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Compte-rendu | Pour Marc Augé, «il n'y a pas d'architecture satisfaisante sans limite» (12-09-2013)

Espace public et planétarisation. Le sujet avait de quoi étonner d’autant plus que l’exposé était donné en l’école d’architecture de Marseille. Invité le 24 avril 2013, Marc Augé proposait aux étudiants de l’ENSAM de confronter quelques notions dont il est l’auteur à la situation actuelle du 'monde-ville'.

Vie étudiante | ENSA Marseille | Urbanisme et aménagement du territoire | France

«J’admire le pouvoir démiurge de l’architecte de changer notre paysage. Voilà une responsabilité écrasante», débute Marc Augé, «ethnologue avant d’être anthropologue».

«Je travaille le micro-local et étudie les relations sociales. Je suis dans l’après-coup. A l’inverse, les architectes projettent en tenant compte des impératifs sociaux, certes, mais il y a une forme de pari dans leur travail», assure-t-il.

Après ces propos liminaires, Marc Augé bascule dans des considérations plus vastes. Exit le «micro-local» : «nous avons changé de contexte !», dit-il.

Alors, mondialisation ? «Un terme à connotation politique». Globalisation ? «Elle est liée aux technologies de communications et au marché libéral», prévient l’ethnologue.

«Je préfère planétarisation. Nous avons changé d’échelle ; la planète devient une réalité. Il est désormais possible de faire du tourisme planétaire voire d’explorer la banlieue terrestre pour apercevoir le globe comme un cosmonaute», dit-il. La planète s’offre donc comme un paysage.

Toutefois, à l’image incroyable, Marc Augé oppose «la démocratisation de l’angoisse pascalienne : nous touchons du doigt le caractère dérisoire de notre place dans l’univers».

Le public, en apesanteur, retrouve alors le plancher des vaches avec quelques exemples donnés d’organisations spatiales et sociales, en Afrique notamment.

02(@eGuideTravel)_S.jpgArrive le temps de quelques ajustements sémantiques. Premier terme : le non lieu. Un brin galvaudé ? «Un terme qui connait une grande audience», se félicite l’orateur.

«J’ai proposé la notion pour évoquer des espaces où la lecture sociale n’est plus possible». Aéroports et supermarchés donc. Et Internet ? L’absence de relation visible interroge l’ethnologue.

Média mais aussi objet, la télévision, quant à elle, est une «extension du lieu». Les images qui y sont diffusées «produisent des effets de reconnaissance au lieu d’effets de connaissance», prévient-il.

Marc Augé dénonce l’utopie libérale mise en image tant par les actualités que les séries américaines : «un ensemble huilé dont tout le monde s’accommode. Il est une condition du fonctionnement de la ville-monde».

03(@FranciscoDiez)_S.jpgL’urb' à l’échelle planétaire ? Peu ou prou. L’homme prévient : «le monde n’est pas uniforme mais continu».

La continuité appartient, selon les propos de Marc Augé, «à la vision euphorique de la circulation aisée» ; or, les inégalités économiques et culturelles, bien souvent omises, créent nombre de «barrières».

«L’urbain n’est pas que la ville. Il inclut également le tissu informe qui la prolonge, qui produit un non paysage». En d’autres termes, «un filament urbain».

Filament d’autant plus filaire qu’il relie. Filament d’autant plus long que le «décentrement» inhérent à «la mise en spectacle des centres historiques» amène de plus en plus à vivre en périphérie.

Marc Augé applique également le «décentrement » à l’individu qui change, de fait, son rapport à l’espace et au temps. «Le paradoxe relationnel ! Les instruments de communication créent la solitude», note-t-il.

L’époque est au «big bang global» où tout un chacun se retrouve égaré. En cause, l’échange et le mouvement. «Le migrant est un aventurier des temps modernes et un héros de l’anti-lieu. Par sa présence, il indique que le lieu n’est pas une fatalité. Voilà ce que supportent mal ceux qui sont installés quelque part», poursuit-il.

«Les moyens de communication ne devraient pas empêcher l’apprentissage du temps et de l’espace concret ; or, les mots (maux ?) d’aujourd’hui sont ubiquité et instantanéité. Il n’y a de place ni pour la relation ni pour la communication», assure-t-il.

L’orateur interpelle son auditoire. «Ces questions concernent l’architecte qui a en charge de créer les conditions de l’espace public. Il est aussi celui qui crée les lieux de passage et de seuil».

Il s’agit alors pour tout concepteur de conjuguer trois dimensions de l’être humain : la dimension individuelle, à savoir sa sensibilité particulière, la dimension culturelle qui dicte toutes formes de relations et la dimension générique - 'tout homme tout l’homme' disait Sartre -.

«Il faudrait concilier le sens du lieu et la liberté du non lieu», note Marc Augé. «Nous avons négligé le contact avec l’extérieur», dit-il.

Aussi, selon lui, l’exclusion et le repli ne sont pas une fatalité. La réflexion doit ainsi s’opérer sur frontières et équilibre du corps interne de la ville, sur continuité et rupture de style. «Refaire du paysage est une urgence», lance l’ethnologue.

«L’espace public est essentiel pour penser l’histoire comme possible», conclut-il.

Jean-Philippe Hugron

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