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Cahier Spécial - Mexique

Chronique | Diego Rivera, architecte (30-10-2013)

Un aztèque, faucille et marteau à la main ? Peu ou prou. Sur les murs du musée Anahuacalli, quelques ornementations à la gloire des soviets suprêmes mais aussi un hommage à la culture pré-hispanique. Diego Rivera, architecte - ou presque - contre toute attente, a donc conçu un édifice manifeste appelant à la Renaissance mexicaine.

Bâtiments Publics | Culture | Pierre | Mexico

MEXICO - Hep, taxi !
El museo Anahuacalli, por favor.
¿ Como ?
A-NA-HUA-CA-LLI
¿ … ?

Sur un papier, scribouillés, le nom, l'adresse et le numéro de téléphone du musée.

La rue ne semble pas inspirer le chauffeur lequel sort de sa poche son téléphone portable et s'enquiert auprès du musée la direction à prendre. En route, à travers Mexico.

Le quartier est zonard. Au loin, un stade de foot. Quelques supporteurs égarés mais aussi égayés par l'approche d'un match.

La voiture emprunte une petite rue longée de hauts murs en pierre de lave. Dans un virage, un portail. Les mains quittent le volant et indique le musée. «¡ Aqui es el Museo Anahuacalli !». Quelques pesos, un bon pourboire, adios !

02(@JPHH)_S.jpgLes touristes sont légions à Coyoacán. 

La Maison Bleue se visite aux pas de charge. 

Ici vécurent, mangèrent, dormirent, forniquèrent Diego Rivera et Frida Khalo. 

Intrusion voyeuriste dans la domesticité des deux artistes.

Plus loin, dans la 'colonie' San Pablo Tepetlapa, le musée Anahuacalli. 

Une construction improbable et vraisemblablement boudée. 

Son architecte ? Diego Rivera.

«En 1945, je commençais à sentir venir la fin de ma vie aventureuse. Mon père était mort à 72 ans, ma mère à 62, tous deux d'un cancer. [...] Mon esprit était occupé par deux choses que je tenais à réaliser avant la fin. La première était de peindre Tenochtitlán, l'ancienne capitale du Mexique, comme elle l'avait été avant que de barbares Espagnols détruisent sa beauté», relate Diego Rivera dans son autobiographie.

«Le second rêve, celui de mes 35 ans, avait été de nouveau réveillé par les destructions infligées, de toute part, par la guerre. Il s'agissait de construire un édifice pour abriter mes collections anthropologiques, lesquelles j'avais débutées à mon premier retour au Mexique en 1910», écrit-il.

Bref, «une maison pour [ses] idoles» : la pyramide du Pedregal.

03(@JPHH).jpgSous-jacente, l'ambition était d'ériger, sur un terrain jusqu'alors promis à quelques cultures potagères pour le bonheur du couple d'artistes, une construction manifeste, celle d'une Renaissance mexicaine. En d'autres termes, d'un renouveau des cultures pré-hispaniques.

Jusqu'alors, Diego Rivera n'avait montré pour l'architecture qu'un intérêt moderne. Son ami, Juan O'Gorman, lui avait conçu une maison-atelier dans la colonie de San Angel à Mexico. L'édifice construit entre 1929 et 1932 reprend les standards de l'architecture européenne d'avant-garde.

«J'ai commencé à construire la maison de Diego Rivera à l'angle de la rue Palmas et de l'avenue Altavista en 1931 alors que le maître peignait les grandes fresques de l'escalier du Palais National. J'avais 26 ans et ce projet a été important dans ma vie car il m'a fait connaître dans tout le Mexique», note Juan O'Gorman dans son autobiographie.

Les lignes sont épurées, le vocabulaire moderne : pilotis, fenêtres bandeaux et aplats de couleur. Une première au Mexique.

04(@JPHH)_S.jpg«J'ai conçu l'édifice selon une composition de styles aztèques, maya et 'traditionnel Rivera'. L'extérieur ressemble carrément à une ancienne pyramide mexicaine de l'époque pré-Cortes», affirme le muraliste quant à son nouveau projet muséographique.

«Rivera avait commencé à ériger les murs de ce musée qui porte aujourd'hui le nom d'Anahuacalli. Il m'avait alors appelé pour que je l'aide sur la partie technique de sa construction», rapporte Juan O'Gorman.

«J'ai tout fait selon ses goûts, notamment ce qui devait être une expression d'architecture contemporaine qui avait pour fondement la culture pré-hispanique», poursuit-il.

Les formes étaient, selon le maître d’oeuvre, tout droit issues de l'imagination de l'artiste mais avec, malgré tout, une relation «directe» avec «l'architecture d'Anáhuac avant la Conquête». Anáhuac étant le nom en nahualt, la langue des aztèques, entre autres, du Mexique.

«Je ne crois pas que ce type d'architecture fondée sur l'archéologie, qui a pour origine l'idée d'une renaissance de l'art pré-hispanique, soit aujourd'hui faisable de par son impossible adaptation aux nécessités du présent», précise Juan O' Gorman lequel, in fine, s'empresse d'ajouter qu'ici, son travail n'a été que celui de «superviseur et d'ingénieur». Au «maestro», le dessin et la conception.

05(@JPHH)_S.jpgDans son autobiographie, Diego Rivera ne fait aucune allusion à Juan O'Gorman. Le musée se résume en une série de coûts de construction, de coûts d'entretien, de coûts de fonctionnement. «Les gens ont l'impression que je suis riche parce que parfois j'achète 250$ une simple idole», écrit-il.

Depuis l'extérieur, la construction est massive, ses proportions incongrues. Lire une quelconque organisation semble impossible. Xavier Guzmán Urbiola, auteur d'un essai consacré à l'édifice, juge l'édifice 'néo-indigène' et 'wrightien'. Pourquoi pas ?

L'entrée franchie, un univers autre, pesant autant qu’impressionnant. Les circulations, étroites et sombres, mènent dans des salles aux géométries surprenantes. Le contenant émerveille davantage que le contenu, pourtant de valeur.

Au plafond, des mosaïques. Quelques dieux mais aussi des symboles. Parmi eux, faucille et marteau.

Au sommet, une vue improbable sur Mexico. Quelques ensembles résidentiels et surtout une longue langue de lave couverte de cactus et de broussailles.

06(@JPHH).jpgLe parcours muséal s'achève dans l'atelier de Diego Rivera. Un espace monumental, lumineux et vitré pour servir davantage la mythologie personnelle de l'artiste. Aux murs, quelques 'murales' inachevés, Joseph Staline à peine esquissé.

«Mon projet est de donner le musée à l'Etat [...]. Si je ne peux trouver un accord satisfaisant avec les autorités, je devrais dynamiter l'édifice de mes propres mains», clame Diego Rivera.

Aujourd'hui, toujours sur pied et tout autant polémique.

Jean-Philippe Hugron

En imagesMusée Anahuacalli, Diego Rivera et le mythe mexicain

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