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Cahier Spécial - Mexique

Enquête | Total Siqueiros (30-10-2013)

La révolution mexicaine. Pancho Villa et Emiliano Zapata, ses figures politiques. Diego Riviera, José Clemente Orozco, David Alfaro Siqueiros, ses figures artistiques. L’ambition ? Un art mexicain. Le muralisme en sera l’expression. Pour Siqueiros, il s’agit d’aller plus loin. L’homme a soif de grande échelle. L’architecture donc.  

Bâtiments Publics | Culture | Commerces et hôtels | Mexico

MEXICO - Insurgentes Sur. L'avenue traverse de part en part le sud de la ville. Depuis les vitres du métro-bus lancé à toute vitesse, une succession de constructions disparates. Echelles contrastées, modénatures variées. Gratte-ciel de verre, casinos de carton-pâte, centres commerciaux néoclassiques, reliquats modernistes,... la ville débridée, changeante et dynamique.

Au détour de quelques bizarreries, le volume éclaté d'une construction aux façades peintes selon une composition colorée et expressive. Arrêt Poliforum. L'édifice, oublié des guides, est signé de l'artiste muraliste David Alfaro Siqueiros (1896-1974).

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Sur l’étal d’un bouquiniste, un libre bleu-vert, fatigué par les années. México en la obra d'Octavio Paz (1914–1998)*. 60 pesos.

Parmi les textes présentés du célèbre auteur mexicain, 'Un dialogue imaginaire'. «L'origine de ce texte est une interview avec la Télévision française», écrit-il en 1986. Un journaliste fictif donc scande l'entretien de questions. Quelques assertions plus loin, il rebondit : «la vie de Siqueiros n'a pas été exemplaire...».

Octavio Paz  de répondre : «Un peintre peut-il avoir les mains tâchées de sang ?». Au-delà de l'artiste, Siqueiros, l’homme engagé, politisé, staliniste, auteur d'un attentat manqué contre Trotsky qui coûta la mort de son secrétaire, assure encore aujourd'hui la controverse. «Ce cadavre laisse une ombre sur la mémoire de Siqueiros». Oublié donc, le muraliste.

«Un tempérament plus méditerranéen que mexicain, une sorte d'Italo-espagnol. Trois personnes en une : un peintre doté de matière grise mené par un entrepreneur napolitain, tous deux sous la direction d'un théologien obtus», résume Octavio Paz. De quoi être mis à l'écart.

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Toutefois, en 1971, David Alfaro Siqueiros inaugure en grande pompe le Poliforum. La commande émanait de Manuel Suárez y Suárez, entrepreneur omnipotent de la capitale mexicaine dont l'ambition était de créer l'un des plus importants pôles touristiques de la capitale à la veille des Jeux Olympiques de 1968 dans le cadre du vaste projet urbain 'Mexico 2000'.

Au coeur de l'édifice, le plus grand mural jamais réalisé : 'La Marche'. Il «est non seulement l'expression monumentale d'un courant artistique usé mais, surtout, le fruit d'une coopération servant les ambitions de l'Etat, d'un homme d'affaires et d'un vieil artiste las, soucieux de se 'retirer' avec panache», analyse l'historien de l'art Xavier Treuiller-Schlachter.

Plastiquement, l'ensemble sonne comme le point d'orgue du muralisme mexicain. Il signe également l’apothéose d'une réflexion artistique personnelle.

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Dès 1932, David Alfaro Siqueiros, dans une conférence donnée à la Galerie du Casino espagnol de Mexico, évoque «la peinture murale [comme] en premier lieu un problème de complémentation architectonique».

«Rien de plus éloigné de la bonne peinture murale que la simple exécution de panneaux, pour importants qu'ils puissent être comme pièces plastiques isolées. La décoration murale exige, avant tout, un style ornemental qui serve d'engrenage entre les panneaux et l'ensemble architectonique», dit-il.

L'artiste dénonce «l'art snob contemporain» et appelle à «mettre fin au système accepté jusqu'ici qui consiste à orner des édifices publics». Crime et ornement ; le mural s'inscrit au-delà de toute décoration. Révolutionnaire, l'art est autant «monumental» qu'«héroïque».

L'appel à un «nouvel art plastique intégral» est ainsi lancé, notamment auprès des architectes. En septembre 1948, David Alfaro Siqueiros dispose d'une tribune de choix dans le premier numéro de la revue Espacios, dirigée par les architectes Lorenzo Carrasco et Guillermo Rossell ; ce dernier assura les aspects techniques de la réalisation du Poliforum.

L'artiste aux accents politiques rouges notait «la séparation de la sculpture, la peinture, les vitraux, etc., de l'architecture [comme] une conséquence naturelle des concepts individualistes correspondant à la société de la post-Renaissance, à la société libérale».

Les années passant, le constat demeure. Le muraliste toutefois enrage de ne voir aucune évolution. «L'architecture du Mexique de l'Indépendance fut, jusqu'au régime de Porfirio Diaz, une architecture non réaliste et, par la même, dépourvue d'un véritable sens d'intégration plastique. Ce fut une architecture d'emprunt, [...] sans apport national au concert de la création universelle [...] une architecture déclassée», affirme-t-il dans une conférence prononcée au Palais des Beaux-arts de Mexico le 2 juillet 1954.

«L'architecture dite moderne, qui prend ses principes doctrinaux dans 'l'architecture européenne et yankee moderne d'avant-garde' et qui s'affirme dans notre pays à partir du siècle présent, se manifeste parmi nous avec plus de vingt ans de retard sur notre muralisme ; elle possède indubitablement une grandeur extrêmement symptomatique du potentiel du Mexique d'aujourd'hui, sans doute soucieux de créer sa propre architecture nationale», poursuit-il.

L'intention, sinon le «désir», est de créer une «architecture réaliste mexicaine 'indigiéniste'» et ce, en écartant «faux nationalisme» et «folkloristes».

«L'un des principaux obstacles dans notre oeuvre mexicaine actuelle d'intégration plastique est constitué par le décalage existant entre notre mouvement pictural et l'état actuel de l'architecture dans notre pays».

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Trois ans avant sa mort, et en marge d'un idéal politique, David Alfaro Siqueiros a livré l’oeuvre manifeste 'intégrale' où architecture, sculpture et peinture se mêlent inextricablement. Figures abstraites, tourbillons et circonvolutions, personnage robotisé et christ stylisé caractérisent les façades de l'ensemble.

Aujourd'hui, les citadins désabusés détournent à peine le regard et les touristes ignorent le lieu. Pendant ce temps, le métro-bus file à toute vitesse. 

Siqueiros, du sang sur les mains.

Jean-Philippe Hugron

* Octavio Paz : poète, essayiste et diplomate mexicain, lauréat du prix Nobel de littérature en 1990

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