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Cahier Spécial - Pierre

Portrait | Gilles Perraudin, de l'OuLiPo à Bouddha : la pierre (27-03-2013)

«Mes convictions et mes réflexions nécessitent communication et pédagogie. Je sors d'une réunion avec un promoteur et je suis obligé d'expliquer ma démarche : le bois, la pierre, la terre n'ont rien d'évident», déplore Gilles Perraudin. Mieux que toute explication, le parcours de l'architecte.

France | Gilles Perraudin

Fontaine Bartholdi, rue Romain, Montée Saint-Sébastien. L’ascension est rude. A la Croix-Rousse, les rues, étroites, sont escarpées et offrent, tantôt, quelque aperçu sur la ville et ses toits de tuiles. Lyon depuis les hauteurs.

Au détour d’une côte, les bureaux de Gilles Perraudin. Depuis le trottoir, l’agence a les allures d’une ébénisterie. Artisan dans l’âme, l’architecte.

La porte franchie, le bruit d’une scie électrique accueille le visiteur. L’ouïe est peut-être trompée mais le regard saura apprécier, quant à lui, les nombreuses maquettes.

Pierres aux murs, poutres aux plafonds. Les lieux parlent déjà pour Gilles Perraudin quand bien même ils ne sont qu’un aimable concours de circonstances. L’adresse a trouvé son occupant.

Côté cour, une grande salle de réunion. En attendant l’homme de l’art, en guise de réjouissance, une récente monographie est posée sur la table. Le livre, en tant qu’objet, évoque de lui-même son sujet.

La tranche n’a pas de coiffe, révélant ainsi la structure même de l’ouvrage. Les cahiers sont à nu, laissant visibles les traces de la cousure et du grecquage. High tech, low tech ? Peu importe. L’art de la construction n’en est que plus tangible.

Les pages défilent. Croquis et dessins techniques, scribouillages et axonométries se suivent. D’élucubrations en réminiscences. Du sensible et de la technique.

Le chapeau déposé, l’architecte s’excuse d’un bref retard. La circulation est en cause. La pente, peut-être, toujours un peu trop raide.

02(@SergeDemailly)_B.jpg«J’aimais les formes, la beauté des formes, leur constructibilité. Il y avait pour moi une évidence à 14 ans quant au métier d’architecte», se souvient Gilles Perraudin, né en 1949. Un grand-père forgeron et une enfance au contact de la matière dessinent un parcours sans aucune trahison des origines.

«J’étais alors passionné par les automobiles qui sont, elles aussi, de belles formes aux exigences techniques certaines», explique-t-il.

Le jeune homme découvre alors la figure de Sergio Pininfarina, architecte de formation, entre autres. «Etre styliste de voiture est un travail contraint par les données de la production, laquelle conditionne en définitive la forme. L’architecture est également dans cette dimension», assure Gilles Perraudin. Elle est aussi «plus riche».

Un cousin, dont le père était menuisier, rapporte à l’adolescent les Oeuvres Complètes de Le Corbusier. «J’ai bu chacune de ses paroles. J’étais absorbé comme n’importe quel garçon de mon âge sans aucun regard critique», se remémore-t-il.

03(@SergeDemailly)_B.jpgUn cours de français, comme les autres ou presque. Le sujet de l'exposé était libre. Le Corbusier donc. 

Par la bouche du professeur, les premières désillusions. «C’était la première fois que l’on me disait que ses machines à habiter étaient des boîtes à chaussures». La contradiction opère et ouvre un tant soit peu les yeux.

Les loisirs étaient à la confection de modèles plus ou moins réduits de bateaux et de voitures. Il y eut aussi une guitare en bois. 

«J’ai découvert à cette époque que l’un de mes aïeux, Jean Larrivé, était un sculpteur ; il était aussi un ami de Tony Garnier». La filiation intrigue et rassure plus qu'elle n'explique et motive.

«L’architecte doit, contrairement au sculpteur, qui entretient un rapport direct avec la matière, affronter une médiation avec l’oeuvre». Autant que faire se peut, la création pour Gilles Perraudin passe par la main. Pour preuve, l’atelier de maquettes de l’agence. Et la scie de poursuivre son hurlement métallique.

«J’ai fait l’Ecole de La Martinière comme les Frères Lumière et Tony Garnier. Il s’agissait d’une institution dans le style des Arts & Crafts, une école qui mêlait pensée et fabrication. Après cinq années, nous avions le droit au titre d’ingénieur. De nombreux camarades sont devenus chefs de bureaux d’études ; j’ai bifurqué pour ma part vers l’architecture», poursuit-il.

04(@SergeDemailly)_B.jpg «J’avais la conviction de devoir faire des études d’architecture. La dimension technique et conceptuelle me convenait parfaitement mais à l’époque, les écoles proposaient davantage d’enseignements en sciences humaines», regrette-t-il.

Aussi, pour pallier au manque, le jeune étudiant s’engage dans une coopérative ouvrière de production de maisons en bois. 

«Une expérience fabuleuse» dont découle un mémoire sur «la participation des habitants à la conception de leurs logements». Participatives, les années post 68.

Le monde s'ouvre alors. Sur les traces «de Corbu», il y a Le Thoronet, Istanbul et même Ispahan. 

«Je voulais pousser plus loin. Je voulais parcourir des pays où le terroir et ses ressources donnent à l’architecture son expression», se souvient-il. En poche, Fernand Braudel, Pierre Loti aussi.

Les routes de l'Orient ont, après quelques détours, acheminé Gilles Perraudin dans la vallée du M'zab, en Algérie. Il fallut pour ce faire l'entremise d'André Ravéreau qui, «fasciné par la Méditerranée, avait découvert ce territoire en 1939. Il travaillait alors comme architecte des monuments historiques».

Les dissidences islamiques repoussées, à partir du XIVe siècle, dans les contrées hostiles du Sahara finirent par s'acclimater aux extrêmes climatiques en développant notamment «une manière de construire, de s'agglomérer, de cultiver qui reste un exemple», selon Gilles Perraudin.

«Le M'zab était pour André Ravéreau un modèle de pensée. Il avait alors monté un centre de recherches sur l'architecture saharienne. Les mois passés en sa compagnie ont été une expérience inoubliable. C'était une leçon permanente», se souvient-il.

Aussi, aux premières heures, la discipline est avant tout appréhendée par l'architecture construite ; «le pisé, la terre, retrouver la dimension de la matière, apprécier la justesse du vernaculaire, découvrir la possibilité de l'émotion dans un espace organisé».

05(@DamienAspe)_S.jpgEt Gilles Perraudin de soulever «le paradoxe de l'art : il doit être émotion pure et ne peut, paradoxalement, se passer de l'incarnation. La matière ne peut être qu'un médium. L'émotion suscitée par Rodin ne tient pas à la pierre».

Un autre exemple : Bouddha. «Un homme obèse, une hypertrophie de matière pour justement faire oublier la matière et aller vers la quête du sens», explique-t-il.

A l'homme de l'art de passer d'un extrême à l'autre, de l'idéal high tech lié à l'économie de matière à celui, plus artisanal, de la pierre. Et ce, en toute cohérence.

«L'axe de mon travail a toujours été la disparition de la matière», assure-t-il. «La pierre amène la dimension du poids. Je voulais définir mes projets en tonnes. L'excès amène l’écoeurement et la découverte du sens», dit-il.

Le revirement, si tant est qu'il ait eu lieu, remonte à quelques années. L'homme de l'art invitait alors à un jury Jacques Réda, poète oulipien. «A cette occasion, il m'a affirmé que je faisais moi-même, avec mes étudiants qui travaillaient la pierre, de l'OuLiPo ; la contrainte sur la forme produit du sens et de la liberté. 'La Disparition' de Perec implique une règle, laquelle procure une liberté et détache le créateur du psychique», indique Gilles Perraudin.

A l'esprit, une manière de concevoir et de bâtir. En mire, l'espace de liberté. «Chacun s'y engouffre de manière désordonnée. La dimension de l'étonnement n'est pas le propre de l'art. La production actuelle s'inscrit dans la vulgarité», déplore-t-il. Il faut donc ce quelque chose de mystérieux voire de sacré. De l’ombre à la lumière.

Dehors, la nuit tombe et la température chute. La discussion se poursuit dans un bureau, plus petit, plus confiné. Plus chaleureux aussi. Sur une étagère, la maquette d’une tour. Perraudin IGH ? «Une élucubration parmi d'autres».

06(@GillesPerraudin)_B.jpgSur le bureau, une feuille blanche. En haut, à gauche, Mali. L'écriture est fine. A côté, un crayon, un fusain et un iPad.

«Je suis peut-être mystique mais certainement pas religieux», reprend l'architecte. Et d'évoquer alors le projet d'un jardin mystique.

«Le site est dédié à la vénération de la Vierge Marie. Les roses y sont cultivées. Il y a, sous-jacente, l'idée d'un monde paradisiaque», explique Gilles Perraudin. Le programme et la commande émanent des moines de Cîteaux.

Pour l'architecte, il s'agit d'un lieu ceint. «Le paradis vient d'un mot persan qui veut dire enclos. Je tente de créer à travers ce projet une expérience, laquelle passe par l'épaisseur des murs».

L'exercice est avant tout «artistique». L'agence développe en parallèle un grand complexe viticole en Roumanie ou encore la Maison de l'Image à Toulouse. A Lyon ? Absence remarquée. L'architecte ne cache pourtant pas son amour pour une ville qu'il juge «équilibrée».

Une désaffection ? Des allers-retours peut-être en cause. Lyon d'abord puis la «cave de Nîmes» et enfin Lyon. «Je n'ai pas trouvé dans le sud une manière de travailler adéquate. Je suis un peu Suisse. Je ne suis pas assez souple, peut-être suis-je même un peu guindé», sourit-il.

Le Midi n'est pas complètement éclipsé et les vignes enracinent l'architecte sur un terroir. 'Domaine Perraudin'. «J'ai pris beaucoup de distance avec la viticulture. Je produis désormais de façon plus modeste et personnelle».

07(@GillesPerraudin)_S.jpgIl faudrait à l'homme plusieurs vies. «Je reviendrais peut-être au cinéma !», lance-t-il. «Caméra Paillard Bolex 16mm en main, j'ai parcouru l'Iran. J'ai fait des reportages et quelques films de fiction. La caméra est une arme mais je suis davantage porté par la vision esthétique et la mise en rythme des images. Je n'étais aucunement scénariste», confie-t-il.

Les heures défilent sans que l'érudition jamais ne tarisse. Une bouteille de 'Pierres plantées' est désormais débouchée. Le vin blanc illumine davantage la fin de soirée. «L'architecture me donne amplement satisfaction», dit-il. Une famille, des enfants, tous architectes, ou presque, des amitiés, des anamours.

«Vivre est un bonheur, la cuisine est un partage, manger un moment de convivialité qui favorise les échanges d'idées. J'aime les matériaux naturels autant que les ingrédients qualitatifs».

A n'en point douter.

Jean-Philippe Hugron

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