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Cahier Spécial - Mexique

Chronique | Le temps, la mort et les modernes (30-10-2013)

Au Mexique, la notion du temps n'est pas la même. Au Mexique, la mort n'est pas non plus la même. Et l'oubli ? La reconnaissance est capricieuse, l’amnésie sélective. Y compris pour les modernes restés parfois sur le bord de la route. En stop, Luis Barragán, Félix Candela, Helen Escobedo, Manuel Felguérez, Mathias Goeritz, Hersúa, Sebastián et Federico Silva.

Mexique

L'oubli se signe au présent. Luis Barragán, par exemple, en 1980. «Les journaux ont annoncé d'une manière honteuse, sauf dans un cas ou deux, que l'un de nos compatriotes, l'architecte Luis Barragán s'est vu remis le Prix Pritzker d'Architecture», notait l'écrivain Octavio Paz, deux ans plus tard.

«Comment expliquer la réserve, voire l'indifférence, avec laquelle les mondes et cercles culturels, sans même parler de l'incroyable silence de l'Institut National des Beaux Arts, ont reçu la nouvelle ?», s'interrogeait-il.

En guise de réponse, l'attitude de l'architecte : «un artiste silencieux et solitaire [...] loin des factions idéologiques et de la superstition de 'l'art compromis'».

La solitude justement. «Elle est une bonne compagnie et mon architecture n'est pas faite pour ceux qui la craignent et la fuient», assurait Luis Barragán dans son allocution aux membres du jury du Pritzker Prize.

La mort ? «La certitude de la mort est source d'action, plus encore de vie. Elle est l'élément religieux implicite dans le travail d'artiste», affirmait-il encore à cette occasion.

L'architecte poursuivit dans cet élan sémantique. «Religion et Mythe. Il est impossible de comprendre l'Art et la gloire de son histoire sans avouer une spiritualité religieuse ; les racines du mythe nous conduisent à la raison d'être du phénomène artistique», dit-il.

«Architecture. Mon architecture est autobiographique [...] Je partage la mémoire de la ferme de mon père où j'ai passé mon enfance et mon adolescence. Dans mon travail, j'ai toujours essayé d'adapter aux besoins de la vie moderne la magie de la nostalgie de ces années révolues».

Dernier mot de ce texte oublié, la «nostalgie». Elle est «l'ouverture poétique de notre passé personnel».

La société, quant à elle, peut-elle être nostalgique ?

En 2007, l'UNESCO a classé au patrimoine mondial de l'humanité le campus de l'Universidad Nacional Autónoma de México. Edifié entre 1949 et 1952, l'ensemble réunit les plus grandes figures de l'architecture moderne mexicaine. Le vaste complexe fut aussi l'occasion à sculpteurs, peintres et muralistes d'investir l'espace.

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Aujourd’hui, à l'écart, le long d'une route, derrière quelques broussailles, le Centro del Espacio Escultórico conçu par Helen Escobedo, Manuel Felguérez, Mathias Goeritz, Hersúa, Sebastián et Federico Silva.

D’imposants blocs de béton dessinent un cratère de 120 mètres de diamètre encerclant quelques vestiges géologiques témoignant d'une très ancienne activité volcanique. Rocailles, cactus, herbes folles. Par-delà, quelques étudiants perdus. L'oubli est total. Ou presque.

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A Xochimilco, au sud de la ville, en semaine, les barques sont à quai. Sinistre. Le week-end, les Chilangos s'y retrouvent, y mangent et boivent. Viva la fiesta ! Sur les berges, une coque de béton. Quatre paraboles hyperboliques s’entrecroisent. La prodigieuse structure est signée Félix Candela.

En-dessous, el Restaurante Los Manantiales. En 1958, à sa livraison, l'édifice faisait le bonheur des gourmets. Aux plaisirs de l’assiette, celui d’une prouesse technique. Aujourd'hui, à l'abandon.

La certitude de la mort est source d'action. La société change, évolue et condamne, dans son frénétique appel à la nouveauté, les traces du passé. L'ouverture poétique de la société ?

Un jour, peut-être.

Jean-Philippe Hugron

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