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Autriche | Sur la liste noire, Maciej Nowicki (03-07-2013)

Un nom : Nowicki, deux prénoms : Maciej jusqu'en 1945, puis Matthew. Ayant immigré aux Etats-Unis après-guerre, l'architecte d'origine polonaise est victime d'un crash aérien en 1950. Il compte parmi les destins contrariés, sinon les figures oubliées du modernisme européen. Bernhard Widder, journaliste au quotidien viennois Wiener Zeitung, revenait le 18 janvier 2013 sur une rétrospective consacrée au maître «cosmopolite».

Vienne | Maciej Nowicki

UN ART COSMOPOLITE DE LA CONSTRUCTION
Bernhard Widder | Wiener Zeitung

VIENNE - La série 'Architektur im Ringturm' montre depuis des années d’importantes expositions consacrées à l’histoire de l’architecture du XXe siècle, moderne, de différents pays. Ces expositions se focalisent sur l’Europe centrale et orientale, un espace géographique où la compagnie d’assurances Wiener Städtischen est active. Aussi, un pays et son architecture moderne peuvent être présentés tout comme une seule ville à l’instar de Maribor qui était, d'ailleurs, en 2012, capitale européenne de la culture.

Le travail de l’architecte polonais Maciej Nowicki (1910-1950) est actuellement présenté au sein de la Ringturm* ; voilà une surprise des plus singulières. Les spécialistes de l’architecture moderne ne connaissent que peu son nom, peut-être celui de ses élèves polonais, de ses étudiants américains ou de ses associés. Adolph Stiller, commissaire de l’exposition, a donc invité pour l’occasion l’architecte et historien varsovien de 90 ans Tadeusz Barucki qui a, des décennies durant, travaillé avec Maciej Nowicki.

03(@CityCouncilChandigarh)_B.jpgUne ville en Inde

Le plus intéressant dans l’exposition de la Ringturm est de découvrir qu’une équipe américaine a réalisé, avec Maciej Nowicki, pour le compte du gouvernement indien, la première mission quant à la planification d’une nouvelle capitale dénommée Chandigarh, au nord de l’Etat du Punjab. Maciej Nowicki a, pendant l’été 1950, travaillé des mois durant en Inde sur les plans de cette ville nouvelle, pensée pour accueillir un million d’habitants.

Fin août 1950, un avion de la TWA parti de Delhi en direction des USA se crashe sur la côte égyptienne : les cinquante-cinq passagers, dont Maciej Nowicki, sont tous morts. Peu de temps après, une autre équipe internationale est formée sous la direction de Le Corbusier afin de poursuivre la planification de Chandigarh.

Les monographies sur Le Corbusier ne présentent aucune indication quant aux premiers plans de Maciej Nowicki, Albert Mayer et Henley Wittlesey, ses partenaires américains. Voilà qui ne met pas en lumière le maître franco-suisse, d’autant plus que le jeune architecte Maciej Nowicki avait fait un stage dans l’agence de Le Corbusier à Paris dans les années '30.

Ainsi s’est déroulée la dernière année de vie de Maciej Nowicki, l’architecte polonais devenu, à partir de 1945, sous le nom de Matthew Nowicki, américain. L’exposition comme l’excellente monographie de Tadeusz Baruckis sur la vie et l’oeuvre de Maciej Nowicki a pour sous titre : Pologne, USA, Inde.

Pourquoi le travail de Maciej Nowicki a-t-il été aussi longtemps oublié ? Plusieurs raisons expliquent cela : d’abord, des années durant, il était difficile de savoir ce qui était ou non de Maciej Nowicki dans la mesure où ses réalisations n’avaient pas été détruites pendant la Seconde Guerre Mondiale. Son projet le plus connu a été réalisé juste après sa mort à Raleigh, en Caroline du Nord, par ses associés, l’architecte Henry Deitrick et l’ingénieur Fred Severud.

La halle, dessinée comme un 'paraboleum', aujourd’hui dénommée la Dorton Arena, avait gagné un Prix de l’American Institute of Architects après son achèvement en 1953. Pionnière, en avance sur son temps, la structure a très souvent été copiée par la suite. L’importante construction de béton peut aisément évoquer les réalisations plus tardives d’Oscar Niemeyer pour la nouvelle capitale du Brésil, Brasilia.

04(@TadeuszBarucki)_B.jpgSur la liste noire

Une autre raison quant à l’oubli du nom de Maciej Nowicki est donnée par Tadeusz Barucki : «l’explication, entre autres, revient au fait que, comme beaucoup de créateurs, pour des raisons différentes, Nowicki a quitté son pays sans y revenir pour rester aux USA. De fait, Nowicki a été mis sur liste noire par la République Populaire de Pologne. Il a ainsi été écarté de toute reconnaissance nationale et même internationale après sa mort tragique quand bien même la halle de Raleigh annonçait une nouvelle période de l’histoire de l’architecture. Une chape de silence s’imposait alors». Ce n’est qu’à partir de 1989 que le nom de Nowicki a été reconnu en Pologne.

Maciej Nowicki est né en 1910 dans la ville sibérienne de Chita (Transbaïkalie). Sa famille était venue «s’implanter» de Pologne, ainsi que l’évoque Tadeusz Barucki. En 1918, elle déménageait finalement à Chicago où le père, Zygmunt, obtenait le siège de consul général de la République polonaise. Le fils, Maciej, se rendait alors dans des écoles américaines ; son talent pour le dessin apparut très tôt. Après quelques années, l’ensemble de la famille revint en Pologne. Maciej fréquentait les écoles d’art à Varsovie pour être, en 1928, diplômé à Cracovie.

Il débute ensuite des études d’architecture à l’Université technique de Varsovie, qu’il termine en 1936. Rudolf Swier-Czunski, architecte et professeur qui a supervisé le diplôme de Maciej Nowicki, a engagé le jeune architecte comme assistant à l’Université et en tant que collaborateur à son agence.

Avec ses collègues et, plus tard, sa femme Stanislawa Sandecka, Maciej Nowicki a fondé ses propres bureaux, très tôt actifs dans divers domaines ; la conception de cafés et de boutiques font partie des premières commandes. Le couple développe aussi ses compétences en design graphique et conçoit une campagne de publicité avant-gardiste apparentée au Bauhaus.

Premiers succès

Arrivent alors les premiers concours lauréats puis les prix, mais aucune commande importante ne suit : une mosquée à Varsovie (1936), l’immeuble 'Wojwodschaft' à Lodz (1938), le premier prix pour un immeuble thermal dans la station, aujourd’hui lituanienne, de Druskininkai.

Ces projets montrent combien Maciej Nowicki était un virtuose du dessin, notamment grâce à ses perspectives présentant une vision dynamique de l’architecture moderne.

Quelques constructions sont toujours conservées : une maison pour ses parents, un hôtel à Augustow et un gymnase à Varsovie.

La Seconde Guerre mondiale et l’occupation de la Pologne ont rendu tout développement indépendant impossible ; les universités ont même été fermées. Maciej Nowicki a débuté sa vie professionnelle en tant que professeur dans des collèges professionnels, tolérés par les autorités nazies. La faculté d’architecture a poursuivi son existence, en secret, dans les sous-sols de la ville.

Après l'insurrection de Varsovie, infructueuse, le centre de la capitale a été en grande partie détruit par l'armée d'occupation. Maciej Nowicki, son épouse et certains de ses collègues se sont enfuis à Zakopane dans le Tatras, au sud du pays. Là, une autre agence fut fondée pour concevoir et planifier la reconstruction de Varsovie. Maciej Nowicki voulait remplacer le centre détruit par une ville nouvelle.

A la fin de la guerre, Maciej et Stanislawa Nowicki sont retournés à Varsovie. Le nouveau plan masse devait être alors discuté ; Maciej Nowicki publiait un essai intitulé 'A la recherche d’un nouveau fonctionnalisme' dans la revue Skarpa Warszawska. Il en a été autrement de la reconstruction, un long et minutieux processus de restitution à l’identique ayant été privilégié.

02(@UN)_B.jpgFin '45, Maciej Nowicki reçoit une invitation en tant que conseiller à la représentation polonaise aux Etats-Unis. A New York, il fait partie du 'UN Board of Design Consultants', un groupe international d’architectes (dont Sven Markelius, Le Corbusier, Oscar Niemeyer) afin de concevoir le nouveau siège des Nations Unies.

En 1948, la famille Nowicki déménage vers Raleigh, en Caroline du Nord. La 'School of Design' est fondée la même année. Maciej Nowicki reçoit alors l’invitation de diriger l’enseignement en architecture tandis que sa femme Stanislawa se voit confier les cours de projet. Dans cette perspective, la famille Nowicki décide de rester aux Etats-Unis.

Maciej ou Matthew a, en tant que professeur, durant les dernières années de sa vie, intensément travaillé comme théoricien et essayiste, écrivant d'ailleurs dans un très bon anglais. Il poursuivait aussi son travail en tant qu’architecte à condition de collaborer avec ses collègues américains. Il lui manquait en effet toujours l’autorisation pour exercer son métier d’architecte aux Etats-Unis. En 1949, il débute une coopération avec Eero Saarinen pour réaliser un nouvel édifice universitaire, mis en oeuvre, plus tard, par Eero Saarinen.

Voilà qui le conduit au dernier et court chapitre de sa vie, en Inde, qui durera un an seulement. Le théoricien et critique Lewis Mumford, que Maciej Nowicki connaissait et voulait aider, a écrit sur le plan urbain de Chandigarh : «s’ajoute à la nature selon Frank Lloyd Wright, à la connaissance et la machine selon Le Corbusier un chaînon manquant, celui de Nowicki  : l’Homme».

Bernhard Widder | Wiener Zeitung | Autriche
18-01-2013
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* L'exposition a eu lieu à Vienne (Autriche) du 27 novembre 2012 au 15 février 2013 au sein de la Ringturm, gratte-ciel moderniste construit à l'intersection du Ring et des quais longeant le canal du Danube. La tour, haute de 73 mètres, livrée en 1955, est l'un des symboles de la reconstruction. 

Réactions

hop | designer | france | 31-03-2016 à 19:18:00

Malgré sa réputation d'inculture et de vulgarité, l'Amérique, comme toujours, sait accueillir et reconnaitre les gens de qualité. Il est réjouissant que cette magnifique réalisation de Raleigh soit aux Etats-Unis.
L'Europe a très peu fait à ce jour pour lui rendre hommage et il ne fallait pas compter sur Corbu.

Bogdan | architecte | Walonne | 03-07-2013 à 21:46:00

Comme étudiant d’architecture, en 1965-1970 je me suis inspiré très fort de la démarche de Maciej Nowicki. J’ai fini d’ailleurs de me qualifier comme finaliste du concours des projets de fin d’études d’architecture « Concours de Maciej Nowicki et Skrypij », sans succès pour des diverses raisons « nomenclaturales » de l’époque communiste.
Les raisons pour lesquelles le nom de Nowicki n’était pas tout à fait occulté par le pouvoir communiste en place sont très contradictoires et je ne vais pas essayer de les expliquer, d’ailleurs comme le fait que de nombreux « héros » de l’ancien régime représentent encore aujourd’hui la Pologne « nouvelle ».
Je suis très heureux que le fait d’occultation du rôle de premier plan de Nowicki dans la paternité du plan de Chandigarh soit enfin levée, et que sa paternité de ce projet soit mise en valeur.
Je suis heureux également du fait que l’attitude vilaine de Le Corbu dans cette affaire soit enfin à l’ordre de jour. Je me permets par la même occasion d’attirer l’attention sur le plagiat des « grands architectes » qui surtout aujourd’hui puisent souvent et impunément dans les projets et concepts dont ils ne sont point auteurs

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