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Compte-rendu | Jacques Anglade, 100 mercis (13-02-2014)

«Je préfère me définir comme un charpentier amoureux d’architecture», lance Jacques Anglade aux étudiants de l’école de Rennes, lors d’une conférence donnée le 27 novembre 2013. L’ingénieur, spécialiste du bois, évoque avec «gratitude» son parcours et retrace un long processus d’innutrition à travers de longs et passionnants remerciements.

Vie étudiante | ENSA Bretagne | Rennes | Jacques Anglade

«Aujourd’hui, les étudiants et les jeunes architectes sont perturbés par un flux d’images. Comment faire avec, sans se voiler les yeux et rester soi-même ?», s’interroge-t-il. L’ingénieur met alors en cause Internet et ces moyens de communication qui rompent les distances.

«Pendant la Renaissance italienne, les villes étaient proches pour guerroyer mais aussi pour que les artistes puissent passer de l’une à l’autre. Elles étaient aussi éloignées et pouvaient donner forme à leur propre école», explique-t-il.

Au propos liminaire, Jacques Anglade ajoute une précision quant à «l’esprit de sa conférence». L’homme tient alors à lire et à reprendre in extenso un long passage de Marcher avec les Dragons, un essai de l’anthropologue écossais, Tim Ingold.

04(@DR)_B.jpg«Les champignons, voyez-vous, ne se comportent tout simplement pas comme des organismes devraient se comporter. Ils coulent. Ils suintent. Leurs limites sont indéfinissables. Ils emplissent l’air de leurs spores et infiltrent le sol avec leurs sinuosités. Leurs fibres semblent s’y ramifier, s’y étendre. Ce que nous voyons à la surface du sol ne sont que des organes de fructifications».

«Il en va de même avec les hommes. Ils ne vivent pas à l’intérieur de leur corps comme les théoriciens de la société se plaisent à l’affirmer. Leurs traces ou bien leurs empreintes s’impriment sur le sol, leurs sentiers, leurs pistes. Leur souffle se mêle à l’atmosphère. Ils ne restent en vie qu’aussi longtemps que subsiste un échange continu de matériaux à travers des couches de peaux en extension et en mutation constante. C’est pourquoi je suis venu interroger ce que nous entendons par environnement pour finalement ne plus le concevoir comme ce qui entoure, ce qui est là, dehors, et non ici, dedans, mais comme une zone d’interpénétration dans laquelle nos vies et celles des autres s’entremêlent dans un ensemble homogène», reprend Jacques Anglade.

«L’interpénétration» au coeur, l’ingénieur ouvre désormais sa conférence '100 mercis' en rappelant combien «la courtoisie disparait».

«En payant ses dettes, on s’enrichit. L’émotion nourrit l’intelligence et, de ce point de vue, l’idéal de l’ingénieur froid n’est pas le mien. Le mort guette et quitte à quitter la vie, autant le faire avec gratitude. Plus qu’inventer, nous transmettons. Les miracles sont rares», dit-il.

Jacques Anglade dénonce alors autant «l’envie», «la jalousie» et «la rancoeur» ; la faute à «une société qui pousse à nous faire concourir entre nous et non à faire converger nos efforts», dit-il.

L’orateur se risque alors au jeu de mot. De la reconnaissance, il retient la naissance, la connaissance et donc la reconnaissance. «Criez grâce !», lance-t-il.

«Règlementations sur règlementations ne font que renforcer une caste de technocrates. Les institutions deviennent contre-productives. Nous ne décrétons pas d’harmonie et nous n’imposons pas de sobriété pour voie de réglementation. C’est une question d’éducation», affirme-t-il.

«Criez merci !».

Une longue série de remerciements s’ouvre enfin. Le premier d’entre tous est destiné à son épouse mais aussi aux piroguiers de Ségou. «Il est difficile de faire ce métier sans rencontrer les puissants et sans prendre parti. Chaque nouveau contrat est une prise de position», débute l’ingénieur.

«Il nous faut conserver un recul face au monde de la consommation à outrance», poursuit-il. A l’écran, défilent les images d’un projet d’école au Mali mêlant brique de terre crue, bois et tôle.

Autre images, autre projet. Une école, toujours, mais cette fois-ci, en Isère. La parenté des structures invite à la réflexion. S’en suit le cliché d’une réalisation de l’architecte brésilien José Zanine Caldas, «autodidacte, maquettiste qui, petit à petit, a fait des maisons et inventé des textures».

«Merci à Frank Lloyd Wright», lance-t-il. Jacques Anglade ne peut dissocier la figure mythique de l’architecture du Japon. De l’archipel nippon, l’ingénieur retient «empilement et densité».

03(@jimg944)_S.jpg«J’ai pratiqué mes premières expériences de structure dans le droit fil du XIXe siècle», soutient-il. En d’autre terme, selon l’économie de matière ; l’ingénieur regrette alors ces «architectures parfois maigres». «Ce n’est pas le langage du bois !», revendique-t-il.

La maigreur ne fait parfois pas l’économie et la leçon du Japon opère.

«Ne pensez pas à l’objet final, à l’image, ni même à publier une belle reproduction. Faire un projet est comme faire un film, voire trois films, et non une photo-finish», affirme-t-il.

«Le processus de construction est le plus jouissif», sourit-il. L’ingénieur invite alors chaque étudiant à envisager différemment le projet. «Chaque élément de construction est un geste mais un geste qui peut faire mal. Un faux plafond est une souffrance», dit-il en mimant, mains par-dessus tête, le mouvement peu naturel de la pose.

«Merci aux araignées, à Montaigne et à Siza».

«Merci au néolithique».

«Merci à Tectoniques, à l’Italie, à Michelucci».

De ce dernier, il a traduit «Dove si incontrano gli angeli»... Là où les anges se rencontrent. «Il a notamment écrit sur les mains du maçon, les mains qui saignent», reprend Jacques Anglade.

«Merci à Perraudin et aux coquillages».

Le bois certes, mais aussi la pierre. «Voilà qui va plus vite que de monter des murs en béton. On nous l’aurait donc caché ?», ironise-t-il. Jacques Anglade, contre les idées reçues et aussi, à demi-mot, contre les bétonneurs.

«Aujourd’hui, on me demande des projets où la structure vient dehors, où il y a trop d’éléments exposés aux intempéries. Ces projets, plus ils sont pernicieux, plus ils sont dangereux. Plus la structure s’exhibe, plus ils sont publiés. Plus ils sont publiés, plus ils sont copiés. Plus ils sont copiés, plus ils sont dangereux», dit-il

Les publications sont donc à prendre avec du recul : «bras tendus, les revues !».

02(@dalbera)_B.jpg«Merci à la Calligraphie. Merci au papier calque. Merci aux montagnes».

Autant de remerciements pour évoquer ce long processus invisible d’innutrition. Prendre des uns, s’alimenter des autres ; voilà l’ultime conseil de l’ingénieur : «Je vous convie à une sorte d’anthropophagie».

Enfin, pour conclure un large «merci à la vie».

Jean-Philippe Hugron

Réactions

ENSAB Communication | Bretagne | 24-02-2014 à 11:42:00

Merci pour ce compte rendu! Vous pouvez retrouver cette conférence en vidéo sur notre page dailymotion mais aussi toutes les autres de cette année universitaire.
http://www.dailymotion.com/video/x17xpm6
ensab-conference-jacques-anglade-27-11-13
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