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Visite | Pierre Hebbelinck et Pierre de Wit, à partir de l'Emulation (13-11-2013)

Viva Calatrava ! Porte d'entrée de Liège, la gare, béante et admirative, déverse son flot de voyageurs. Parmi eux, quelques-uns venus visiter le nouveau Théâtre de Liège, construit sur les vestiges de l'ancienne Société Libre d'Emulation. Livré en octobre 2013, conçu par Pierre Hebbelinck et Pierre de Wit, des architectes locaux*, le nouveau lieu est dédié aux arts dramatiques.

Bâtiments Publics | Culture | | Atelier d'architecture Pierre Hebbelinck & Pierre de Wit

Quelques journalistes perdus en gare. Le théâtre, s’il vous plaît ? «Outremeuse !», répond un habitant pressé par le départ imminent de son train. Autrefois, à Outremeuse, aujourd’hui en plein centre-ville, en lieu et place «de la Société Libre d’Emulation», une institution culturelle liégeoise mise à sac pendant la Première guerre mondiale, le nouveau théâtre.

De la gare au théâtre, la promenade alterne édifices modernes, églises gothiques et maisons fin de siècle au style pompier. «Liège est la seule ville au monde à avoir détruit sa cathédrale», s'étonnent toujours, non sans fierté, les habitants de la ville.

Quelques pas plus loin, Place du 20 août. Composition classique et façades contemporaines se juxtaposent. Le théâtre de Liège, enfin.

«Créer aujourd’hui est un enjeu compliqué car la société se corsète de normes. Sans papier d’identité, vous n’êtes pas un corps», lance Pierre Hebbelinck lors d’une visite «off» du théâtre - en d’autres termes, par l’envers du décor -.

02(@FrancoisBrix)_S.jpgDu bout des doigts, l’architecte indique le verre mis en oeuvre en façade. «Un matériau qui diffracte, un motif en dent de scie, une capacité de résonance avec la lumière», résume-t-il. Mais aussi, un matériau a priori inadapté à la «sur-normalisation».

Face au nouveau théâtre, Pierre de Witt rappelle, quant à lui, un long travail «en matière d’identité publique» : «il nous fallait exprimer la mémoire informelle de l’Emulation et ne pas entrer en conflit avec le bâtiment ancien», dit-il.

Aussi, la façade reconstituée après l’incendie de 1914 de la Société Libre par quelques soldats allemands éméchés est préservée tant que faire se peut. Toutefois, le nouvel équipement s’en émancipe légèrement. «Nous nous sommes distanciés de la pierre pour assurer le lien entre la partie ancienne et la partie neuve», poursuit-il.

Le bâtiment existant a été affecté au théâtre et à l'accueil, l'entrée se fait donc par la façade néoclassique qui donne, au Théâtre, ses lettres de noblesse. Aussi, l'extension contemporaine est des plus discrètes.

«Nous sommes en opposition au geste. Nous ne sommes pas pour autant dans la reproduction d’une architecture de catalogue», lance-t-il. La façade peut néanmoins surprendre. «Ne jugeons pas la couverture avant de voir le contenu», répond-il aux plus dubitatifs.

03(@FrancoisBrix).jpgL’enjeu était, vraisemblablement, de jouer sur des degrés de transparence. 

«Nous voulions que le lieu fonctionne autant en soirée qu’en journée. Nous avons, de fait, proposé un édifice en interaction avec la ville», dit-il.

«Voir et être vu, où comment transcender la politique théâtrale», résume-t-il. 

Aussi, la petite salle du théâtre, au deuxième étage de l'extension, adopte la ville pour décor, à travers une large baie vitrée notamment.

«Comment, avec un équipement unique, faire quatre façades ? Comme un livre à quatre couvertures ?», reprend Pierre Hebbelinck. L’édifice resurgit sur les rues adjacentes. 

«Nous sommes partis de l’unité de temps et de lieu propre au théâtre. Nous avons limité les matériaux et nous les avons tirés jusqu’à la limite des contraintes», dit-il.

Première étape de la visite, première «station», l’aire de livraison et les locaux techniques. Planches, flycases... béton brut sur les murs. La visite se poursuit vers ateliers, lieux de stockage, salles de couture... A la brutalité des matériaux de construction, la sophistication des menuiseries. A la rude, le raffinement. Une opposition surprenante. «Chaque matériau a un sens, il n’y a dans ce projet aucun apparat».

«Les juxtapositions sont porteuses de sens. [...] ces manipulations offrent ainsi la possibilité de composer [...] des objets que l'on nomme en langage d'atelier des 'totems'. Le 'totem' est à la fois une expérience physique (tactile, texture, poids et couleurs...) et intellectuelle (la tension de l'objectif que constitue le projet)», déclarait Pierre Hebbelinck dans une conférence donnée à Lille il y a 16 ans. Le propos reste d'actualité.

04(@FrancoisBrix).jpg«Concevoir un lieu est lui donner une tactilité, une sensualité», assure l'architecte. Toucher de près aussi le spectacle. «Rassembler le public et répondre à l'équation du spectateur et de l'acteur», répond Pierre Hebbelinck.

Les gradins sont au centre d'un important volume sans pour autant obstruer les circulations. «Le spectateur est au centre ; ce gradin libre résulte aussi du respect de l'héritage patrimonial du lieu. S'appuyant à peine sur le sol et libérant les murs de toute accroche, il laisse ainsi aux limites de l'espace la définition de la mémoire», précisent les architectes.

Des murs en parpaings contrastent avec de superbes menuiseries. Le théâtre de Liège n'est pas de ces architectures bavardes. Du silence, voire du mutisme. En tout cas de la mesure.

De fait, ce projet est niché dans les détails.

Jean-Philippe Hugron

* «Nous venons d’achever un bâtiment public à Liège alors que tous les autres ont été construits dans d’autres villes : Maison des Citoyens à Bruxelles, Mac’s à Hornu, Théâtre du Manège, dépôts des oeuvres d’Arts de la FWB à Mons et Musée de la guerre en construction à cet endroit également ainsi que le Musée des Arts contemporains à Maubeuge, en France, dont la construction va démarrer», précise Pierre Hebbelinck.

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