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Allemagne | Entre cristal, croûtons et patates, Daniel Libeskind à Berlin (04-12-2013)

«La reconstruction du château est banale», lance Daniel Libeskind à Nikolaus Bernau, journaliste pour le quotidien local Berliner Zeitung, lors d'un entretien publié le 15 novembre 2013. Pour l'architecte, il s'agit là d'une occasion pour présenter son dernier projet de logements dans la capitale allemande et de revenir sur sa conception cristalline de l'architecture.

Logement collectif | Berlin | Daniel Libeskind

LA RECONSTRUCTION DU CHATEAU EST 'BANALE'
Nikolaus Bernau | Berliner Zeitung

BERLIN - Daniel Libeskind construit de nouveau à Berlin. Il projette un immeuble de logements à Mitte qui doit briller tel un cristal et capturer la lumière singulière de Berlin. Le Berliner Zeitung revient sur ce qui anime le star architecte.

Nous rencontrons l'architecte Daniel Libeskind à l'hôtel Waldorf Astoria. Nous n'avons, ni plus ni moins, vingt minutes pour lui parler. D'aucuns se sentent comme à côté d'une pop-star. Le seul qui ne semble pas affecté par le battage médiatique, c'est Daniel Libeskind lui-même. Il est profondément assis dans un fauteuil. L'homme, dans une veste en cuir façon Bertolt Brecht, est sympathique et souriant.

Nikolaus Bernau : Monsieur Libeskind, votre carrière a débuté à Berlin. Vous avez célébré ici avec le Musée Juif votre premier succès mondial. Vous projetez aujourd'hui ici, à Chaussenstraβe, un immeuble de logements.

Daniel Libeskind : C'est la vie. Elle mène tout un chacun dans différentes directions. Je suis si heureux de revenir à Berlin après le musée Juif, les aménagements de la cour intérieure du musée, l'Akademie et maintenant, même ces logements.

02(@PX2)_S.jpgCombien d'immeubles de logement avez-vous construit dans des villes aussi denses que Berlin ?

Il y a eu Denver, Singapour, en ce moment même il y à Düsseldorf et il y a également encore quelques autres expériences. Je n'ai jamais cru à l'idée de la tabula rasa. Chaque lieu, qu'il s'agisse de New York, Varsovie ou Berlin, a sa spécificité. L'architecture doit y répondre et ce de façon économique, fonctionnelle et culturelle, dans un monde qui est en train de se globaliser et qui s'uniformise.

Les logements sont toutefois relativement standardisés ; nous avons tous besoin d'une cuisine, de WC, d'une chambre à coucher. Vos clients m'ont expliqué que vous pensez surtout à une clientèle urbaine ayant besoin de petits appartements à usage intensif.

C'est pourquoi le logement est exactement l'art le plus important de l'architecture. Où la porte se trouve, comment les murs sont faits, vers où s'ouvrent les fenêtres... Les gens ne sont pas les mêmes. Nous ne vivons pas dans des boîtes mais dans des espaces, nous avons besoin d'un extérieur et d'un intérieur, nous avons également besoin de beauté. Lumière poétique, matériaux raffinés... Les appartements doivent être singuliers et fonctionner pour tout un chacun. Aussi, ces appartements sont pensés pour les Berlinois et non comme des boîtes standardisées. Ils doivent être faits à la mesure de l'homme du XXIe siècle et respirer l'atmosphère de Berlin, d'une ville jeune.

03(@PX2)_B.jpgY-a-t-il à votre sens un langage architectural propre à Berlin ?

Certains, en évoquant Berlin, pensent immédiatement à Schinkel, aux temps anciens de la Prusse. Mais Berlin a toujours été une ville moderne, rude et anguleuse. On peut s'y orienter. Il y a cette lumière toute particulière qu'on doit capturer et qui est complètement différente de celle de Stockholm ou de Rome. Du matin jusqu'à la nuit, elle doit pouvoir inspirer les gens.

Par ailleurs, Berlin a une histoire singulière. L'immeuble appartenait jusqu'en 1930 à des Juifs qui ont dû s'enfuir face aux Nazis. Juste à côté s'élevait le Mur de Berlin qui a séparé le monde. Maintenant, les gens veulent venir ici ensemble. Il y a encore, de l'autre côté de la rue, le service des renseignements fédéraux... (il rit).

Vous vous êtes à nouveau plaint auprès de Hans Stimmann, directeur de la construction au Sénat, que les nouvelles idées architecturales n'auraient à Berlin aucune chance. Avez-vous, sur ce point, changé ?

Très. Ce projet en est aussi une preuve. Ce n'est pas une boîte à chaussures quand bien même le projet respecte les règles. Il accentue l'angle et autorise donc une nouvelle idée.

D'où vient cette transformation ?

La ville se développe. Berlin avec son art, son histoire, sa musique, ses musées est un aimant et les gens viennent de loin pour la voir et ont un désir de projets qui ne sont ni des croûtons de pain ni des patates.

04(@PX2)_S.jpgA propos de la tradition : comment jugez-vous le débat sur la reconstruction du château de Berlin ?

Je n'en ai jamais été fan. La reconstruction du château n'est pas très berlinoise, elle est bien trop archaïque, bien trop banale. Ce n'est que la reconstruction d'une photo ; Berlin est plus raffinée et plus complexe.

Pourquoi n'avez-vous donc pas participé en 2007 au concours ?

J'avais assez de travail avec le projet du World Trade Center à New York, avec Dresde et Singapour. Il faut faire des choix.

Actuellement, le débat est virulent quant à la proposition de Stephan Braunfels de ne pas reconstituer l'aile Est du château.

J'avais participé au concours de l'Alexanderplatz au début des années 90 et je crois avoir été le seul à ne pas avoir conspué Berlin-Est tout simplement parce que je ne voulais pas raser les édifices hérités de la RDA. Je voulais seulement améliorer la densité des rues et des constructions. C'était une approche homéopathique et non une opération chirurgicale. C'est une erreur fatale de la conception de plan d'aménagement que de ne pas faire attention aux gens et à l'Histoire.

05(@PX2)_B.jpgC'est pourquoi, selon vous, le grand plan pour l'Alexanderplatz a échoué ?

Je pense que c'est précisément l'une des raisons. J'ai appris, à New York, du World Trade Center, que nous devons emporter avec nous les gens, tous autant qu'ils sont, du maire jusqu'aux habitant en passant par les fonctionnaires. Berlin a une histoire complexe. Nous ne devons pas exprimer une date de l'histoire mais répondre à la diversité.

Quand j'ai regardé votre projet, j'ai pensé au Crystal de Toronto ou à la pointe du Musée de l'Histoire Militaire à Dresde. Existe-t-il un style Libeskind ?

Les formes ne sont pas seulement là pour elles-mêmes. Elles donnent une individualité. Chaque homme revendique sa dignité et refuse d'être un numéro sur une porte. Pensez donc à Frank Lloyd Wright. Il avait déclaré en 1905 : quand un bâtiment n'est pas tel un cristal, alors il est faux. Le cristal est lumineux, vivant. Notre ADN est de cristal autant que les étoiles. Je n'ai jamais cru en une architecture qui ne serait que la construction de boîte.

Depuis le penthouse, sur le toit, on aura une vue de rêve sur les renseignements fédéraux. La NSA s'y intéresserait-elle ?

Voilà une incroyable et énorme complication. Mais avec une petite construction, ils peuvent aussi transformer le voisinage. Et celui qui loue cet endroit aura une jolie vue. C'est aussi une construction très urbaine (il rit).

Nikolaus Bernau | Berliner Zeitung | Allemagne
15-11-2013
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

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