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Royaume-Uni | Leadenhall Building : là-haut sur la City, mon Lego géant (22-05-2013)

Dans un article paru en avril 2013 dans la revue spécialisée Blueprint, le journaliste Herbert Wright rapporte son ascension au sommet du Leadenhall Building, gratte-ciel signé Rogers Stirk Harbour + Partners (RSHP) en cours de construction au coeur de la City de Londres. «Préfabrication et modularité sont au coeur du processus de construction de cette tour», précise-t-il. Le module de base ? Une 'table' jaune.

Tours et gratte-ciel | Bureaux | Londres | Rogers Stirk Harbour + Partners

TABLE EN MOUVEMENT
Herbert Wright | Blueprint

LONDRES - A la manière d’un jeu de construction géant, un vaste mur métallique est en train de s’élever rapidement au sein du cluster de gratte-ciel de la City de Londres.

Depuis le nord, sa visibilité rivalise avec celle du Shard mais son impact économique s’étend au-delà de l’horizon nord, vers des communautés aussi lointaines que celles de l’Irlande du Nord.

Voici le noyau nord du Leadenhall Building conçu par Rogers Stirk Harbour + Partners (RSHP), un gratte-ciel de bureaux en partie pré-loués, lequel mesurera 244.5 mètres de hauteur lorsqu’il aura atteint son sommet en juin prochain, ce qui en fera l’immeuble le plus haut de la City.

A lui seul, le noyau nord comptera 204 mètres de haut. Ses modules constructifs sont composés de plateformes, dotées de quatre poteaux, qui s’empilent les unes sur les autres. Ce principe portant le nom de 'table' résulte de la collaboration entre RSHP et les ingénieurs structure d’Arup. Les composants en acier des tables sont peints de teintes plus lumineuses encore que le cheddar râpé avec l’ustensile ménager (une râpe à fromage, ndt.) qui a inspiré son surnom au bâtiment (the Cheese Grater, ndt.).

Le Leadenhall Building défie radicalement la conception et la construction conventionnelles de bâtiments de grande hauteur. La plupart des gratte-ciel sont construits autour d’un noyau central porteur, généralement en béton, qui abrite les ascenseurs et les circulations alors que l’enveloppe cernant les étages est surtout une affaire d’apparence. Ainsi que le souligne Andy Young, architecte en charge du projet de Leadenhall Building, il est habituel de parer les gratte-ciel «d’une robe de soirée» et, «avec de la chance, d’une coquette coiffure au sommet».

Pourtant, le Leadenhall Building déplace les composants du noyau, dont les ascenseurs, les toilettes et 85% des services et des équipements, en une pile de 47 étages installée au nord. Tous les étages de bureaux, ainsi qu’une galerie de sept étages située sous ces bureaux, sont inclus dans une méga-structure extrêmement lisible, ce qui permet de libérer les plateaux. Ces étages passent de 2.000 à 600 mètres carrés au fur et à mesure de l’ascension car la méga-structure penche progressivement vers l’intérieur afin de protéger les vues vers la cathédrale St Paul depuis Fleet Street, conférant au bâtiment sa forme cunéiforme unique.

La structure du bâtiment est inspirée de l’architecture high-tech que Richard Rogers a initiée avec des icônes tels le Centre Pompidou, conçu avec Renzo Piano en 1979, ou avec le Lloyds Building (1986), situé juste en face du Leadenhall Building. 

02(@RogersStirkHarbour+Partners)_B.jpgGraham Stirk, l’architecte en chef du projet et l’un des principaux associés de l’agence depuis 2011, explique que «le profil particulier de la tour Leadenhall est accentué par une structure particulièrement lisible qui, combinée au dynamique mouvement vertical du noyau nord et au vaste espace public situé à la base de la tour, forme ce qui sera un bâtiment d’une clarté sinon héroïque, en tout cas sans équivoque».

Graham Stirk avait précédemment dirigé la conception des projets Lloyd's Register of Shipping (1999) et 88 Wood Street (2001), deux tours londoniennes de hauteur moyenne conçues avec les équipements et services installés à l’extérieur, y compris des ascenseurs se mouvant dans des cages de verre. 

Andy Young, qui a travaillé sur le projet de 88 Wood Street, souligne que le Leadenhall Building «adopte la même démarche mise en oeuvre pour ces plus petits bâtiments, démarche adaptée à une structure de grande hauteur».

Cette démarche atteint des sommets jusqu’alors inégalés avec les vingt ascenseurs panoramiques du noyau nord du Leadenhall Building, lesquels sont répartis dans trois rangées de cages d’ascenseurs vitrées suspendues au-dessus des piles de tables jaunes. Alors que les ascenseurs seront en mouvement, les lumières du bâtiment et les bords de l’acier jaune feront briller le noyau nord. Quand elle sera livrée en 2015, la matrice de la façade nord scintillera comme une pièce d’art cinétique géante, visible des lieues à la ronde.

Pour l’instant, l’attrait du noyau nord réside dans les va-et-vient de l’équipe de construction. Mais avant de la rejoindre, il y a deux autres facteurs à évoquer pour appréhender ce projet. Tout d’abord, le Leadenhall Building fait la part belle aux composants préfabriqués. Andrew Butler, de l’entreprise de construction Laing O'Rourke, explique que «si nous pouvons monter des pièces en usine, nous le faisons». Alors qu’un bâtiment compte habituellement un tiers de composants préfabriqués, ceux-ci s’élèvent à 85% dans la tour Leadenhall, estime-t-il.

Bref, la modularité a peut-être ses racines chez Le Corbusier mais c’est visiblement devenu une tendance en matière de gratte-ciel. Voir la construction d’un gratte-ciel de 32 étages appelé B2 l’année dernière à Brooklyn. Conçue par l’agence new-yorkaise SHoP Architects, cette tour est composée à 60% de pièces préfabriquées. Ce bâtiment talonne de près le projet d’hôtel de 30 étages assemblé en à peine quinze jours à Hunan's Dongting Lake, en Chine. Dans ce cas, 93% du bâtiment est sorti de l’usine.

03(@PaulRaftery)_S.jpgAndy Young souligne que «s’il y a un engouement pour la préfabrication et la conception modulaire, c’est sans doute pour des raisons de sécurité autant que pour des questions de délais. En effet, avec la préfabrication, moins de tâches sont réalisées sur site et l’essentiel du labeur est conduit en usine. Nous ne cherchons pas à entrer en concurrence avec les Chinois pour le bâtiment construit le plus rapidement».

Le second facteur est que cette façon de construire présente un véritable bénéfice national. L’aménageur British Land rapporte que ses projets londoniens, en tête desquels la tour Leadenhall et le 5 Broadgate building signé Make, vont apporter 1.2 milliards de livres à l’économie anglaise, créer 32.000 emplois entre 2011 et 2015 et que, sur les 254 millions de livres dépensés pour des éléments tels l’acier, jusqu'à 73% de ce montant est dépensé localement.

Le Leadenhall building est composé de 18.500 tonnes d’acier, matériau essentiellement produit par l’entreprise Watson Steel de Bolton. Quant aux tables jaunes, elles proviennent de Fisher Engineering, un fabricant d’acier installé à Enniskillen, en Irlande du nord. Ces pièces sont assemblées par le spécialiste Crown House Technology à Oldbury, dans les West Midlands. Cela implique l’installation de conduits de ventilation, de systèmes de refroidissement d’eau et de panneaux de sol électriques qui sont appelés 'planches'’ même s’ils ne sont pas en bois mais en béton préfabriqué.

Bref, la préfabrication signifie que «non seulement l’ampleur du travail sur site est minimisée mais la vitesse d’assemblage sur site est également largement augmentée», s’enthousiasme Andy Young.

04(@HerbertWright)_B.jpgLe noyau nord est composé de 139 tables. Un étage courant est composé de trois tables, alignées d’est en ouest. A lui seul, composé de cette façon, le noyau nord ne pourrait tenir que sur cinq étages mais la table du milieu est reliée à la méga-structure grâce à un pont qui forme le 'cou' du bâtiment. Avec la hauteur, les tables diminuent en masse - la plus lourde pesant 34,4 tonnes alors qu’au sommet, sous la machinerie d’ascenseurs, elles ne pèseront que 19,5 tonnes -. Ce sont néanmoins de beaux spécimens, faisant 3,3 mètres de large, quatre mètres de haut et de treize à seize mètres de long.

La première table est arrivée sur site en mars 2012 et l’empilement des tables a toujours succédé de quelques étages la méga-structure. En janvier, quand Blueprint visita le site, les tables avaient atteint trente-quatre étages.

A sept heures du matin, la table 34-ouest stationnait déjà le long de la tour Aviva adjacente au site. Escortées par la police, les tables sont livrées tôt le matin, quand le ciel est sombre et la circulation fluide. Karl Wilkinson, l’ingénieur de Laing O'Rourke, explique qu’avant tout, des barrières de protection sont installées au sommet de la table. Ensuite, la table est soulevée par une grue de 220 tonnes. Cette opération dure environ dix minutes. Avant cela, de se parer du matériel de protection adéquat et rejoindre l’ingénieur de section Martin Staehr.

A huit heures et demi du matin, nous parcourons le site sous la méga-structure. A l’inverse des ouvriers qui travaillaient sur le Shard, ceux qui manipulent l’acier sur le Leadenhall Building viennent pour la plupart de Bolton et des voix teintées de l’accent de Lancashire s’élèvent alors que nous nous dirigeons vers le trente-deuxième niveau.

05(@RogersStirkHarbour+Partners).jpgLà-haut, les vues sont exaltantes. Au sud se dresse le bâtiment de Rafael Viñoly, en cours de construction et le Shard, derrière lui. De l’autre côté du 'cou', les tables jaunes forment déjà un long couloir qui contiendra un jour des toilettes et les circulations entre les rangées d’ascenseurs. Pour l’instant, une nacelle y est stationnée. Elle sert à compléter la jonction entre tables adjacentes. La tour 42 et le bâtiment du 30 St Mary Axe s’élèvent dans l’air froid au-delà des palissades du chantier et, devant la Heron Tower, toute une machinerie passe sous nos yeux pour aller récupérer la table 34-ouest.

Nous retournons alors vers la méga-structure et vers une cage d’escalier qui mène à la zone 'd’extrêmes hauteurs', où les plateaux n’ont pas encore été montés. Là-haut, dans le vent et l’acier, avec rien pour suggérer le moindre espace intérieur, c’est comme monter les marches du paradis !

A neuf heures et demi, en regardant en bas depuis le trente-huitième niveau, de voir la table 34-ouest en mouvement. Alors qu’elle est délicatement baissée, l’équipe la saisit pour manoeuvrer ses pieds en place. C’est une opération délicate que de manier ce morceau de métal ballant cent fois plus lourd qu’un être humain avec simplement des gants et un vide de 140 mètres derrière soi.

Avant dix heures du matin, la table est en place à l’instar d’une nouvelle brique dans le mur du noyau nord. Elle sera ensuite connectée aux tables adjacentes et une planche de béton remplira le vide entre elles.

Perchées au-dessus de la City, les ouvriers ont du pain sur la planche avec trois tables à installer par jour.

06(@PaulRaftery).jpgLa conception du Leadenhall Building a commencé en 2002 mais ce gratte-ciel étonnant continue de pointer vers le futur tant par sa structure que son dessin, et non moins par sa mise en oeuvre. Par exemple, Andrew Butler souligne que le projet «est entièrement conçu dans un environnement BIM».

Quant aux tables jaunes, le mot de la fin revient à Karl Wilkinson : «Pour moi, elles sont le parangon de ce que devrait être l’industrie de la construction».

Herbert Wright | Blueprint | Royaume-Uni
01-04-2013
Adapté par : Emmanuelle Borne

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