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Compte-rendu | L'architecture, une femme sans ombre ? (11-04-2013)

«La forme n'a plus de valeur !». Le 23 octobre 2012, l'école d'architecture de Strasbourg ouvrait son cycle de conférences avec une intervention de l'architecte luxembourgeois François Valentiny (VALENTINY hvp architects), auteur, entre autres, du pavillon représentant le Grand Duché à l'exposition universelle de Shanghai en 2010. L'homme de l'art livrait alors aux étudiants quelques éléments de réflexion.

Vie étudiante | ENSA Strasbourg | Strasbourg | François Valentiny

«Que vais-je bien pouvoir vous dire ?», s'interroge de prime abord François Valentiny. «J'ai arrêté d'enseigner depuis longtemps. Toutefois, après l'exposition universelle de Shanghai, les Chinois m'ont demandé de venir donner des cours. A dire vrai, je ne suis pas fait pour cela. Je suis impatient, je veux tout faire rapidement», reconnaît-il.

Et quand bien même l’architecture appelle le temps long de la réalisation, François Valentiny se réfugie dans la peinture, plus immédiate.

'Une architecture pragmatique mais poétique'. L'intitulé de la conférence cadre les propos de l'architecte. «Le pragmatisme est une vue philosophique mais il est aussi le propre d'un métier», indique-t-il.

Aussi, face aux étudiants, François Valentiny déplore «l'opportunisme» ambiant. «Beaucoup de jeunes étudiants font des travaux fantastiques pendant leur cursus. Dès lors qu'ils commencent à travailleur à leur compte, ils adaptent davantage leur pensée pour être in fine 'angepasst'». Littéralement, «bien pensant».

02(@HVP)_B.jpgA chacun donc de se confronter à la réalité, avec ou sans garde-fou. Mais qui pour passer outre la norme ? Pas même François Valentiny. «Il y a aujourd'hui des lois qui se superposent à la pensée. Au premier coup d'oeil, le choix n'existe pas. Ce n'est pas vrai !», assure-t-il. Pour preuve, son architecture.

Quand bien même, «les règles sont faites pour dominer les citoyens» et que l’époque se résume à un «diktat de l'administration», les opportunités existent. «Pragmatisme et opportunisme vont de pair».

«L'architecture est pour la société. Il ne s'agit pas de concevoir un projet comme une toile ou un poème ni même une pièce musicale. L'architecture peut blesser et faire mal. Elle transcende la société», reprend François Valentiny.

Un regret ? Le manque de courage, de - le mot est lancé avec toutes les précautions - «couilles». «Il faut une culture de la responsabilité. Nous sommes plus responsables que des politiciens, présents pour cinq ans une fois élus. Leurs décisions n'ont de conséquence que sur de courtes durées. Certes, la vie d'un bâtiment n'est plus de 100 ou 150 ans mais il s’agit tout de même de 30 ans voire plus», note-t-il.

03(@HVP)_S.jpg «L'architecture n'est pas de l'art, c'est un métier». François Valentiny s’insurge contre l’enseignement reçu il y a quelques décennies résumant l’architecte à un «maçon ayant appris le latin».

«Le but de l'architecture aujourd'hui est de travailler des formes plus sophistiquées que celles de la concurrence. Nous n'aurons aucun avenir en allant dans cette direction», affirme l’homme de l’art.

«Je suis pessimiste en ce qui concerne le métier et ce, à cause des écoles. Nous oublions d'enseigner les outils fondamentaux. Nous ne pouvons pas tout mettre entre les mains des ingénieurs», poursuit-il.

De fait, pragmatisme et poésie prennent tout leur sens. «Il s'agit de donner une orientation dans un projet. Il faut une culture mais aussi un vécu. Si vous concevez sans avoir aucune expérience de la vie, chacun pourra le remarquer. Il y a des éléments qui manqueront dans votre dessein. Il y aura visiblement trop de facilités», souligne-t-il.

04(@HVP)_B.jpgPour l’architecte, il importe de «remplir ses étagères». «De la première idée à la réalisation, il y a des années et parfois nous pouvons oublier pourquoi nous avons pensé de cette façon. Les sources se sont aussi les archives. Vous, étudiants, vous devez impérativement les remplir dès aujourd'hui et ce jusqu'à 25 ans. Si vous ne les remplissez pas maintenant, vous n'aurez rien à dire à 42 ans», assène François Valentiny.

«J’aime à parler de matériaux. Dès mon enfance, j'ai été influencé par tout ce que j'ai touché. Tout cela revient en surface. Quand je traverse la Chine, je trouve des analogies, des atmosphères propres au pays mais qui évoquent ce que j'ai déjà vu. Les poules de Hainan ne sont ni plus ni moins celles de mon enfance», dit-il.

La Chine justement et Shanghai. L’architecte revient sur la conception du pavillon luxembourgeois de l’exposition universelle de 2012. A l’écran, les esquisses d’une maison. L’archétype au toit à double pente est comme déformé. S’en suivent les photographies de maquettes. «La forme se transforme dans le temps», explique François Valentiny.

05(@HVP)_S.jpgPour résumer son mode de travail, l’architecte affirme réaliser une esquisse et des modèles réduits qu’il superpose a posteriori aux fonctions. Vient le temps de la mesure et de la saisie informatique. «Je ne développe rien à partir de l’ordinateur. Je ne travaille d'abord qu'avec mes mains. Je veux toucher les choses et je tiens à ce que tout passe par ma main, mon bras et ma tête», revendique-t-il.

«L'architecture n'est magique que si elle permet d'accéder à cette région où d'aucuns peuvent sentir la couleur. Il s'agit d'avoir dans les narines, la bouche, les oreilles ce que d'autres ont dessiné», dit-il.

Alors, la musique. François Valentiny a conçu le nouvel opéra de Salzbourg en Autriche. Il est aussi l’auteur de différents projets à Sarrebruck, Bonn ou Busan, en Corée du Sud.

L’architecte s’arrête plus longuement sur un chantier, au milieu de nulle part, au Brésil, dans l’Etat de Bahia. Il y a un peu de Fitzcarraldo dans l’ambition affichée : construire un théâtre de plein air dans un canyon.

06(@HVP)_B.jpgLe dessein est commandé par le Mozartheum Brasileiro, une association assurant la valorisation et la diffusion de la culture musicale. «L’Etat de Bahia est aussi grand que la France et il n'y a que six salles de cinéma et trois salles de concerts pour huit millions d’habitants», explique François Valentiny.

Les aléas administratifs décident pour auteur et commanditaires d’un autre site ; un plateau cette fois-ci. L’architecte expose ses maquettes de terre cuite. L’idée était de développer un projet en bois et en textile. Une fois le succès de la structure éphémère assuré, la maîtrise d’ouvrage s’enquiert d’un nouveau projet, cette fois-ci, pérenne.

«La musique est meilleure que tout ce que je peux raconter», assure François Valentiny. Pour conclure son exposé, deux films présentent sur des airs symphoniques la future salle de Bonn et les bureaux KPMG de Luxembourg.

07(@HVP)_S.jpg«La vie n’est qu’une ombre qui passe», affirme l’architecte en citant Macbeth de William Shakespeare. «L'ombre est la plus importante car, sans lumière, elle n'existe pas. Un bâtiment sans ombre n'est qu’une forme, il n’est peut-être rien», dit-il.

L’architecture pour François Valentiny, n’est assurément pas une femme sans ombre*.

Jean-Philippe Hugron

* 'La femme sans Ombre' - die Frau ohne Schatten - est un opéra de Richard Strauss composé d’après le livret - plus tard mis en prose - de Hugo von Hofmannsthal. La fille du prince des esprits a épousé un simple mortel, l’empereur des Monts de Lune. Pour devenir humaine et pourvoir lui donner une descendance, il lui faut conquérir une ombre.

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