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Casa Curutchet, Buenos Aires (1949) / Le CorbusierCasa Curutchet, Buenos Aires (1949) / Le Corbusier

Argentine | Relire Le Corbusier la tête en bas (06-11-2013)

A Montevideo, le quotidien uruguayen El País, sous la plume de Fernando García, s'interrogeait encore le 17 mai 2013 sur l'influence de Le Corbusier en Amérique du Sud. La publication d'un livre «d'espionnage» par deux historiens, Jorge Francisco Liernur et Pablo Pschepiurca, est l'occasion d'une enquête sur la place du célèbre architecte outre-Atlantique. Une vision aux antipodes.

Argentine | Edouard Le Corbusier

Contexte
13 septembre 1929. Train Paris-Bordeaux. A son bord, Le Corbusier. Là bas, à quai, le Massilia attend ses passagers pour l'Amérique du Sud. Destination, Buenos Aires.
A bord, parmi diplomates et aristocrates de la première classe, l'homme de l'art s'ennuie ferme. «Je suis insociable dans les milieux 'bourgeois', j'ai une sensation de creux en face de ces gens qui ne pensent à rien ou pensent par les autres. Contacts, fréquentations impossibles», écrit-il. Un voyage sous de mauvais auspices ? Le temps long du trajet est aussi celui de la réflexion.
Le Corbusier était alors invité en Argentine par Victoria Ocampo, femme fortunée, ouverte aux idées modernes, qu'il avait rencontrée à Paris.
L’Amérique du Sud se révèle autant une terre promise aux idéaux nouveaux qu'un tremplin possible vers les Etats-Unis. A Buenos-Aires, pourtant, «l'austérité est farouche». L'accueil à Montevideo est plus chaleureux.
La publication du livre La red austral : obras y proyectos de Le Corbusier y sus discípulos en la Argentina (1924-1965) de Jorge Francisco Liernur et Pablo Pschepiurca témoigne d'une relecture du passage de l'architecte dans les régions du Rio de la Plata. Il est aussi l'occasion d'inscrire le modernisme argentin dans la droite lignée d'un maître à penser.
Parallèlement, aujourd'hui à Marseille, l'exposition Le Corbusier et la question du brutalisme (jusqu'au 22 décembre 2013) fait la part belle au passage de Le Corbusier en Amérique Latine. L'un des projets, la maison Errazuriz au Chili, resté de papier, figure comme une oeuvre majeure de l'architecte. Elle serait, du moins, celle d'un revirement esthétique allant de la pureté de la ligne à celle du matériau brut.
In fine, Le Corbusier, une affaire à suivre...
JPhH

UNE VISITE QUI N'EN FINIT PAS
Fernando García | El País

BUENOS AIRES - Il ne faut, en ces latitudes, certainement pas chercher le passage du Suisse dans le béton mais dans la dimension des idées qu'il a semés. Ici, Le Corbusier a persisté comme une espèce de Che Guevara de l'avant-garde esthétique, capable de voyager à Moscou, en Amérique du Sud et en Afrique à la chasse aux nouvelles sociétés pour une nouvelle architecture. Le livre de quatre cents pages de Liernur et Pschepiurca a demandé trente ans de travail. Ils ont eu un accès privilégié à des sources de premier ordre ainsi qu'à la correspondance de Le Corbusier avec ses disciples argentins et même aux plans et esquisses du célèbre architecte.

Sans doute, la grande vertu du 'réseau austral' est de ne pas être un livre d'architectes pour architectes. Le thème central porte sur la relation entre les avant-gardes européennes et les élites du Rio de la Plata ; sur la façon dont ce contact international a eu une influence sur les administrations centralisées de l'époque. Les auteurs, eux-mêmes, ont choisi pour modèle des histoires d'espionnage pour conter la capacité magnétique de Le Corbusier à mettre en oeuvre ses propres «campagnes» à partir de critères novateurs et en s'entourant d'un groupe qui, de nombreuses fois, a conspiré contre ses propres intérêts.

Jorge Francisco Liernur, doyen de l'université de Tella et chercheur au CONICET, revient sur les motivations de Le Corbusier et sur son périple autour du Rio de la Plata qui inclut une brève escale à Montevideo durant quelques jours d'octobre 1929 où il juge la société montévidéenne «progressiste» en regard de celle de Buenos Aires.

03(@Elsapucai)_B.jpgAteliers pour artistes, Buenos Aires (1938) / Antonio Bonet, Abel López Chas, Ricardo Vera BarrosTabula rasa

Fernando García : Quel était le rêve urbain de Le Corbusier, son utopie métropolitaine ?

Jorge Francisco Liernur et Pablo Pschepiurca : Avant tout, Le Corbusier n'a pas eu un mais plusieurs rêves urbains. Comme n'importe quel homme, il a changé tout au long de sa vie. A ses débuts, en Suisse, il avait les idées de son époque liées notamment à la «Cité Jardin». En revanche, dans le Paris avant-gardiste de l'après Première guerre mondiale, il secoue l'opinion publique avec un concept radical de ville «utopique» pour un million d'habitants.

Plus tard, il propose une transformation lente du centre de Paris et, ensuite, imagine différentes alternatives concrètes sous forme de croquis pour plusieurs villes latino-américaines et pour l'Algérie. Dans ce dernier cas, par exemple, il avait proposé une énorme superstructure capable de contenir des maisons individuelles, toutes au goût des usagers. D'autres alternatives ont suivi, toujours surprenantes. La dernière que je peux citer est le cas de Buenos Aires ; il avait imaginé faire table rase de la ville existante.

04(@Jrivell).jpgCinéma Grand Rex, Buenos Aires (1937) / Alberto Prebisch. Adolfo MoretComment Le Corbusier s'est-il fait connaître parmi les étudiants d'architecture de Buenos Aires et de Montevideo ?

Les étudiants en architecture de cette époque était peu nombreux et, en général, issus de milieux privilégiés qui savaient lire le français. Les principaux moyens ont été, au début, ses articles publiés dans une revue dont il était le coéditeur appelée L’Esprit Nouveau et la publication de divers livres (le plus connu étant Vers une Architecture). A partir de 1929, il a commencé à publier régulièrement une collection de livres dans laquelle il montrait ses idées et ses travaux et qui s'est convertie en une sorte de bible pour ses suiveurs.

Les idées de Le Corbusier sont-elles toujours en vigueur à Buenos Aires et à Montevideo ?

De la même façon que les théories scientifiques sont testées et changent avec le temps, les propositions d'architectes doivent aussi passer l'épreuve de l'essai. Les plus chanceux comme les auteurs du Parthénon ou des pyramides ont réussi des édifices construits qui durent. Quelques concepts de Le Corbusier, comme sa défense de la concentration face à la dispersion, avec la présence dominante d'espaces verts, continuent, à mon sens, à être en vigueur. Ce qui n'est pas arrivé avec d'autres, comme cette division rigide des fonctions. A Buenos Aires, son idée d'un front de gratte-ciel sur le fleuve s'est matérialisée à Puerto Madero ; la même chose est arrivée avec sa proposition pour la localisation de la Cité Universitaire et celle pour l'agrandissement du Congrès avec quelques tours adjacentes.

Bien que, dans le cas de Buenos Aires, ses propositions aient été développées une décade plus tard avec la collaboration de jeunes architectes argentins - Jorge Ferrari Hardoy et Juan Kurchan -, la proposition pour Montevideo n'a pas été au delà du croquis préliminaire. Cependant, il est intéressant de noter que l'intuition exprimée dans ce croquis pour Montevideo, dans lequel il présentait une superstructure appelé «arañamar» a été développée postérieurement dans des croquis pour São Paulo et Rio de Janeiro, pour se manifester des années plus tard dans ses plans pour Alger.

02(@DR)_B.jpgStade Centenario, Montevideo (1929) / Juan Antonio ScassoLe stade Centenario

Comment interpréter le fait que l'Uruguay était de meilleures prédispositions objectives pour accepter la pratique de Le Corbusier ?

Le Corbusier a trouvé une société, dans son ensemble, plus progressiste - plus laïque, moins liée à son passé, plus intéressée aux espaces publics - qu'à Buenos Aires. Comme beaucoup d'entre eux l'ont manifesté à l'époque, les architectes uruguayens étaient conscients que le pays ne comptait pas d'antécédents architecturaux hispaniques ou pré-hispaniques, ce qui, d'une certaine façon, leur permettait d'être modernes. Une extraordinaire rénovation de l'architecture était possible à cette époque. C'est ce que Le Corbusier définissait comme «avancismo».

Le Suisse a signalé le Stade Centenario comme un exemple d'architecture contemporaine. Pensez-vous y voir une quelconque influence de sa part ?

Qu'il évoque le stade Centenario comme un exemple d'architecture de son temps ne signifie pas pour autant qu'il pensait qu'il s'agissait là d'un produit de son influence. Le Corbusier était un homme content de lui mais aussi intelligent et très pointu. Le stade que Juan Antonio Scasso a conçu était le produit de ses connaissances issues d'expériences similaires en Allemagne. A la même époque, au Mexique, un stade était construit dans un style néoclassique. D'un autre côté, il ne faut pas oublier que Le Corbusier, comme d'autres architectes modernistes, avait besoin de trouver ce types d'exemples pour montrer que les principes de cette architecture nouvelle était en vigueur de par le monde.

05(@Iliazd)_S.jpgRévolution en marche

Il y a une disposition géopolitique intéressante dans les voyages qu'a faits Le Corbusier : l'Amérique du Sud et Moscou. Que comprendre ?

Comme on peut le lire dans le livre, le voyage de Le Corbusier en Amérique du Sud a été son périple en «Extrême Occident», à mettre en relation avec son «centre du monde», à savoir, la France. En ce sens, Moscou paraît avoir fonctionné comme son «Extrême Orient». Mais, au delà de nos spéculations à ce sujet, Le Corbusier cherchait des clients puissants et il pensait qu'ils pourraient être l'Etat soviétique ou mussolinien, ou les élites riches du sud de l'Amérique.

Vous citez un fragment très libertaire de Le Corbusier dans une conférence aux Amis de l'Art de Buenos Aires. Comment cette conception de la vie s'est imbriquée avec son projet esthétique ?

L'Architecture Moderne est, ou tente d'être, une réponse et un instrument face aux changements de la société. Dans le cas de l'habitat, cette fonction transformatrice n'a pas été, naturellement une invention de Le Corbusier. Elle a été élaborée tout au long du XIXe siècle et tirait ses fondements dans l'hygiénisme. La modernité suppose des sujets libérés articulés entre soi par des normes et des lois. D'un côté, il y a la transparence dans les relations avec le social et le privé ; d'un autre côté, la recherche d'une description «véridique» du monde avec une sincérité sans faux semblants. Ce sont les prémisses fondamentales à partir desquelles les architectes modernistes comme Le Corbusier ont impulsé le changement révolutionnaire que nous vivons encore aujourd'hui.

L'idée de Le Corbusier d'une «fantasia exacta» peut-elle se concrétiser ?

Dans un sens, Le Corbusier cherchait des édifices «exacts» non seulement en regard de la fonction et de la technique mais aussi en regard des aspects esthétiques. La fantaisie exacte de Le Corbusier a un côté sombre, produit de sa soif de contrôle total et d'ordre omniprésent, très marqué dans certains aspects de la culture européenne continentale, spécialement allemande et française.

06(@Iliazd)_S.jgp.jpgUn gigantesque quai urbain

En ce qui concerne ses recherches, l'idée originale de Le Corbusier était de gagner des terres sur le Rio de la Plata tant à Buenos Aires qu'à Montevideo ?

De toutes les façons, la Buenos Aires moderne s'est construite et continue de se construire en gagnant des terres sur le fleuve. Dans le cas de Montevideo, l'intérêt était de lier la zone haute de la ville avec la mer en créant une sorte de gigantesque quai urbain.

Peut-on relier l'invitation de Le Corbusier par Victoria Ocampo avec les initiatives de l'entreprise Alan Faena à Puerto Madero qui a invité un architecte star comme Norman Foster ?

L'initiative d'Alan Faena se fonde seulement sur la volonté de retirer des gains de ses opérations immobilières. En revanche, bonne ou mauvaise, l'invitation de Victoria Ocampo a été une opération politico-culturelle avec des intentions transformatrices.

07(@DR)_B.jpgCasa del Puente, Buenos Aires (1943-1945) / Amancio WilliamsLe succès du passage de Le Corbusier à Buenos Aires a-t-il dépendu de relations politiques ou de son amitié avec Victoria Ocampo ?

Comme architecte, Le Corbusier n'a pas connu de succès à Buenos Aires. A moins de considérer comme succès le fait de construire dans la septième décennie de sa vie une petite maison à La Plata.

Ses relations ont donc été insuffisantes...

On ne peut évidemment pas en dire de même pour la diffusion de ses idées.

Comment le plan pour Buenos Aires, a peine publié dans ses oeuvres complètes, n'a pas été assumé comme patrimoine de la ville ?

La réalisation des études et l'énorme quantité de travail que suppose un Plan de développement urbain pour une grande ville suppose un consensus social, culturel et économique sur le long terme et d'une volonté politique à court et moyen terme et la disponibilité de moyens financiers pour le porter à son terme. Il s'agit d'une combinaison vertueuse difficile qui arrive rarement et Buenos Aires n'a pas été une exception.

Fernando García | El País | Argentine
17-05-2013
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

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