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Nouvelle Zélande | Shigeru Ban, sur ce carton tu bâtiras mon église (23-10-2013)

Depuis le séisme de 2011, Christchurch s’applique à remettre sur pied ses bâtiments publics, à commencer par sa cathédrale. Dans l’urgence de la catastrophe, c’est à l’architecte japonais Shigeru Ban qu’il fut demandé de redonner à la ville son lieu de prière, fut-il provisoire. Andrew Barri, journaliste à Architecture Now, raconte dans un article publié le 7 juillet 2013 sa rencontre avec l’homme de l’art et son maître d’ouvrage.

Cultes | Bâtiments Publics | Christchurch | Shigeru Ban

LA CATHEDRALE TRANSITOIRE EN CARTON A CHRISTCHURCH
Andrew Barrie | Architecture Now

CHRISTCHURCH - Presque tous les Néo-zélandais connaîtront bientôt le projet dit de la 'cathédrale en carton'. Shigeru Ban est le plus grand nom de l’architecture internationale à travailler en Nouvelle-Zélande depuis une génération, depuis toujours peut-être. Encensé pour sa façon innovante et écologique d’utiliser des tubes en papier en tant que matériau architectural et pour son travail sur des sites de catastrophes partout dans le monde, l’architecte a été invité à Christchurch afin de concevoir un bâtiment provisoire destiné à la Congrégation anglicane ainsi qu’un lieu dédié aux concerts, expositions et autres évènements publics.

Après de nombreux retards dus au choix du site, au permis de construire et à l’approvisionnement des matériaux, le bâtiment est finalement prêt d’être terminé. Le projet fut également impliqué dans une affaire judiciaire très médiatisée à propos de la reconstruction (ou pas) de la cathédrale sur le Square*, ce qui eut pour effet de fragiliser le financement du projet de Shigeru Ban, lié à l’indemnité issue de l’assurance de la cathédrale.

A part le nouveau stade de rugby (apprécions ici les priorités de [l’université de] Canterbury), la cathédrale de Shigeru Ban sera le premier bâtiment municipal à être achevé dans le cadre de la reconstruction de Christchurch depuis le séisme. Le projet a généré l’attention constante des médias, architecturaux ou non, et le vif intérêt du public. Même durant la construction, la 'Cathedral organisation' (le maître d’ouvrage, nde.) a présenté tout autour du chantier des affiches destinées à expliquer l’oeuvre au flux constant de visiteurs armés d’appareils photos.

Andrew Barrie a discuté avec Shigeru Ban et le révérend Craig Dixon, ce dernier ayant mené le projet pour la maîtrise d’ouvrage, d’aspects de conception et du processus de construction.

02(@Bridgit Anderson)_B.jpgAndrew Barrie : Votre conception est fondée sur un système de proportions qui provient de l’ancienne cathédrale de Christchurch. Pour quelle raison ?

Shigeru Ban : Lors de ma première visite à Christchurch, j’ai fait une esquisse ; je souhaitais réaliser une structure en forme de A car c’est la façon la plus facile et la plus économique de construire. Mais, tout en maintenant la longueur des côtés, je désirais changer l’angle des triangles équilatéraux pour obtenir quelque chose de plus pentu, ce qui signifie obtenir en plan un trapézoïde. C’est tout ce que j’avais décidé (lors de la première esquisse).

J’ai alors demandé à mon assistante Yoshie (Narimatsu) d’étudier le plan et l’élévation de la cathédrale originale afin de trouver les dimensions pour les deux triangles - soit les élévations devant et derrière mon bâtiment - et les angles du plan trapézoïdal. Elle a analysé les plans de la cathédrale d’origine afin de déterminer toutes ces dimensions.

Avez-vous imaginé qu’un lien entre l’ancien et le nouveau bâtiment aiderait les gens à accepter votre forme inhabituelle ?

SB : En fait, beaucoup de gens pensent que ce design est lié à celui des structures des maisons de réunion (meeting houses) maoris. Ce n’était pas mon intention mais c’est ainsi que l’ont interprétée des gens. Ils ont vu dans mon dessin un rappel de l’histoire néo-zélandaise mais ce n’est que le fruit du hasard. Nous avons expliqué que la géométrie du nouveau bâtiment provenait de la cathédrale originale mais, qu’ils reconnaissent consciemment ou non cette filiation, nous sommes convaincus que les visiteurs se sentiront à l’aise dans le nouveau bâtiment.

03(@Bridgit Anderson)_B.jpgAu départ, le bâtiment était conçu pour ne durer que dix ans, avant d’être déplacé ailleurs. Aujourd’hui, il est devenu permanent. Souhaitiez-vous conserver son caractère provisoire ?

SB : A mon avis, il n’y a pas de différence entre temporaire et permanent. Il est probable en effet que ce bâtiment restera là pour toujours ; pourtant, il était important pour moi de maintenir une sorte de qualité provisoire. Je ne veux pas gaspiller l’argent donc tout doit être très simple. La qualité du bâtiment ne dépend pas de la qualité des matériaux, il dépend de la qualité de l’espace composé par le volume, la lumière et l’ombre.

La peau extérieure est totalement en polycarbonate translucide. Comment pensez-vous que la lumière naturelle se répandra à l’intérieur ?

SB : Le plus important est la lumière naturelle provenant des espaces entre les tubes et à travers la rosace.

Cela va créer une atmosphère changeante au fil de la journée...

SB : Cela est pour moi une chose passionnante que je suis encore incapable d’imaginer. J’ai une compréhension précise de l’espace mais pas de ce que sera la qualité de la lumière.

04(@Bridgit Anderson)_B.jpgCe projet s’est empêtré dans des querelles judiciaires, notamment concernant l’usage de l’indemnité de l’assurance. Les financements sont-ils toujours un problème pour les projets d’après-catastrophe ?

SB : Pas un problème... mais un sujet toujours difficile. Le plus important pour moi n’est pas d’attendre que la totalité des fonds soit réunie avant de commencer un projet. Je commence toujours puis, durant les phases de conception et d’études, je continue à rechercher les fonds. Si vous attendez que le budget soit bouclé, les projets urgents arriveront toujours trop tard. D’ailleurs, il est toujours plus facile de rassembler des fonds quand le projet est déjà lancé et qu’il se passe quelque chose.

Cela doit être un processus stressant...

Craig Dixon : Pas vraiment. Si le projet a de la valeur, les financements arriveront. Je suis d’accord avec Shigeru : 'il suffit de le faire'. Et si c’est ce qui doit être fait, tout marchera bien au final. Le problème est que tout le monde ne voit pas les choses de cette façon et qu’il faut donc trouver ceux qui sont prêts à travailler ainsi.

SB : Pour le projet d’église à Kobe (également après un tremblement de terre, nde.) j’avais garanti au prêtre que je trouverais tous les financements et les bénévoles mais, à la fin du chantier, je n’avais obtenu que 80% du budget nécessaire. Néanmoins, le prêtre, qui pensait qu’un projet en carton serait de mauvaise qualité, fut surpris du résultat et très satisfait de l’ouvrage. Du coup, c’est lui qui est parvenu à trouver les 20% manquants.

05(@Bridgit Anderson).jpgL’église en papier, construite après le tremblement de terre à Kobe en 1995, était votre premier projet d’urgence. Vous êtes en ce moment en train de construire une cathédrale. Les églises font-elles une bonne clientèle ?

SB : C’est ma deuxième église 'post-catastrophe'** et nous construisons aussi une structure permanente qui se substituera à l’église en papier de Kobe. Honnêtement, je n’ai eu aucune difficulté à travailler avec Craig et les clients de Christchurch. Un nouveau livre concernant mon travail vient de paraître qui contient des entretiens réalisés avec mes anciens clients ; l’un d’entre eux est le prêtre de Kobe, qui se plaint encore des difficultés rencontrées pendant la construction de son église en papier...

Comme dans la plupart de vos projets, celui de la cathédrale a présenté de sérieux défis techniques. Quelle importance ont ces challenges dans votre travail ?

SB : Je suis toujours à la recherche de défis techniques afin de progresser, étape par étape. Rien de radical mais cela me permet de développer mes idées un peu plus à chaque fois. Créer la mode ne m’intéresse pas. Mes designs naissent naturellement de la résolution d’un problème ou de la confrontation avec une condition particulière ou de l’évolution d’une technologie. Il ne s’agit pas juste de produire une forme. Personnellement, j’aime bien travailler avec les matériaux humbles afin de tirer profit de leurs faiblesses ou limitations.

Nous pouvons tout faire avec l’acier ; il suffit de créer la structure et d’ajouter un revêtement pour obtenir n’importe quelle forme. Mais une fois que l’on commence à travailler comme cela, c’est comme une drogue dont nous avons toujours besoin qu’elle soit de plus en plus forte. Il n’y a plus de limites. Ce genre de liberté ne m’intéresse pas. Je suis à la recherche des limites et des moyens de les exploiter à mon avantage.

Avez-vous des idées quant au développement futur de vos structures en tubes de papier ?

SB : Non, sauf si j’ai un nouveau problème à résoudre...

Andrew Barrie | Architecture Now | Nouvelle Zélande
02-07-2013
Adapté par : Caterina Grosso

* Cathedral Square, connu localement comme 'the Square', est le centre de Christchurch et le lieu où était érigée la cathédrale anglicane qui fut gravement endommagée lors du tremblement de terre de février 2011
** Par ailleurs, Shigeru Ban a également conçu un projet destiné à reloger en urgence 200 familles dans la ville d’Onagawa, au Nord-Est du Japon, l’une des zones les plus touchées par le tsunami de mars 2011. Il s’agit de petits immeubles de trois étages construits à partir de matériaux recyclés et recyclables et basés sur des containers de fret réutilisés.

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