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Entretien | 1, 2, 3... 15 personnes. Tribu ! Rue de Bourg 16, 1003 Lausanne, Suisse (19-02-2014)

En 14 ans, le cabinet lausannois Tribu est devenu «un acteur du paysage architectural et urbanistique». L'agence a reçu plusieurs récompenses, notamment le prix Lausanne Entreprendre en 2002 et le prix Heimatschutz en 2004. Rencontre, le 7 février 2014, proposée par 'Architects I met'*, avec Laurent, Adrian, Lya, Calixe, Caroline, Pauline et Alvaro.

Lausanne | Tribu Architecture

Contexte
Tribu, depuis son origine, intervient dans les écoles. C'est dans ce cadre, ici une école primaire, qu'Architects I Met rencontre d'abord quelques-uns des architectes de l'agence.
Thème de l'exercice : découvre ton environnement construit avec les architectes.
Il s'agit d'un jeu de rôle en classe de primaire (durée 2 périodes). Les élèves sont répartis en différents groupes (représentant parents, enseignants, services communaux, etc.) qui doivent prendre position sur des questions fondamentales à se poser avant de dessiner un projet (en l'occurrence un collège de 1.000 élèves).
Plusieurs questions sont abordées : faut-il plusieurs sites ou un seul ? Faut-il séparer les 'grands' des 'petits' ? Quelle doit être la nature du préau (ouvert ou fermé, etc.) ? Quels sont les autres équipements nécessaires, indispensables ou superflus ? 
Au travers d'un jeu de rôle, les élèves sont sensibilisés au fait que le dessin (ce que l'on voit d'un projet) est fonction de nombre de critères et de règles prises par des acteurs qui n'ont pas toujours les mêmes intérêts ou sensibilités.
Architects I met

Parcours

L'agence Tribu Architecture a été fondée en 2000 à Lausanne par Alvaro Varela, Laurent Guidetti et Christophe Gnaegi. Nous ont rejoint par la suite Gaël Cochand, Barbara Gluch, Caroline Henry, Fabienne Werren, Lya Blanc, Sophie Superchi, Adrian Leuenberger, Calixe Cathomen, Katell Malledan, Pauline Dellacherie, Cyril Loizeau, ainsi que Charlotte Barilier.

Notre spécificité est la sensibilisation et l'engagement politico-associatif. Avant même d'ouvrir le bureau, nous avons lancé une activité de sensibilisation à l'environnement construit. Nous intervenons à proximité de Lausanne, dans les écoles et auprès des grands enfants que sont les universitaires. Cela peut se faire à l'occasion d'un atelier de trois mois, d'un anniversaire, d'une inauguration, d'un master dans une école d'architecture...

Nous organisons par exemple des descentes à trottinette à travers Lausanne ! Le système fédéraliste donne énormément de latitude aux toutes petites collectivités. En l'occurrence, c'est une initiative lausannoise, financée par la société des ingénieurs et architectes vaudois et surtout par la ville de Lausanne.

02(@TribuArchitecture).JPGSuzie Passaquin et Charlotte Vuarchex : quel bâtiment auriez-vous voulu avoir dessiné ?

Laurent : La 'grotte' de Zumthor, la chapelle qu'il a brûlée de l'intérieur.

Adrian : J'aurais bien voulu dessiner la villa de mes parents mais je n'étais pas encore dans le métier.

Lya : La High Line à New York.

Calixe : L'étoile noire de l'empire dans Star Wars. Sinon, les thermes de Vals de Zumthor mais j'aurais préféré quand même l'étoile noire.

Caroline : La Robie House de Frank Lloyd Wright.

Pauline : Je vais prendre la deuxième idée de Calixe, les thermes de Vals.

Le projet dont vous êtes les plus fiers ?

Laurent : Les Plaines-du-Loup, un énorme projet d'urbanisme : 35 hectares, 2,5 milliards de francs suisses investis, où nous faisons uniquement l'urbanisme. Il y a aussi Béthanie, un projet de logements pour seniors sur lequel travaille Fabienne ; Bonne-Espérance, des logements subventionnés et à loyers modérés ; et puis Boissonnet, un projet de logements où nous sommes à la fois promoteurs et architectes.

03(@ArchitectsIMet)_B.jpgLe détail architectural fort de l'un de vos projets ?

Adrian et Laurent : L'escalier de la maison de quartier de Bonne-Espérance. Il n'est encore que concept et on ne sait pas si nous aurons les moyens de se le payer. Il est 'indessinable', nous travaillons donc en maquette. Caroline travaille sur cet escalier mais tout le monde a donné un petit peu son avis. Adrian essaie de négocier avec l'entreprise pour qu'elle puisse le faire, c'est un peu «couillu».

Dans le quartier des Plaines-du-Loup, il y a aussi le détail du fossé-rue qu'on appelle la noue. Il s'agit de bassins destinés à récupérer l'eau pour l'amener à une rivière qui est juste à côté. Les noues ne font pas vraiment limites mais elles participent à caractériser des rues par rapport à d'autres.

Quel projet architectural ne feriez-vous jamais ?

Laurent : C'est facile, une villa ! Nous sommes engagés politiquement pour un urbanisme durable, donc nous essayons de rester cohérents. Il existe un droit donné aux citoyens suisses : le droit d'initiative. Un de ces jours, il n'est pas impossible que nous l'utilisions pour proposer d'interdire la construction de villas dans ce pays. Il faut de l'énergie pour ce type d'opération politique puisqu'il faut réunir 100.000 signatures. Nous avons déjà rénové des villas mais nous ne courons pas après ce genre de mandat. Si vous avez une villa, il y a trois hypothèses : détruire pour reconstruire mais nous ne le ferons pas car Tribu Architecture ne construit pas de villa ; ou l'habiter telle quelle, et à ce moment-là, pas besoin d'architecte ; ou l'assainir et isoler la maison correctement pour qu'elle dépense moins d'énergie. Dans ce cas, nous voulons bien nous en charger.

Quelle serait pour vous la cité idéale ?

Lya : Les Plaines-du-Loup, un écoquartier sur les hauts de Lausanne, relié au centre-ville par un métro. Nous essayons de faire en sorte qu'il y ait une mixité de types de logements, une mixité d'architectes et des coopératives d'habitants qui se constituent.

Laurent : J'espère bien y vivre un jour. Il y a pas mal de nos projets individuels qui sont conditionnés par la perspective de vivre là-bas : pourquoi investir ailleurs alors que ce projet est tellement génial ?

04(@ArchitectsIMet)_S.jpgLa question qui vous tourmente ?

Laurent : Est-ce qu'il y a une vie après la mort ?

Calixe : Est-ce que la force existe ?

Alvaro : J'aimerais bien savoir si je vivrais assez longtemps pour habiter aux Plaines-du-Loup.

Laurent : En effet, il y a des lenteurs dans le développement du projet. Nous avons gagné le concours en 2010 et, si tout va bien, dans quatre ans nous habitons tous là-bas... Dans le même appartement.

Alvaro : Il y a une autre chose qui me tourmente : que veut dire, en architecture, «trop urbain» ? Nous avons souvent comme critique que nos projets sont trop urbains.

Qu'est-ce qui vous exaspère en architecture ?

Alvaro : Les «pas assez urbains».

Calixe : Les «régir» (projets en régie).

Lya : Les architectes qui savent tout.

Laurent : L'inconséquence des architectes.

Le bâtiment le plus grotesque de Lausanne ?

Lya : Le projet avec les colonnes, avenue de la Harpe. Le Learning center est un peu grotesque aussi.

Laurent : Le président de l'Ecole Polytechnique de Lausanne parle du Learning center comme du «new brand» de l'EPFL. Il utilise l'architecture pour faire le marketing de son école, ce qui a effectivement un côté extrêmement grotesque. C'est l'exploitation de l'architecture pour l'image.

Alvaro : Ce qui est encore plus grotesque est que, parmi les douze équipes invitées pour faire ce concours, il n'y avait aucun diplômé de l'EPFL, à part la fille d'un des architectes.

Laurent : Pour la petite histoire, nous avons monté un dossier avec plusieurs bureaux lausannois, tous jeunes architectes, tous sortis de l'EPFL. Evidemment, notre dossier n'a pas été pris.

05(@ArchitectsIMet)_S.jpgVotre musique du moment ?

Laurent : 'Tralalaitou', c'est de la youtse suisse.

Alvaro : Pour faire comme certains bureaux, Jimmy Hendrix.

Lya : Sinon, dans le bureau, c'est quand même fréquemment Joe Dassin et compagnie.

Que diriez-vous aux jeunes architectes ? Ou aux vieux ?

Alvaro : Avant qu'ils fassent leurs études, je leur dirais «êtes-vous sûrs de vouloir faire de l'architecture ?».

Laurent : Moi j'aurais tendance à dire «engagez-vous». N'oubliez pas que vous vous êtes engagés dans une discipline et pas que dans un métier. Vous n'êtes pas censés gagner votre vie, vous allez d'abord oeuvrer pour améliorer l'environnement construit. Et si vous êtes caissière ou caissier, vous pouvez encore oeuvrer pour l'environnement construit en vous engageant dans des partis politiques, dans des associations, etc.

Lya : Aux vieux architectes, mais pas Tribu, d'arrêter de croire que les jeunes architectes travaillent gratuitement et toutes les nuits.

Laurent : Nous sommes très énervés de la concurrence déloyale sur le marché de l'architecture, qui est faite par les stars - ou les petites stars - qui se permettent d'engager [un collaborateur] à 500€ par mois. Chez Tribu ce n'est pas comme ça que ça marche !

Alvaro : Nous avons même reçu récemment la candidature d'un jeune architecte. Lorsque nous lui avons répondu que nous ne prenions pas d'architecte, il nous a proposé de le prendre comme stagiaire. Il faudrait que les jeunes architectes arrêtent de se sous-évaluer, même si nous pouvons comprendre que ce n'est pas facile lorsque l'on cherche du travail.

L'architecte qui vous accompagne ?

Laurent : Marius Vionnet, mon maître de stage en fin de première année. Il avait un tout petit bureau mais un véritable engagement politique puisqu'il était assez d'extrême gauche et radical dans ses positions. Il est décédé mais il m'accompagne toujours. Il a écrit quelques articles et il disait «les hommes en ville, les vaches à la campagne». C'est extraordinaire.

Lya : Moi, Tribu.

Alvaro : Je n'en ai pas.

Caroline : Mon directeur de mémoire, Pierre Bernard, qui est un urbaniste architecte-conseil.

06(@ArchitectsIMet)_S.jpgPréférez-vous parler ou dessiner ?

Presque tous : Parler.

Alvaro & Adrian : Dessiner.

Alvaro : Je ne sais pas parler donc je préfère dessiner.

Adrian : Je dirais dessiner. Je ne suis pas vieux mais je fais partie d'une génération où on dessinait beaucoup à la main. Aujourd'hui, les jeunes architectes arrivent, travaillent avec l'ordinateur énormément, peut-être trop.

Lya : J'allais dire dessiner mais avec l'ordinateur.

Laurent : Pour Tribu, parler est ce qui est en amont du dessin. Si on ne parle pas avant pour se dire qu'on ne va pas faire une villa, on finit par la dessiner !

Ce que vous retenez de vos années d'études ?

Laurent : Les années de stage. J'ai fait un stage en Mauritanie, en 95, où il fallait faire le plan directeur du village.

Alvaro : Il y a quelques cours qui étaient pas mal notamment celui d'un professeur belge, Christian Gillot.

Laurent : Il y avait un autre professeur italien, Mauro Galantino que j'ai eu en quatrième année. Il nous a ouvert les yeux sur l'architecture et prenait beaucoup de plaisir à nous parler des architectes qu'il aimait ou non. Il y a aussi Martin Dominguez, que j'ai eu en deuxième année ; pour nous, ça a été un peu la révélation.

Alvaro : Sinon, un autre professeur de première année qui est également décédé, Frédéric Aubry, nous a aussi montré, pendant six mois de notre première année d'étude, ce qu'était l'architecture vernaculaire. Au début, nous trouvions que c'était un peu ennuyeux, puis nous nous sommes rendu compte que c'était très bien de commencer par l'architecture où il n'y a pas d'architecte.

Lya : Pour ma part, je ne me suis pas arrêtée à ce que l'on nous apprenait à l'école. Je retiens mes voyages et mes lectures parce que sinon je n'aurais pas su grand-chose à la fin des études. D'ailleurs, j'ai fait un peu la même chose que [architects I met] : un tour des Etats-Unis en rencontrant des architectes pendant trois mois avec Oscar Gential. Nous avons fait un blog : www.g-l-o-b.fr

Adrian : J'ai une formation un peu différente. Je ne suis pas architecte mais directeur de travaux. Je retiens surtout l'investissement mis sur une période de trois ans pour ces études.

Caroline : J'ai fait des études d'ingénieur en architecture. J'ai appris à apprendre, à emmagasiner beaucoup de matière et à la ressortir quand j'en ai besoin. Aujourd'hui, je vois que j'ai des facilités à acquérir des manières de faire.

Pauline : Un peu la même chose, avoir les outils pour pouvoir continuer à apprendre par la suite.

Qu'allez-vous faire aujourd'hui ?

Alvaro : Ce soir, nous allons faire de la raquette aux Pléïades dans la nuit.

Pour vous, c'est quoi la suite ?

Laurent : C'est gagner des concours où l'on nous dira enfin : «là, vous avez été parfaitement urbains, vous avez été urbains exactement comme on voulait, d'ailleurs on s'est vraiment rendu compte que la villa c'était de la merde. On va revenir habiter en ville, on va construire des transports publics efficaces. Merci Tribu, enfin vous nous avez ouvert les yeux, c'est extraordinaire».

Propos recueillis par Suzie Passaquin et Charlotte Vuarchex

* Architectes, curieux et avides de rencontres, les membres de l'association 'Architects I met' vont à la rencontre d'autres architectes autour du monde. A travers ces personnalités, ils explorent différents lieux et thématiques.
En savoir plus : http://architectsimet.com/

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