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Entretien | Gilles Delalex : «l'étudiant doit se situer par rapport aux idéologies de son époque» (11-04-2013)

Cofondateur du Studio Muoto en 2003 avec Yves Moreau et Thomas Wessel-Cessieux, l’architecte Gilles Delalex enseigne à l’ENSA Paris-Malaquais. Il y dirige deux ateliers de projets, l’un en licence, l’autre en master dans le cadre du département THP (Théorie, Histoire, Projet). «Nous encourageons les étudiants à mener une réflexion critique en proposant une démarche de recherche par le projet», souligne-t-il.

Vie étudiante | ENSA Paris-Malaquais | Paris | Gilles Delalex

Le Courrier de l’Architecte : A l’ENSA Paris-Malaquais, vous encadrez deux ateliers de projets. Quels sont leurs points communs et leurs différences ?

Gille Delalex : le point commun entre les studios de licence et de master est sans doute la façon dont nous encourageons les étudiants à élaborer un projet théorique avant de l'inscrire dans un site. Le site autrement dit n'est pas un préalable, pas plus que son analyse. L'analyse passe par les différentes évolutions du projet lui-même. C'est le projet qui construit le site.

Nous estimons en effet que le projet permet de comprendre la teneur du site physique, auquel la notion de contexte ne se réduit pas. Le contexte est plus complexe que le seul site d’implantation. En licence, par exemple, le programme est mixte, il rassemble plusieurs équipements. L'enjeu du projet est de concevoir des dispositifs qui permettent de mutualiser des activités habituellement séparées. Faire intervenir les étudiants sur la programmation permet de les rendre responsables et engagés vis-à-vis de l'équipement qu'ils conçoivent.

En revanche, en master, les étudiants se consacrent davantage à un travail de recherche. Il s'agit d'une recherche par le projet qui comporte une dimension utopique assumée. D’années en années, nous renouvelons les thèmes de recherche, en travaillant toujours sur des figures archétypiques, présentes dans les villes historiques comme dans les communautés actuelles.

Par exemple ?

02(@F.deFont-Reaulx)_B.jpgPar exemple, les étudiants ont travaillé l’année dernière sur le thème de l’insularité, plus précisément sur les 'gated communities', ces communautés fermées, voire secrètes, qui se coupent volontairement du reste du monde. 

A l’issue de sa recherche, l’un d’entre eux a conçu une ville dont toutes les habitations étaient dotées de cabinets de curiosités qui se prolongeaient et se rejoignaient dans un réseau souterrain. 

Il s'agissait d'une ville double qui questionnait à la fois la propriété du sol et les rapports ambivalents qui se jouent parfois entre la banalité des façades et la déviance des pratiques intimes ou collectives. 

Cette année, nous leur avons proposé la figure du labyrinthe. Leur travail passe par une recherche bibliographique et iconographique, ainsi que par le repérage de labyrinthes contemporains, comme les grands centres commerciaux.

Pourquoi encouragez-vous cette démarche de recherche ?

Nous estimons que les étudiants en fin d’études doivent faire face à un grand enjeu, celui de se situer parmi les différentes idéologies qui façonnent la société contemporaine. Autrement dit, nous les encourageons à mener une réflexion critique en se situant hors de leur époque, que ce soit dans le passé ou l’avenir. Cette distance par rapport à l'esprit de leur époque doit leur permettre de développer une position critique. C’est pour cela que nous les faisons travailler sur des thèmes de recherche transversaux et atemporels telles que l’insularité ou la figure du labyrinthe.

Il nous semble que les étudiants se situent forcément dans une idéologie ou une autre, sans en avoir conscience. Cette étape de recherche nous paraît indispensable pour qu'ils se forgent un avis éclairé.

03(@No.Ledu-C.Bouscasse)_B.jpgNe sommes-nous pas bien loin d’une élaboration canonique du projet ?

Même si leurs rendus comprennent des représentations abstraites, leurs projets restent très dessinés puisqu’ils sont représentés en plans, coupes, élévations. L’idée est d'associer abstraction et réalisme. Car il est aisé d’inventer une histoire parallèle ; encore faut-il l’incarner.

Il est vrai qu’il y a une vraie tension entre les conventions de la représentation et la liberté acquise quand on se détache d’un contexte idéologique afin d’inventer, par exemple, de nouvelles formes de communautés fermées. C'est pour cela que nous demandons aux étudiants un véritable exercice de dessin dont la précision va en augmentant au fil du semestre.

En résumé, par recherche, nous entendons une véritable recherche architecturale. Nous n’opposons pas la recherche à la pratique architecturale. La recherche est une pratique, la pratique est une recherche.

Les projets de PFE sont-ils conçus dans cette même veine et, alors, un semestre n’est-ce pas un laps de temps un peu court pour un tel travail ?

Les projets sur l’insularité ou le labyrinthe précèdent celui du PFE. Les étudiants sont alors libres de prolonger le projet conduit au premier semestre, même s'ils le font rarement. En fait, les sujets sont ouverts et les étudiants choisissent souvent de recommencer une recherche. Alors, oui, un semestre c’est très court.

Il me paraît essentiel de trouver d’autres manières pour l’étudiant de conduire son PFE. Justement, faire des PFE le prolongement des projets de recherche antérieures me semble une piste intéressante quant à la façon de remanier le PFE. Le studio a été créé dans cette perspective : faire en sorte que le PFE soit en adéquation avec le temps qui lui est imparti. D’ailleurs, les projets issus du premier semestre, c’est-à-dire d’une énergie collective, sont souvent plus intéressants que les PFE.

04(@P.-A.Poix-M.Roux)_S.jpgEstimez-vous qu’à l’issue de leur PFE les étudiants sont préparés à la vie professionnelle ?

Les agences sont des lieux d'apprentissage également. Et les écoles ne doivent pas s'y substituer. Il ne me semble pas nécessaire de confier aux étudiants des projets types d’agence. Ils appréhendent souvent le contexte professionnel qu’ils imaginent bien plus rigide et normé qu’il ne l’est en réalité. Et nous voulons les convaincre que la singularité de leurs projets ou de leur démarche est tout aussi importante. Tel est, à mes yeux, le rôle de l’enseignement : faire en sorte que les étudiants poursuivent une ambition, une démarche personnelle et une capacité à remettre en cause tous les contextes, tous les systèmes normatifs...

... dont ceux relatifs au thème de travail des étudiants de licence : le développement durable ?

Surtout ceux-là. Nous leur apprenons à remettre en question la réglementation. La question que nous leur soumettons est la suivante : à l’heure où le développement durable est incontournable, comment gérer sa force idéologique ? Nous leur demandons d’être convaincants dans leurs choix.

Propos recueillis par Emmanuelle Borne

Les illustrations sont issues du studio de Master 'Ville et utopie', encadré depuis 2011 par Gilles Delalex et Georgi Stanishev

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