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Turquie | Kafkaïen bazar, entre corruption et patrimoine (12-02-2014)

Un décor pour James Bond. Le Grand Bazar d'Istambul n'est, ni plus ni moins, une belle carte postale. Toutefois, les rapports se suivent et tous sont alarmants : le célèbre marché menace de ruine. Bünyamin Köseli, journaliste pour Zaman, un des plus grands quotidiens turcs, proche de la confrérie de Fethullah Gülen, lui-même accusé de «comploteur» par le gouvernement de l'AKP (islamo-conservateur), revient dans l'édition du 18 août 2013 sur les retards et la corruption menaçant le projet de restauration

Patrimoine | Istanbul

Contexte
Le Grand Bazar d'Istanbul est, avec ses 30 hectares, un des marchés les plus anciens et les plus vastes d'Orient, voire du monde. Pourtant, l'intérêt qui lui est porté est bien en deçà de ce qu'il mérite.
Alors que sont construits, à travers toute la ville, des centres commerciaux modernes qui, parfois, se réclament paradoxalement de la tradition des marchés orientaux (comme le montre le site Internet de la tour Sapphire avec, en page d'accueil, une photo du Grand Bazar), d'aucuns se demandent pourquoi le Grand Bazar est en si mauvais état.
Suite à une nouvelle annonce de Mustafa Demir, Maire de l'arrondissement de Fatih, faisant état d'un démarrage imminent des travaux de restauration avec un budget de 220 millions de livres turques (73 millions d'euros), quid du retard accumulé dans les travaux de restauration ?
Il est dommage que ce patrimoine architectural inestimable ne soit pas plus qu'un décor pittoresque pour quelques films comme ce fut le cas dans le dernier James Bond.
Ce marché abrite des activités artisanales qui constituent un patrimoine immatériel tout aussi précieux que son architecture. Aujourd'hui, le Grand Bazar attend toujours des travaux et risque donc, à chaque instant, de s'écrouler tandis que le maire de Fatih est la cible d'une enquête dans des affaires de corruption qui secouent la Turquie depuis plusieurs mois. 
MP


LE GRAND BAZAR : L'HISTOIRE DU SERPENT QUI SE MORD LA QUEUE
Bünyamin Köseli | Zaman


ISTANBUL -
Depuis 2009, aucune avancée concrète dans la restauration du Grand Bazar n'a pu voir le jour. La Commission des Monuments Historiques a rédigé un rapport faisant état des recherches menées jusqu'à présent. Ce rapport, auquel le journal Zaman a eu accès, montre que les dommages causés par les commerçants sur les bâtiments historiques ont pris une ampleur inquiétante.

Les avis divergent quant à la date de commencement des restaurations. Alors que la mairie de Fatih annonce que «les travaux commenceront dans trois à quatre mois», le délai serait plutôt, d'après nos informations, d'au moins trois ans. Les informations publiées dans notre journal il y a 25 ans suffisent à montrer à quel point la notion de temps est «relative». 

En effet, presque un quart de siècle plus tard, un des plus estimables édifices au monde, abandonné à son propre sort, n'a malheureusement pas pu panser ses plaies. Les journalistes qui, avant 1980, titraient «Le Grand Bazar s'effondre» ont vu le temps passer... Pour certains, le Grand Bazar est depuis longtemps exsangue et mort. Les autorités tentent l'impossible.

02(@MathildePinon)_S.jpgUne journaliste du journal Zaman, Nuriye Akman, en mars dernier, avait diffusé de nombreuses informations concernant ce marché historique. Nous sommes donc allés voir de plus près comment la situation a évolué. 

Depuis 2009, la Commission des Monuments Historiques et la Mairie de Fatih mènent un travail commun pour la restauration du Grand Bazar. Le chemin parcouru jusqu'à aujourd'hui a pris la forme d'un rapport auquel le journal Zaman a eu accès. 

Il apparaît que, durant des années, le Grand Bazar a subi des dommages qui dépassent ce que l'on peut imaginer. 

Jusqu'à aujourd'hui, les personnes en charge des relevés ont pu réaliser leur travail seulement sur trois secteurs du marché. Les relevés rendent compte de l'état de conservation des édifices grâce à la documentation rassemblée.

Le résultat est terrible : en détruisant des murs, 135 boutiques ont été agrandies ; les murs ont été percés en 242 endroits pour pouvoir y mettre des placards et des comptoirs ; les murs intérieurs ont été amincis en 926 points pour gagner de l'espace, 52 sous-sols ont été creusés ; de nombreuses mezzanines et des colonnes en acier ont été ajoutées.

Une fois les travaux de relevés achevés, le nombre de boutiques endommagées sera multiplié par deux. Le côté le plus terrible de cette situation est que le marché risque de s'effondrer à tout moment. Les murs amincis, les infiltrations d'eau de pluie par la toiture et les sous-sols creusés ont largement affaibli la résistance de l'ensemble de l'édifice. Inutile d'évoquer les climatiseurs de la toiture, tombée en ruine, les réserves d'eau et les antennes paraboliques qui envahissent les toits.

Le processus a-t-il été retardé par les insuffisances des travaux de relevés ? Jusqu'à aujourd'hui, seule une partie des projets de relevés et de restitution des hans (cours extérieures) liés au marché a été complétée. Le projet de restitution représente l'état supposé original des édifices, après avoir examiné des hans semblables pour compléter les données manquantes.

Des extraits du rapport montrent malheureusement que les études de terrain dans le Grand Bazar comportaient un certain nombre de lacunes. C'est pour cette raison que le processus a pris du retard : «le plan au sol qui devait figurer dans les relevés n'a pas été réalisé ; les coupes de la structure n'ont pas été dessinées bien que la Commission ait précisé qu'il fallait au moins deux coupes. Dans certains ilots [parcelles], il n'y en a même pas une».

«Malgré la décision prise par la Commission Régionale de Protection des Biens Culturels et Naturels pour les Zones de rénovation d'Istanbul (décision n°732 du 07.05.2009) de préparer des projets de restitution qui reflètent les différentes périodes de construction, les projets de restauration ne comprennent qu'une seule période sans même rendre compte des caractéristiques de cette période»

03(@MathildePinon).jpg«Les projets de restauration ont surtout un caractère de dessin d'intervention. Bien qu'il soit mentionné qu'au moment de leurs applications, les interventions seront conformes aux données obtenues, le plus grand problème du Grand Bazar est que l'on prépare des projets de restauration - dans le sens d'intervention à l'intérieur des boutiques - qui ne sont pas basés sur les restitutions mais sur les relevés».

«Il est spécifié que les intérieurs des boutiques n'ont pas pu être accessibles, les traces existantes ont donc été dessinées approximativement. Bien que la plupart des matériaux originaux aient disparu, les dessins ne font pas la distinction entre les matériaux d'origine et ceux ajoutés ultérieurement pour chaque boutique».

La Commission des Monuments Historiques examine en ce moment avec grand soin les projets des secteurs dont les relevés et les restitutions sont terminés. Elle a pour objectif d'entreprendre une rénovation conforme à l'état originel des bâtiments.

Presque la moitié des 129 ilots dont les travaux de relevés sont terminés ont été examinés. Les projets de 25 ilots ont été approuvés par la Commission. Les relevés de 5 ilots qui n'étaient pas conformes à l'original ont été rejetés. Il a été décidé que le projet serait révisé.

On comprend ici qu'il y a un certain nombre de différences de points de vue. Le Maire de Fatih, Mustafa Demir, a déclaré : «les travaux de rénovation du Grand Bazar surgissent jusque dans mes rêves».

D'après lui, d'ici la fin de l'année, tous les projets seront passés devant la Commission et la restauration pourra commencer. Cependant, d'après les informations que nous avons réunies, au rythme auquel ce dossier avance, cela prendrait des années d'obtenir de la Commission l'autorisation pour tous les projets.

Un responsable qui travaille au Ministère de la Culture et du Tourisme et qui a voulu rester anonyme, nous a dit que «cela prendra au moins 2 ou 3 ans de faire examiner un à un les projets par la Commission avant le lancement des travaux de restauration».

«Nous avançons de deux pas pour ensuite reculer d'un pas. Même lorsque nous prenions des mesures dans le marché, nous avons rencontré des difficultés. Les commerçants se sont plaints que nos experts les empêchaient de travailler».

Procès à ceux qui ont causé des dommages

04(@MathildePinon).jpgLe Haut Conseil des Monuments Historiques précise dans le rapport qu'une procédure légale sera entamée contre ceux qui feront des transformations dans les boutiques : «des plaintes seront déposées auprès des instances judiciaires en ce qui concerne les propriétaires de boutiques dont les interventions inappropriées seront signalées par les spécialistes de notre direction : amincir un mur, porter atteinte à l'ensemble du système porteur du Grand Bazar, réunir ou séparer des espaces, creuser un sous-sol».

Seulement voilà qu'apparaît un problème : les propriétaires des lieux qui ont subi des dommages ne sont plus les mêmes. 

Par exemple, qui payera pour un dommage causé par le propriétaire précédent de la boutique ? Un bijoutier du Grand Bazar, dont je ne citerais pas ici le nom, m'a fait descendre dans son sous-sol. Il m'a montré les coffres venus d'Angleterre restés là depuis 1950. 

Il s'interroge : «Mon père a placé ces coffres ici quand il a acheté la boutique. Le sous-sol existait avant nous. Maintenant, ils vont boucher le sous-sol mais qui va payer la facture ? Nous ou les anciens propriétaires ?».

Pas d'union entre les commerçants du marché

On estime à plus de 3.000 les héritiers qui se partagent l'ensemble des propriétés des boutiques et 98% des boutiques appartiennent à des privés. La Mairie de Fatih a proposé une série de remaniements dans la 'Loi de prévention contre les risques de catastrophes' en réunissant les propriétaires des boutiques pour former une base de travail commune.

Malgré cela, dans l'intervalle, aucune véritable entente n'a été établie entre les commerçants pour faire les travaux de restauration. Certains commerçants qui ont causé des dommages dans leur boutique, par crainte des procédures judiciaires, ne voient pas les travaux de rénovation d'un très bon oeil.

Les locataires aussi se demandent si les dépenses pour les restaurations auront des répercussions sur les loyers. D'autre part, dans le marché, deux groupes ont vu le jour dans la course à la présidence de l'association. Certains commerçants soupçonnent le Président de l'Association des commerçants du Grand Bazar, Hasan Fırat, de corruption.

Ils affirment d'une part qu'il a fait venir des gens de l'extérieur pour qu'ils lui donnent leur voix, d'autre part que le contrat de l'entreprise de sécurité basée à Elazığ [ville de l'est de la Turquie] a été attribué de manière illégale. L'autre groupe de commerçants, celui qui s'oppose à l'Association, a porté plainte devant les tribunaux mais a perdu tous les procès, certains étant cependant en cours.

Le coût des restaurations est estimé à environ 220 millions de livres turques. Comment et par qui sera récolté l'argent de manière sûre ? Combien chaque propriétaire va-t-il devoir payer ? Cela reste un mystère... L'association des commerçants n'ayant pas l'autorité pour collecter l'argent et lancer un appel d'offres, un nouveau Conseil d'administration réunissant les propriétaires des boutiques sera choisi.

La formation de ce Conseil semble très difficile car le taux de participation des commerçants aux réunions organisées pour la restauration était très bas. Faruk Bektaş, le porte-parole de l'Association, est rongé par le pessimisme, alors qu'il reste encore beaucoup de chemin à parcourir...

Faruk Bektaş affirme que seules 10 à 15 personnes accepteront de mettre la main à la pâte. «J'ai invité 105 personnes à la dernière réunion, seulement 15 personnes sont venues».

Bünyamin Köseli | Zaman | Turquie
18-08-2013
Adapté par : Mathilde Pinon

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