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Mexique | A Mexico, n'est pas Zaha qui veut ! (22-05-2013)

Direction Carso, le nouveau quartier d'affaires en marge de l'arrondissement chic de Polanco. A Mexico, le musée Soumaya défraye toujours autant la chronique. Carlos Alberto Estrada Zubía, architecte basé à Monterrey, propose dans les colonnes du numéro de février 2013 de la revue spécialisée Stilo, une critique acerbe. Alors, ce musée, corset de métal ou Bricomarché ?

Culture | Mexico | Fernando Romero

Contexte
«Fernando Romero, directeur de l’agence FR-EE, explique que l’édifice est une structure asymétrique qui évoque ce que Rodin fit à son époque : rompre avec la tradition de la sculpture ; dans ce cas, avec l’architecture moderniste», écrivait Regina Reyes-Heroles sur le site Internet de CNN Expansión, citant l'architecte du Musée Soumaya à Mexico au moment de son inauguration, le 28 mars 2011.
Deux ans plus tard, le constat est sévère. Le milieu spécialisé rit jaune. Au-delà de l'opportunité manquée, d'aucuns perçoivent le désastre annoncé d'un édifice mal fini. Pourtant, les livres d'or entreposés à chaque étage regorgent de compliments. L’oeil exercé sera peut-être critique mais néophytes et philistins n'y verront rien.
Rompre alors avec l'architecture moderniste ? Certes, mais le district fédéral, pour l'heure, pleure un maître, Pedro Ramírez Vázquez, décédé le 16 avril 2013, auteur, entre autres, du célèbre musée d'anthropologie de Mexico (1964).
Son fils, dans plusieurs entretiens accordés à la presse, évoque Don Pedro comme «une part essentielle de la transformation du Mexique au XXe siècle : son talent l'a fait exportateur de l'image d'un pays, faisant d'un édifice un logotype ; son architecture symbolise les formes les plus archaïques de l'architecture et exalte par là même la condition du Mexique comme premier pays latino-américain devenu moderne».
Dans les colonnes de la revue Proceso, il reprend : Pedro Ramírez Vázquez «a conçu les musées non comme des sites d'exposition mais comme les compléments nécessaires pour l'éducation extra-scolaire. Les grandes oeuvres de notre passé pré-hispanique étaient des idoles avant que le Musée d'Anthropologie et d'Histoire ne leur donne une autre dimension». Une leçon toujours d'actualité et bien loin de toute gesticulation iconique.
JPhH

02(@JPHH)_B.jpgCORSET METALLIQUE
Carlos Alberto Estrada Zubía | Stilo

MEXICO - Emettre un jugement sur le Musée Soumaya se transforme en voyage - dans tous les sens du terme - qui, des plus hautes attentes, rejoint la stupeur propre au théâtre de l’absurde. Mettons les faits sur la table : le client le plus riche de la planète ; un architecte ayant l’opportunité d’être bien vu par son beau-père (ai-je mentionné qu’il s’agit de l’homme le plus riche du monde ?) ; un site faisant partie intégrante du plus grand projet immobilier d’Amérique - Carso, au centre de Polanco - et, en guise de commande, la consigne d’abriter la collection Rodin la plus importante après celle... du musée Rodin en France, pas moins.

Sans doute, y avait-il là le potentiel pour le projet le plus commenté depuis longtemps. Après tout, David Basulto* l’a désigné «l’édifice le plus important de l’histoire d’Archdaily»... Whatever that means (en anglais dans le texte, ndt.).

Nous pourrions commencer, avant de faire la visite, à soupeser les raisons pour lesquelles Carlos Slim** aurait décidé de réaliser ce projet. Sans aucun doute, il s’agit là d’un geste généreux ; sa collection est présentée gratuitement au public et nous pouvons ainsi nous approcher de la personne plus que du personnage ; une figure ayant profil bas et habitudes austères, une énigme au regard de la nature contradictoire du bâtiment.

Ainsi, c’est avec tout l’optimisme possible que nous rendons les honneurs lors d'une visite. 

En arrivant sur la place, la forme géante et capricieuse capturée sur tant de photographies se réduit en réalité à l’échelle d'un accessoire pour ces gratte-ciel qu’on lui a flanqués (et qui sont, paradoxalement, l’oeuvre du même architecte).

03(@JPHH).jpgSans doute, c'est cette peau d’hexagones métalliques qui attire et des centaines de personnes la photographie pour s'en servir de fond d’écran sur leur téléphone portable.

Mais voilà qui implique une tache dangereuse ; les escaliers qui forment la base de l’édifice paraissent avoir été comprimés tout autour, il manque au moins le double de terrain. 

Cela donne l’impression que ces escaliers sont le résultat des dernières minutes du projet ; ils compromettent l’intégrité physique du bâtiment et mettent en avant un budget épuisé voire un manque d'imagination pour résoudre le problème.

L’accès à l’édifice est simplement un trou pratiqué à flanc de cette montagne d’écailles métalliques. Nous nous approchons du regard critique et sommes les témoins de l’interminable forme pour laquelle ces pièces se soumettent à la peau de l’édifice.

L’accumulation d’ordures et d’objets divers augure un cauchemar pour l’entretien. En termes de baseball, deux 'strikes' en deux lancées. Cependant, une fois à l'intérieur, nos espoirs quant à la surprise tant promise susbsistent.

L’espace du vestibule s’étend dans tous les directions. Une colonne courbe - réduite à une sveltesse anorexique de par les proportions du vide - se retrouve, là, plantée au centre de cet espace elliptique et pointe vers le faux plafond lequel est séparé des murs intérieurs inclinés par une frange de lumière timide qui aide à nous perdre dans tant de blancheur.

Malheureusement, cette ligne n’est pas au sol et j’ai souffert cette fois littéralement d’une fracture à la tête en me cognant le crâne dans le mur (ou bien s’agissait-il du ciel ?) en essayant de trouver un angle pour photographier le 'mural' de Siqueiros sans cette colonne en guise de protagoniste principal.

Cette température et ce niveau de lumière artificielle - indispensable dans un édifice qui nie toute lumière naturelle - deviennent monotones et diluent l’expérience visuelle de la fluidité des espaces. Bien entendu, nous continuons de penser que le meilleur est à venir.

Ce qui suit comme description sert pour tous les niveaux compris entre l’étage du vestibule et celui de la grande galerie au sommet et voilà qui est en soi tragique : nous avions foi en ce que Fernando Romero ait domestiqué le comportement liquide des espaces et qu’une promenade architecturale irait petit à petit, avec prétention, jusqu’à la collection de Don Carlos.

04(@JPHH)_B.jpgAprès tout, l'architecte - quand son agence s’appelait encore LAR - nous promettait dans ses innombrables diagrammes - dont la forme même du musée est issue - que l'expérience était celle de l'espace. En fait, la spécificité tant espérée est en réalité une succession interminable de rampes qui rendent inapte toute utilisation rationnelle de l'espace - heureusement, la prédominance de collection permanente limite la nécessité de configurations particulières pour d'autres expositions -. Qui plus est, ces rampes permettent aux visiteurs d'approcher et de vérifier la mauvaise qualité des finitions.

Avec le peu d'enthousiasme que nous avons en réserve, nous parions sur le fait que l'exposition vaudra le déplacement. Le chaos intérieur s'intensifie voire se trouve favorisé par une mise en scène muséographique désordonnée. Il n'existe aucun dialogue entre les objets exposés - de par la disposition, la narration, la structure, la présentation ou le montage - et l'édifice paraît être un monologue empli de doutes sur ses propres idées. A la décharge de l'architecte, le projet muséographique - sans parler du commissariat artistique, qui paraît absent - n'en est que pire.

A ce moment, nous commençons à douter et tout ce que nous avons vu serait en réalité une manifestation très élaborée de ready-made, réalisée à une échelle si grande que probablement nous n'aurions pas compris l'humour de ses concepteurs. Pour ne pas nous sentir mal, nous commençons à prendre les choses avec davantage de légèreté et nous nous préparons pour l'ascension finale.

05(@JPHH)_B.jpgL’arrivée au sommet est un anticlimax total. L'ultime goutte d'optimisme s'est évaporée en montant la dernière rampe - lourde et inutilement large - menant à... Bricomarché ? Non ?! C'est la plus grande concentration de bronzes de Rodin, disposés comme dans un magasin et timidement illuminés par l'unique trou de l'édifice, si petit, si ridiculement petit qu'il paraît être un accident. La dernière opportunité d'exprimer l'habileté structurelle et l'inventivité du système constructif se réduit en un assemblage malheureux d'éléments tubulaires - où s'accumule la poussière - qui contribue à écraser le grand espace de la galerie. Dans cette mer de mauvaises décisions, deux oeuvres semblent tout exprimer.

La première est une sculpture au centre de la salle, trois hommes, têtes basses, avec des gestes de repentir et de déroute. Cyniquement, nous les identifions à l'architecte, au muséographe et au conservateur.

L'autre oeuvre est une citation attribuée à Rodin : «Est laid dans l’Art ce qui est faux, ce qui est artificiel, ce qui cherche à être joli ou beau au lieu d’être expressif, ce qui est mièvre et précieux, ce qui sourit sans motif, ce qui se manière sans raison, ce qui se cambre et se carre sans cause, tout ce qui est sans âme et sans vérité, tout ce qui n’est que parade de beauté ou de grâce, tout ce qui ment». Si nous avions seulement pu imaginer qu'il y aurait en son sein la meilleure critique du musée...

Nous sortons de là avec une saveur amère. Surtout parce qu'en la meilleure occasion pour un architecte, il ne fait pas sens de gaspiller l'argent, le temps et l'intelligence avec un morceau d'architecture qui relève plus du corset que de l'édifice et qui laisse la terrible sensation que le Midas qui a commandé sa construction nous a remis un objet architectural de la même qualité que les services et les produits qu'il nous vend et dont il nous a habitué...

Carlos Alberto Estrada Zubía | Stilo | Mexique
01-02-2013
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* David Basulto est le fondateur, avec David Assael, d’Archdaily
** Né en 1940 de parents libanais, Carlos Slim Helú est un homme d'affaires mexicain considéré par le magazine Forbes comme l'homme le plus riche du monde. Son patrimoine a été évalué à plus de 73 milliards de dollars. Il est propriétaire entre autres de Temex, société de télécom et du conglomérat Grupo Carso. Le nom même, donné plus tard au quartier abritant le musée Soumaya, est la contraction des premières lettres de Carlos Slim et de Soumaya Domit, feue son épouse.

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