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Opinion | Oser la modernité rurale, par Philippe Madec (13-11-2013)

En réponse à l’article 'Citations pour séduction, Philippe Madec à la limite du pastiche', publié dans le Courrier le 18 septembre 2013, le principal intéressé dénonce, dans cette opinion, les «clichés des urbains» et porte une vision argumenté de la «ruralité contemporaine».

Bâtiments Publics | Culture | | Philippe Madec

«L'architecture est un art borné, dit-on ; oui, dans l'esprit des architectes ; mais en lui-même, je n'en connais point de plus étendu. Qu'on fasse entrer dans son projet la considération du temps, du lieu, des peuples, de la destination, et l'on verra varier à l'infini les proportions des pleins, des vides, des formes, des ornements et de tout ce qui tient de l'art»*. Denis Diderot.

La doxa contemporaine assigne à l'aménagement du territoire national un horizon urbain métropolitain. Entre les grandes agglomérations et les infrastructures qui les relient, la messe territoriale serait dite. Et cela serait bien normal puisque, dit-on, la population française serait urbaine à plus de 70% !

Voilà pourtant un mensonge statistique car, selon l'INSEE, pour qu'une commune fasse ville, il suffit que sa part agglomérée abrite 2.000 habitants. On rêve. Un bref calcul montre que 56,7% de la population française résident dans des communes de 10.000 habitants et moins.

Résultat de cette hérésie statistique, un modèle de développement territorial inéquitable à l'excès s'impose alors. La moitié de la population est oubliée et ses territoires sont d'une part déséquipés (les postes, écoles, tribunaux, hôpitaux, etc. ferment) et d'autre part déconsidérés (désert informatique, culturel, médical, dit-on). Les mots même du projet territorial d'essence urbaine - densité, agriculture urbaine, ville verte, etc. - échouent à décrire les réalités spatiales des petites et moyennes villes, bourgs et hameaux consubstantiels de la campagne.

02(@apm)_S.jpgCe discours régnant met des oeillères à la pensée. Au point que des critiques d'architecture peinent à trouver les mots pour parler de la contemporanéité rurale en général, et de celle de Viavino en particulier ; les mêmes rechignent à parler de contexte et d'éco-responsabilité. Leurs pôles d'intérêt les en éloignent. Personne ne doute de l'utilité de penser le Grand Paris, de retenir Marseille comme Capitale Européenne de la Culture 2013, de s'interroger sur '50.000 logements et 55.000 hectares pour la nature' à Bordeaux, etc. Mais par quelle paresse ne s'intéresse-t-on qu'à ces sujets et ignore-t-on notamment l'exemplaire étude stratégique de développement durable à la très grande échelle des 140.000 kilomètres carrés du Val de la Durance** ?

Depuis le début des années 90, (apm) s'engage dans et pour toutes les dimensions de l'établissement humain, simultanément : le bourg de Plourin-Lès-Morlaix (900 hab.) et le quartier de l'ancien hôpital Hérold à Paris (2,2M hab.) ou le PLU de Rocamadour (700 hab.) et les quartiers Sindibad de Casablanca (2,9M hab.) ou, aujourd'hui, les écoquartiers du Verger (1.500 hab.) et du Fort d'Aubervilliers (0,8M hab.). Cet éventail des projets permet d'appréhender les territoires dans leurs épaisseurs polymorphes et d'élaborer les outils spécifiques à chacune de ces situations, à tous les stades de l'urbain au rural.

A Saint-Christol (1.400 hab.), le pôle oenotouristique Viavino est un précieux exemple de développement territorial porté par une Communauté de Communes rurale, un outil de cohésion, d'estime et d'ambition partagées. Il projette ce pays du Sud au niveau international, dans la cour des grands terroirs du vin et du tourisme. L'architecture y apporte la spécificité avec ses engagements éco-responsables.

Il eut été prévisible de faire une cathédrale du vin, grandiloquente. C'est le contraire qui a été choisi par les maîtres d'ouvrage, les viticulteurs et les usagers : une continuité bâtie à l'échelle du bourg.

03(@apm)_B.jpgA mille lieux du «pastiche» et du «village gaulois» (sont-ce les seuls clichés disponibles aux urbains à l'égard des ruraux ?), Viavino assume une architecture languedocienne contemporaine. Elle est rurale au sens où, issue d'une économie viticole, elle déploie une spatialité vernaculaire, de quintessence campagnarde : des volumes simples et bas créant des lieux, cours, place et jardins, une relation directe entre intérieur et extérieur sans sas ni façade, une échelle ad hoc (ses sept bâtiments possèdent la taille de ceux du bourg), des matériaux naturels (lumière, air, pierre, terre, bois), dans une mise en oeuvre frugale et Low Tech.

La filière courte offre ici sa richesse disponible, physique et humaine ; chaque pierre n'invente-t-elle pas l'homme qui sait la tailler et l'autre qui sait la mettre en oeuvre ; chaque bois, chaque terre aussi ?

04(@apm)_S.jpgCette appartenance à une culture, à la «figure historique cohérente»*** des terroirs du Pays de Lunel, habilite Viavino à proposer des volumes inédits, sans heurt ni rejet : une sphère aplatie, une grange trapézoïdale, un entassement de boites.

Tout en faisant écho à l'histoire locale (pour le caveau : la capitelle, habitat des bergers, matinée de glacière, dont le site porte le nom ; les «palox» comme mesure des bardages), nous y avons apporté nos références : la halle Tony Garnier pour la salle de conférences et l'architecture ensevelie d'Etienne-Louis Boullée (sujet de mon premier livre) pour le caveau.

Tout un chacun y apporte évidemment les siennes. 

C'est que Viavino est un ensemble complexe, qui ne fait pas la part entre la culture populaire et la culture dite «savante» des architectes, si inculte de celle rurale.

Enfin, Viavino assemble sept bâtiments en avance sur leur temps : ils sont à énergie positive sur tous les usages, préfigurant le BEPOS que la loi n'imposera qu'en 2020 - si tout va bien -. Viavino s'engage et combat, outrepasse la réglementation en termes de ventilation naturelle et de chauffage ; son empreinte écologique est très faible.

Puits provençal pour la salle de conférences, poêles à bois dans la salle de conférences et le musée, chauffage central au bois pour les autres bâtiments, panneaux photovoltaïques... Ces dispositifs écologiques ne forment pas un catalogue de techniques mais aident à une spatialité bienveillante, lumineuse et saine : bâtiment étroit, ouvertures opposées, lumière naturelle omniprésente, pas de climatisation. Les ruraux ont une grande capacité à agir sur leur propre environnement, ce qui valorise des solutions techniques simples et l'action des usagers plutôt que l'automatisme.

05(@apm)_B.jpgEn 2008, évoquant le musée archéologique du château de Mayenne****, j'ai énoncé cette certitude au fond de mon travail : «la culture n'est plus le contexte de nos actions ; elle est la condition même de leurs accomplissements». Cette conviction incline à chercher, dans chaque lieu où oeuvrer, la particulière rencontre d'une société et de son milieu : pour Viavino, cette relation unique, sous la main à Saint-Christol en Languedoc-Roussillon, entre la nature et la culture, entre une vie quotidienne et le climat qu'elle habite, entre les matières et les savoir-faire spécifiques qu'elles inventent. Ce que Diderot, le philosophe des Lumières, savait déjà.

Loin de faire marche arrière dans le retrait, le repli, le même, il s'agit d'oser la rencontre avec ce qui est universel sur cette terre humaine : l'altérité, la spécificité, la différence, l'idiosyncrasie donc.

Philippe Madec

06(@apm)_S.jpg

* Lettre du 1er juillet 1760, issue de La correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm et de Diderot, citée dans Sur l'art et les artistes, de Denis Diderot, Hermann éditeur, Paris, 1967, p.69
** Etude menée pour la Région PACA entre 2010 et 2012, par trois équipes : Studio 2010 (Secchi & Vigano), Marcel Smets & UAPS, Madec & Folléa
*** Histoire et Vérité, de Paul Ricoeur, éd. du Seuil, Paris, 1955, p.296
**** Le rôle de la culture dans le développement durable, de Philippe Madec, La Pierre d'Angle, mai-juin 2009, n° 49/50, p.84-87.

Réactions

Nina | 06-06-2014 à 14:48:00

Une nouevlle parution pour découvrir un peu plus le travail de P. Madec

Viavino - Modernité rurale aux Nouvelles éditions Jean Michel Place !!

Doumenc Luc | architecte enseignant | Languedoc Roussillon | 26-11-2013 à 09:33:00

Je tiens à remercier Phillipe Madec pour son article courageux.
Aller contre la pensée dominante est un crime impardonnable.
Je suis architecte urbaniste en LR depuis plus de 45 ans et ensignant à l'ENSA de Montpellier, j'avais fait le même constat dans une étude que j'ai ménée sur les modes d'habiter en LR où se sont plus de 65% des habitants qui habitent dans des communes de moins de 10 000 hts et où les élus de la capitale régionale, ville moyenne de 250 000 hts en cours de paupérisation permanente malgré son accroissement permanent de popoulation, développent des programmes d'investissements dispendieux sans rapport avec la situation réelle des habitants privilégiant un étalement urbain galopant et de grands projets inutiles au lieu de privilégier l'entretien, ledéveloppement à la prospectives des territoires déjà occupés .
"Montpellier cette petite ville à la grande périphérie" commela décrivaient Bernardo Secchi et Paola Vigano pendant leur étude récente, devient dans les déclamations amphigouriques de nos édiles une mégapole, qui selon ce modèle , vide l'arrière pays, organise des compétitions inégalitaires avec les autres villes de la région et crée les conditions nouvelle d'une malvie induite par les problèmes liés à une augmentation de population qui n'est pas souhaitable dans ces conditions de compétition et de domination d'une "métropole" sur un territoire qui par ailleurs a de grandes qualités d'équilibre et de complémentarité du réseau des villes en place.
Montpellier par ailleurs est devenu le réceptacle de projets particulièrement destructeurs du paysage urbain et de l'échelle des relations de convivialité et dispendieux tels que la nouvelle Mairie de Nouvel ou Pierres Vives de Zaha Hadid
Les nouveaux quartiers, sous forme de ZAC sans continuité avec le tissu urbain deviennent des cités dotrtoirs isolées dans un réseau de trasports individuels devenus malgré ou à cause de la mise en place d'un tramway inefficace, portent les stigmates des colifichets des modes successives qui hantent l'architecture contemporaine, en rupture totale avec les relations habitats/ villes/ villages des paysages urbains hérités de notre histoire et de nos contextes locaux.
Luc Doumenc architecte ensignant

Pierre Ygrié | retraité | Languedoc Roussillon | 15-11-2013 à 11:37:00

Du fin fond du Gévaudan la " bête" pousse un cri....d'approbation http://websdugevaudan.wordpress.com/ !

jyg | rennes | 14-11-2013 à 16:09:00

merci à Philippe Madec d'aller à l'essentiel pour chacun de ses projets

alain renk | collective | 13-11-2013 à 21:55:00

Nickel !

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