénonçait aussi la construction des grands ensembles. Cette critique arrivait à un moment où les agences, après des années difficiles, accédaient enfin à d'importantes commandes. Il avait, malgré tout, une éthique très forte du métier.

Quelles utilisations de la pierre ?

Fernand Pouillon utilisait la pierre comme un placage sinon comme un coffrage perdu, qu’il appelle «la pierre banchée». Il l'a utilisé en blocs taillés et aussi en moellons, notamment dans sa deuxième période algérienne. Il n'y avait alors, dans ce contexte précis, pas les mêmes savoir-faire. Il a ensuite recouvert les murs d'enduits blanc ou ocre.

La pierre banchée est-elle une invention signée Pouillon ?

Il dit avoir inventé la pierre de coffrage. Je ne le crois pas. Il ne l'invente pas plus que la pierre en placage. Il mène certes des chantiers expérimentaux en inventant des matériaux et procédés de mise en oeuvre en relation avec les Tuileries de Marseille. Mais la pierre, naturelle ou artificielle, de coffrage semble avoir été utilisée sur les chantiers de reconstruction. 

Fernand Pouillon n'est donc pas un précurseur ?

Sur le Vieux Port de Marseille, ce n’est pas lui qui impose la pierre. Mais il utilise la pierre différemment de ceux qui l'ont précédé sur ce même site. Qui plus est, les immeubles du quai ne sont pas qu'en pierre. Les loggias comme les grandes portées ne sont permises que par le béton armé.

04(@JPHH)_B.jpgLa pierre n'était-elle pas contraignante dès lors que l'époque était à l'innovation structurelle ?

A Aix-en-Provence, les 200 logements ont des murs porteurs en pierre.

A l'intérieur, les murs sont en briques porteuses. Le cloisonnement n'est ainsi pas fait en pierre. 

Selon lui, dès qu'il s'agit de faire des logements, il est vain de faire des structures dynamiques.

Le poteau / poutre est coûteux et inutile autant, bien souvent, que les grandes portées pour ce type de programme.

Existe-t-il un système Pouillon quant à la mise en oeuvre de la pierre ?

Il y a eu effectivement un système proposant deux ou trois dimensions de pierre et deux ou trois types de brique. C'était sa manière de rationaliser la construction.La mécanique de conception repose sur des matériaux calibrés. Ainsi, il conçoit les plans de masse et délègue la mise au point... avant d’y revenir.

Fernand Pouillon a l'obsession des coûts. Paradoxalement, l'utilisation de la pierre lui permet d'assurer des coûts inférieurs. Pour lui, le défi était de construire vite, mieux et moins cher. Vite est une manière de rationaliser le chantier. Mieux pour en donner plus, notamment pour aménager les espaces publics et équiper les logements. Moins cher, est la base de l'éthique même du métier.

Aucune faille ?

Dans ses mémoires, il affirme s'être laissé faire à une occasion quant aux choix des matériaux. Il cite la Cité de la Croix des Oiseaux en Avignon comme la seule fois où il s'est fait imposer la préfabrication lourde en béton. Il en exprime de vifs regrets.

A ce sujet, cette cité est aujourd'hui la seule, parmi celles qu'il a conçues, à être devenue un ghetto. Je ne suis pas déterministe au point d'imaginer une relation entre un matériau et le devenir d'un quartier. Toutefois, c'est le seul ensemble de Fernand Pouillon à avoir été en partie détruit.

05(@JPHH)_B.jpgL'usage de la pierre a-t-il freiné l'accès à la commande ?

Fernand Pouillon a participé aux premières commandes d'Etat dans le cadre de la reconstruction. Il hérite du projet du vieux Port. Eugène Claudius Petit, alors ministre de la reconstruction, lui confie le projet du quai de mauvais gré, quand bien même Fernand Pouillon est un homme efficace. L'Etat se montrait à ce moment davantage fasciné par la modernité et notamment par la personnalité de Le Corbusier. A Toulon, Eugène Claudius Petit impose un jeune moderne, Demailly.

La politique officielle défend la création de grands groupes construction industrialisée pour répondre à l’impératif de quantité. Un peu comme sous Napoléon III où les entreprises ont changé d'échelle. Mais l'Etat se devait, durant l'après-guerre, de faire lui aussi feu de tout bois et Fernand Pouillon satisfaisait car il tenait d'une part les coûts et, d'autre part, ses bâtiments étaient (et sont) d'excellente facture. La pierre ne lui a donc pas enlevé des projets, bien au contraire, elle le conduit à Alger. Vite, moins cher et mieux reste un rêve pour tout ministre.

Propos recueillis par : Jean-Philippe Hugron

Réactions

François | Architecte | L-R | 29-03-2013 à 19:45:00

Vraiment content qu'on reparle de Pouillon architecte géant qui a vécu tous les fantasmes des archis et aussi toutes les vicissitudes...
On peut dire qu'il l'a bien cherché mais il l'a fait en beauté, n'a jamais renoncé et ça s'est bien terminé!
Son œuvre miroite joliment ses reflets au grès du vent dans le vieux port et dans nos mémoires

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