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Chine | A Shanghai, un hôtel entre nostalgie et exhibitionnisme (19-06-2013)

Comment ré-interpréter la venelle shanghaienne ? Conjuguant réhabilitation et extension neuve, l’hôtel Waterhouse, livré à Shanghai par l’agence Neri & Hu Design and Research (Lyndon Neri et Rossana Hu) est une réponse étonnante et audacieuse. Dans un article paru le 1er octobre 2010 dans le magazine chinois di - Architecture and Design, revue bimestrielle, le journaliste Song Wei en témoigne.  

Rénovation | Commerces et hôtels | Shanghai | Neri & Hu Design and Research

Contexte
Situé au sud du Bund à Shanghai, la zone Shiliupu, qui s’étale sur 30.000m², du fleuve Huangpu à la rue Zhongshandong, fait l’objet d’une rénovation depuis 2007.
Une partie de cette zone fut livrée à l’occasion de l’Expo Universelle de Shanghai en 2010. La partie restante est destinée à une zone de détente au bord de l’eau.
Non loin de ce vaste chantier, les façades d’un groupe de vieux bâtiments ont été rénovées mais leurs structures originales conservées. Des restaurants gastronomiques et des cafés branchés se sont bien installés entre ses murs.
Dans ce quartier, l’agence Neri & Hu Design and Research a livré le projet 'Waterhouse', un hôtel surprenant où contrastent histoire et modernité, tradition chinoise et culture étrangère ainsi que l’interaction entre des inconnus.
Contraste ! Ce n’est rien de l’écrire.
Découverte.
MYL

LA VIE DE RUELLE DANS UN VIEIL HOTEL - WATERHOUSE BOUTIQUE-HOTEL A SHANGHAI
Song Wei | di - Architecture and Design

SHANGHAI - «Trop décati, il est trop décati».

Le chauffeur de taxi a appuyé lentement sur l'accélérateur, avec un air étrange sur son visage parce que ses passagers traînant une grosse valise sont entrés dans cet immeuble en état de détérioration avancée. Cette grande 'maison' est située près du fleuve Huangpu. Sa partie basse est délabrée et sa partie haute est rouillée, comme si cet immeuble avait été oublié dans le cadre du projet de rénovation du quartier. Seule la porte vitrée de l’entrée est bien propre. Même les murs intérieurs sont dans le même état désastreux que les murs extérieurs.

Le prix d’une nuit dans cette vieille maison avoisine les 2.000 RMB (240 euros)*. Il s’agit de Waterhouse, boutique-hôtel récemment livré à Shanghai.

02(@Derryck Menere).jpg«Waterhouse a été conçu pour les voyageurs qui veulent découvrir le vrai Shanghai», indique Lyndon Neri, fondateur, avec sa femme Rossana Hu, de Neri & Hu Design and Research Office qui a conçu ce bâtiment.

Le vrai Shanghai ?

De cette ville, dix mille personnes auront dix mille interprétations différentes. Neri & Hu Design and Research Office ont donc offert leur compréhension de Shanghai.

L’hôtel Waterhouse est séparé du vieux quai par une route d’à peine quatre mètres de large. D’ailleurs, du point de vue de la planification urbaine, le bâtiment fait partie du quai. Et, en effet, son apparence décatie est particulièrement expressive pour qui veut comprendre les strates de l’architecture, de l’espace et de l’histoire du vieux quai.

Dans quel état était donc ce bâtiment ? L’état de délabrement de l’hôtel Waterhouse, à peine rénové donc, est choquant.

Le mur extérieur est taché. En y regardant attentivement, les retouches de peinture et les reprises de fissures sont visibles. Dans le foyer de l’hôtel, il reste sur le mur quelques vieux carrelages. Le motif composé de petites fleurs sur fond blanc rappelle une rénovation antérieure, dans les années 1990, des sanitaires de l’établissement.

Derrière le banc d’accueil, des tuyaux, démontés depuis, parcouraient le mur. De fait, pleins de trous bien visibles ont été bouchés avec de la brique rouge et du ciment.

Bref, la finition est rugueuse.

Ils sont encore là parce qu’ils étaient là

Bien que finalement dans le même ton nostalgique 'souvenir du temps passé' des différents projets rénovés du quartier, l’hôtel Waterhouse, par son traitement spécifique de l'espace architectural, crée une ambiance unique.

03(@Tuomas Uusheimo)_B.jpgSi un projet de rénovation se résume à «restaurer l'aspect original et réparer en maintenant l’état initial», les architectes ont toujours le choix quant aux éléments qu’ils veulent conserver et ceux de l’époque 'originale' qu’ils veulent restaurer.

Quelques architectes dénichent les dessins originaux et se font archéologues en tentant de revenir au point de départ. D’autres s'appuient sur leur propre interprétation de l’Histoire.

D’autres enfin s’appuient sur l’imagination de l’histoire. Ainsi, malgré son âge, l’apparence de ce bâtiment est 'branchée'.

Les détails de Waterhouse ayant été délibérément laissés tels quels correspondent à une volonté claire et précise. Par exemple, les meubles à petits carreaux de l’époque coloniale ou les slogans révolutionnaires sur les murs sont autant de symboles iconiques de l’Histoire. Ils permettent aux visiteurs de rencontrer précisément l’époque que les concepteurs ont souhaitée mette en exergue dans le tunnel du temps.

Assis dans le bar au premier étage de Waterhouse, les concepteurs Rossana Hu et Lyndon Neri s’expriment au sujet du grave mépris dont fait l’objet leur mode d’expression. «Aucun expert ne parvient réellement à restaurer un bâtiment dans son aspect d'origine. Même s’il est restauré, il ressemble à une pièce de Disneyland».

Waterhouse est un vrai projet de rénovation. Le bâtiment d'origine a été construit dans les années 1930 et a longtemps été utilisé comme entrepôt. Les concepteurs et les propriétaires n’en savent pas davantage. Ce bâtiment n’a jamais logé une célébrité.

L’ouvrage a seulement quatre-vingts ans et son usage par différentes générations, s’il a laissé des traces sur les murs, ne présente pas de caractéristiques particulières en regard de l’Histoire. D’ailleurs, la dernière rénovation - plutôt que remodelage - n’est que la dernière transformation en date.

04(@Derryck Menere).jpgRénover implique inévitablement quelques changements. Pour ce couple de concepteurs, cette transformation implique l’intégration des besoins modernes en termes de sécurité et de confort. Quant aux enjeux esthétiques, selon eux, certains des murs existants sont déjà suffisamment beaux.

Les faces intérieures des murs extérieurs sont peintes en blanc. «Ces surfaces sont pourvues de panneaux d’isolation. Parce que les parois de l’ancien bâtiment sont minces, les zones en contact direct avec le soleil doivent être traitées. Comme il s’agit d’un hôtel, nous avons pris soin de la sécurité et du confort», indique Lyndon Neri.

Dans le hall du rez-de-chaussée, quelques poteaux gravement endommagés ne laissent pas d’inquiéter. Heureusement, ils ne sont plus structurants. Les vrais poteaux porteurs sont fondus dans les murs. Ils sont renforcés par du béton armé, également exposé aux regards.

Côté rivière, Lyndon Neri et Rossana Hu ont ajouté, au dernier étage, deux chambres enveloppées par une façade en acier. «Ce matériau décolore et rouille naturellement au fil du temps. Il rappelle le quai et les bateaux», explique Lyndon Neri.

Expérience visuelle de ruelle

En fait, Waterhouse est composé de trois vieilles maisons indépendantes. Les différentes années de construction, fonctionnements initiaux et différents constructeurs conduisent à des configurations spatiales variées. Sans procéder à une restructuration majeure, Lyndon Neri et Rossana Hu ont mis en oeuvre des passerelles pour lier les bâtiments de différents hauteurs.

05(@Derryck Menere).jpgSur ces structures originales, les précieuses dix-neuf chambres de Waterhouse adoptent différentes configurations. En tout cas, les chambres spacieuses, les meubles minimalistes et les salles de bain transparentes portent la griffe de Neri & Hu Design and Research.

Neuf chambres donnent sur le fleuve Huangpu. Elles bénéficient d’une belle hauteur sous plafond ainsi que de parois totalement vitrées côté fleuve. Waterhouse est situé à cent mètres du fleuve. A priori, la chance de donner sur cet unique paysage est rare. Toutefois, selon les concepteurs, les dix chambres qui n’offrent pas de vue sur le fleuve leur offraient davantage de potentiel pour développer leurs idées.

En plus de préserver l'Histoire, la compréhension du «vrai Shanghai» de Neri & Hu Design and Research se reflète dans la conception des chambres, conçues selon le concept de la venelle.

Comment reproduire des ruelles dans un hôtel en 2010 ?

Bien que les concepteurs ne soient pas Shanghaïens et qu’ils n’aient pas non plus vécu dans les ruelles de la ville, ils ont réussi à en recréer l’ambiance.

06(@Tuomas Uusheimo).jpgLa vie d’une venelle est communautaire. Etroite, la ruelle est néanmoins multifonctionnelle, pouvant devenir restaurant avec une table basse et quelques plats. Ou salon avec l’installation de deux fauteuils et un pot de thé. Ou lavoir avec l’installation d’une laverie dans cet espace public.

En conséquence, les habitants assistent volontairement ou non à la vie des autres tout en étant eux-mêmes observés.

Ils peuvent regarder la télévision chez le voisin, assister aux querelles des couples et aux fessées données aux enfants depuis leur fenêtre.

Ce jeu de regards a été recréé dans les chambres de Waterhouse.

Partout, les concepteurs ont créé un angle d’où il est possible d’apercevoir la vie des autres et vice-versa. Pour ceux qui ne veulent pas que leurs voisins apprécient leurs corps, alors d’enfiler un peignoir et de traverser le couloir qui mène à la chambre à coucher.

Pour ceux qui ne veulent pas être vus en sous-vêtements, alors ne pas s’asseoir devant le bureau le long de la paroi vitrée.

Même ceux qui sont attablés dans le restaurant du rez-de-chaussée doivent être prudents. Via les fissures du plafond, un oeil indiscret est peut-être en train de regarder votre coiffure ou vos plats. Provocation ?

Bref, l’intimité est mise à l’épreuve. Les gens qui restent dans cet hôtel ont du courage, ainsi que le sens de l’humour.

Une autre caractéristique importante du bâtiment est l’élargissement des circulations.

«Généralement, dans un hôtel, un couloir est un couloir. Mais nous espérons que les circulations de Waterhouse puissent devenir un véritable lieu public», explique Lyndon Neri. «Le volume du bâtiment étant fixe, l’expansion des couloirs implique la réduction de la superficie des chambres. Cette proposition a été initialement rejetée par les clients qui voulaient abattre les escaliers afin d'élargir la surface des chambres». Finalement, d’être parvenu à un compromis : l’élargissement des circulations mais à conditions d’installer des montants de portes dans les zones d’entrée du couloir.

Dans tous les cas, il est difficile d'imaginer les clients de l'hôtel se mettre en scène dans le couloir de l’hôtel. Un fauteuil de barbier est pourtant placé à l’extrémité d’un étroit couloir tandis que la perspective du hall d’accueil double hauteur est perçue au travers de barreaux métalliques qui rappellent ceux d’une prison, une métaphore explicite et abstraite à la fois.

Waterhouse et ses concepteurs

En été, le bar installé sur le toit est entouré de verdure. Il n’y a pas de fleurs mais une variété d’herbes aromatiques qui seront livrées directement au restaurant du rez-de-chaussée. Depuis la toiture, il est possible d’apercevoir le fleuve Huangpu ainsi qu’une nouvelle plage artificielle installée au bord de l’eau, laquelle, avec ses rangées de chaises longues vides posées sur le sable fin, ressemble à une affiche de station balnéaire.

En voyant cette plage, Lyndon Neri s’est étonné. Dans sa mémoire, il y a quelques jours à peine, ce lieu était un parking. «C'est Shanghai !», s’exclame-t-il avec enthousiasme : «Cette ville est pleine de vitalité. C'est très excitant de vivre à Shanghai en ce moment».

07(@Tuomas Uusheimo).jpgIssus de Taïwan et des Philippines, Rossana Hu et Lyndon Neri vivent à Shanghai depuis sept ans. Ils sont respectivement diplômés de l’université de Princeton et de l’université de Harvard. Ensuite, ils ont travaillé au sein de l’agence Michael Graves et Associés. Lyndon Neri était le directeur des projets en Asie et fut responsable du projet de rénovation du Bund.

En 2004, les deux partenaires ont créé Neri & Hu Design and Research Office. Durant les dernières années, en plus de leurs projets d’architecture, ils ont fondé Design Republic et, en matière de design, se sont faits une belle réputation à Shanghai. De nombreux meubles de l’hôtel Waterhouse sont signés Design Republic.

C’est en regard de la culture internationale de Rossana Hu et Lyndon Neri, ainsi que de leur compréhension et leur affection pour Shanghai, que les deux maîtres d’ouvrage du Waterhouse, dont c’est le premier hôtel en Chine, ont fait appel à cette agence. L’un d’eux n’avait jamais mis un pied dans l’hôtellerie, l’autre a déjà ouvert plusieurs boutiques-hôtels à Paris et Barcelone. Des maîtres d’ouvrage clairs quant au concept de leur boutique-hôtel, qu’ils veulent doter de personnalité et empreints de culture locale.

Précisément, quelle personnalité et comment s’adapter à la culture locale ? Les choix sont multiples. En toute confiance, Neri & Hu Design and Research Office furent mandatés sans appel d’offres.

D’ailleurs, la plupart des différends ayant ponctué le projet ne se sont pas posés entre la maîtrise d'ouvrage et la maîtrise d'oeuvre mais entre... Rossana Hu et Lyndon Neri. «Nous avons souvent des points de vue différents. Nous pouvons convaincre les clients seulement après être parvenus à un accord mutuel», déclare Rossana Hu.

Le style de Waterhouse est particulier. Tout le monde ne l’apprécie pas, même parmi ceux qui s’intéressent au travail de Neri & Hu Design and Research Office. Or, qui dit conception atypique dit risque commercial.

Peu de temps après la livraison de Waterhouse, un client souhaitant inviter Rossana Hu et Lyndon Neri à participer à un projet à Pékin est venu visiter l’hôtel. Après l’avoir parcouru, son intention de départ est devenue : «je dois encore réfléchir».

«Les maîtres d'ouvrage sélectionnent les concepteurs. Mais les concepteurs choisissent simultanément leurs maîtres d'ouvrage», dit Rossana Hu. «Ainsi, nous pouvons utiliser ce projet pour filtrer les clients qui n’ont pas les mêmes intérêts que nous».

Song Wei | di - Architecture and Design | Chine
01-10-2010
Adapté par : Mei Ying Law

* Lien du site du photographe Pedro Pegenaute : www.pedropegenaute.es

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