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Enquête | BNF : escalier pour l'échafaud (05-03-2014)

En décembre dernier, Le Canard Enchaîné rapportait une «bataille d'Hernani» ayant agité le ministère de la Culture. Dans le cadre de la restructuration du quadrilatère Richelieu de la Bibliothèque Nationale de France, dans le IIe à Paris, Aurélie Filippetti s’opposait mordicus à la destruction prévue d'un escalier érigé entre 1902 et 1906. Bruno Gaudin et son associée, Virginie Brégal, auteurs de cet 'escaliercide', précisent au Courrier de l'Architecte les tenants et aboutissants du projet.

Bâtiments Publics | Culture | 75002

Avec l'ironie qui fait tout le ton du Canard Enchaîné, le journaliste David Fontaine narrait le 24 décembre dernier «l'affaire de l'escalier» dans un papier intitulé 'Filippetti a l'esprit d'escalier'.

«Depuis son arrivée Rue de Valois, la ministre était en effet résolue à sauver l'escalier d'honneur du site historique de la Bibliothèque Nationale de France, rue de Richelieu, comme avait aussi songé à le faire son prédécesseur Frédéric Mitterrand, avant de finalement valider la réalisation d’un nouvel escalier».

Précisant que l'ouvrage construit par l'architecte Jean-Louis Pascal (1837-1920) est inscrit à l'inventaire supplémentaires des Monuments historiques, le journaliste justifiait, via une source au sein de la Direction du patrimoine, le combat de la ministre au regard de ce que d'aucuns dénoncent comme «un massacre architectural» par le surcoût - c'est-à-dire «8 à 10 millions d'euros supplémentaires», selon la source du Canard - qu'impliquerait de préserver l'escalier en question. Un surcoût que le journaliste rapporte à un budget «explosé» à plus de 200 millions d'euros.

02().jpgContacté par Le Courrier de l’Architecte, le ministère de la Culture ne s'est pas exprimé à ce jour. En revanche, François Autier, chef de projet pour le compte de l'OPPIC (Opérateur du Patrimoine et des Projets Immobiliers de la Culture), maître d'ouvrage délégué du projet*, confirme le montant.

«Ce montant paraît élevé mais il faut savoir que la conservation de l'escalier retarderait de façon très sensible l'opération ; il faudrait déposer un nouveau permis de construire, procéder à de nouvelles négociations avec le service de sécurité pour réaliser d'importantes reprises, procéder à des négociations avec le maître d’oeuvre car l'APS serait caduc, etc., sans oublier la revalorisation des prix», précise-t-il.

Bref, malgré la «kyrielle d'universitaires» qui «hurlent», selon les termes du Canard, le projet signé Bruno Gaudin architectes, comprenant la destruction et la reconstruction du fameux escalier, est maintenu.

Selon l'estimé confrère, ce projet présenterait des incongruités au nom de la «transparence» du nouveau hall et de la «fluidité» du projet. Entre guillemets dans l'article, transparence et fluidité apparaissent tels des gros mots. «S'offrir un escalier new-look en période de disette budgétaire s'impose donc de toute évidence», raille David Fontaine. A le lire, un caprice d'architecte. Voyons.

«Bien sûr que nous avons étudié des options pour conserver l'escalier», se défendent Bruno Gaudin et Virginie Brégal. Quand l'architecte montre la lune, le profane regarde le doigt ?

03(@BrunoGaudin)_S.jpgAvant de présenter l'option destruction-reconstruction de l'ouvrage à Aurélie Filippetti en janvier 2013, les architectes planchaient sur le sujet depuis six ans déjà. Car l'escalier n'est qu'une infime partie d'un vaste projet de restructuration d'un site historique, projet confié à l'agence Bruno Gaudin architectes à l'issue d'un marché négocié organisé en 2007 par la BNF, utilisateur, et l'OPPIC.

Composé de deux grandes salles de lecture - dont l’époustouflante salle Labrouste que Le Courrier de l'Architecte a pu découvrir en avant-première - et de la salle Ovale, le quadrilatère Richelieu abritait l'ensemble des collections de la BNF avant le déménagement de la moitié de ses ressources sur le site de Tolbiac en 1998.

«De 1998 à 2007 furent conduites les études détaillées de programmation du lieu», soulignent les architectes. Etudes qui aboutirent à la décision de restructurer le quadrilatère Richelieu afin de créer une nouvelle bibliothèque des Arts**.

A l'origine, la mission des architectes porte essentiellement sur la remise aux normes du lieu. Comment alors «inscrire la conservation de l'escalier dans le cahier des charges initial», ainsi que le regrette une conseillère d'Aurélie Filippetti selon Le Canard enchaîné, puisque les architectes eux-mêmes n'ont pas envisagé sa destruction a priori ?

A partir de cet enjeu premier, «sur un mode proche de l'analyse urbaine, en fouillant les archives afin de mieux appréhender la morphogenèse du site, nous avons procédé à une analyse historique du bâtiment pour voir comment il s'était transformé au fur et à mesure du temps et dans quelle mesure nous allions poursuivre ces transformations». Un travail de longue haleine, ainsi qu'en attestent les documents que Virginie Brégal et Bruno Gaudin ont étalés sur leur table de réunion.

Au fur et à mesure de leur travail d'analyse, les architectes découvrent «un univers complexe, fait de strates imbriquées allant du XVIIe au XXe siècles». Installée dans le quadrilatère au XVIIIe siècle, la bibliothèque fut agrandie par Henri Labrouste entre 1854 et 1875 (salle Labrouste), de 1875 à 1932 par Jean-Louis Pascal et Alfred Recoura (salle Ovale) et, enfin, de 1932 à 1955, Michel Roux-Spitz procéda à des travaux de creusement et de surélévation.

04()_B.jpgOutre les parties classées confiées à l'ABF Jean-François Lagneau (dont la salle Labrouste), Bruno Gaudin et ses équipes sont chargés «du reste», dont les parties inscrites à l'inventaire supplémentaire, qui comprennent l'escalier. «Certaines parties font l'objet d'une restauration minutieuse, d'autres d'une restructuration plus lourde».

In fine, les architectes ont reconstitué un puzzle leur permettant, outre un travail différencié selon les espaces du quadrilatère, de procéder à un projet global. «C'est pour cela que nous mandatons un architecte, sinon nous confierions le projet à un bureau d'études», observe François Autier, de l'OPPIC.

Premier enjeu défini par l'équipe de Bruno Gaudin : «il paraissait indispensable de repenser la distribution d'un site qui résulte d'une addition de pièces construites les unes après les autres». De fait, pas facile pour les chercheurs qui forment les premiers utilisateurs du lieu de s'orienter dans ce labyrinthe d'escaliers et d’ascenseurs. «La distribution est un élément fondamental de la pérennité de l'édifice car c'est un thème qui ne touche pas seulement à la sécurité et à la logistique. Une distribution claire répond certes au programme de renouvellement du site mais elle offre, à plus long terme, une évolution possible des affectations, des usages et des communications sur le site», observe Bruno Gaudin.

Sans oublier qu'à la «lisibilité» des espaces fait écho «la visibilité» d'une institution de renom. Pas des gros mots de la part de ces architectes. «La distribution est un espace qui permet de circuler, déambuler, échanger... et finalement comprendre et mesurer la grande échelle de l’institution et du site qui l’incarne».

Deuxième grand enjeu du projet : l’accueil du public. «En entrant dans le quadrilatère, on ne sait pas où on est». Effectivement, s'étant rendu sur place, Le Courrier a noté qu'en accédant aux espaces ouverts au public depuis la rue Vivienne, de tomber non pas face à l'escalier mais sur le côté de l'ouvrage et, pour accéder à la salle Ovale, de devoir se faufiler sous les marches.

05()_B.jpg«Là surgit effectivement la question de l'escalier...  De manière plus cruciale encore de par sa distribution». Outre l'entrée rue Vivienne, la BNF sera dotée, à l'issue des travaux, d'une deuxième entrée rue de Richelieu. L'escalier se trouvera alors à la croisée des parcours.

«L'ouverture de la rue Vivienne permet, en traçant un parcours qui la raccorde à l'entrée rue de Richelieu, de créer un hall traversant est-ouest composé d'une succession de pièces qu'il ne s'agit pas de transformer mais de réhabiliter afin d'offrir aux utilisateurs la possibilité de circuler dans cette succession de strates en donnant à voir l'histoire du lieu. Pour tout édifice public, l’architecte se pose aujourd’hui la question de comment accueillir. Ici, il s’agit simplement et fondamentalement de créer de la transversalité dans tous les sens du terme».

En résumé, Bruno Gaudin et architectes ont choisi de décloisonner un lieu d'exception ; or, «à chaque fois qu'il était question de continuité, nous butions sur cette barrière». i.e. l'escalier.

Le remodeler ? «Nous avons réali des esquisses et maquettes en ce sens», précisent les architectes. En son temps, Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture, leur avait effectivement demandé d'examiner d'autres alternatives mais, quelle que soit l'option envisagée, «l'ouvrage tournait le dos au centre de gravité du site».

Qu'en pensent le maître d'ouvrage et la BNF ? «Même s'il y a eu des interrogations au départ à ce sujet, in fine les équipes de la BNF sont, comme l'OPPIC, d'ardents défenseurs du projet car nous l'avons construit ensemble», assurent les architectes.

«Le projet de Bruno Gaudin fut évident au sein de la direction de la BNF comme chez nous», confirme François Autier. «Ayant voté pour le projet, les inspecteurs des monuments historiques se sont déplacés sur place pour juger sur pièces», rappelle-t-il. En charge de l'opération depuis 1999, le représentant de l'OPPIC rappelle que «dès 2003, des études de programmation formulaient l'hypothèse de détruire l'escalier».

06(@BrunoGaudin).jpg«Ce problème de configuration a toujours existé», font écho Bruno Gaudin et Virginie Brégal. «A tel point qu'en 1987, une partie de l'escalier fut démolie», assurent-ils. François Autier précise qu'une «inversion des volets de l'escalier» fut réalisée à l'époque pour faciliter la mise en place d’ascenseurs. Le représentant de l'OPPIC précise par ailleurs que «lors de l'inscription de l'escalier à l'inventaire supplémentaire en 1983, la BNF avait donné son accord sous réserve qu'il soit possible d'intervenir sur l'ouvrage». Ainsi, dès le départ, l'escalier était un noeud dans la pelote.

«Nous ne nous sommes pas autoproclamés légitimes pour prendre la décision de détruire cet ouvrage», soulignent les architectes. «Le permis de construire obtenu en avril 2010, dans le cadre duquel nous avons fait la demande de démolition-reconstruction, est passé devant la commission nationale supérieure des monuments historiques». En clair, «le dossier fut instruit pas des 'sachants' de la plus haute instance constituée d’un collège de spécialistes dans ce domaine et il a fait, avant d'être acté, l'objet d'échanges, de modifications, de précisions puis la commission a voté à une large majorité de 11 pour, 3 contre». Pas un caprice.

Quid du remplaçant ? «Oui, c'est un ouvrage contemporain fait de métal, de pierre et verre, qui poursuit la stratification historique du site, les transformations successives qui font justement que cette bibliothèque multi-séculaire a perduré jusqu'ici». Selon Bruno Gaudin, ce nouvel escalier «s'inscrit parfaitement dans les volumes existants, qui sont non seulement préservés mais véritablement révélés par le projet».

«In fine, nous procédons à un travail plus humble que celui de nos prédécesseurs», estiment l'architecte et son associée. «Bruno Gaudin s'attache à concevoir un escalier contemporain qui dialogue avec le cadre historique dans lequel il se glisse ; il n'a rien d'une diva  qui cherche à signer un ouvrage mais il s'attache à valoriser, avec humilité, les aspects historiques du lieu», souligne François Autier.

Qu'en est-il encore de «l'explosion» du coût du projet, estimé, selon Le Canard Enchaîné, à 200 millions d'euros au bout de la première phase alors que le budget initial était de 150 millions d'euros en 2010 ? «Ces chiffres sont faux», conteste François Autier. De préciser que le projet de restructuration du quadrilatère Richelieu s’élevait, lors de la convention initiale datant de décembre 2002, à «120 millions d'euros TTC toutes phases confondues ». Et aujourd'hui ? «On arrive à 217 millions d'euros TTC pour les deux phases».

07(@BrunoGaudin)_S.jpgMais alors, n'est-il pas permis de parler d'explosion des prix ? Selon l'OPPIC, ce serait oublier à la fois l'actualisation des prix mais aussi «les avenants successifs permettant d'enrichir les travaux».

«Dès la convention de mandat établie en 2007, l'actualisation a porté le budget à 160 millions d'euros», précise François Autier. Par ailleurs, «l'enveloppe n'a jamais été figée. Il a toujours été question de la part de l'OPPIC de trouver des fonds supplémentaires pour, au fur et à mesure, procéder à la réhabilitation du clos couvert ou encore au nettoyage des peintures patrimoniales. Il n'y a aucune opacité sur les coûts», assurent les architectes.

«Aux 160 millions d'euros de 2007 sont venus s'ajouter des travaux non prévus à l'origine, dont ceux du clos couvert, s'élevant à 27 millions d'euros, puis ceux des façades - 7,2 millions d'euros - puis le million d'euros dédié à la restauration des peintures patrimoniales, qui ne sont pas comprises dans les espaces classés... On arrive ainsi à 200 millions d'euros qui, avec l'actualisation, reviennent à 217 millions d'euros TTC pour les deux phases, dont 124 millions d'euros pour la phase 1, toute dépenses confondues, actualisation faite», souligne François Autier.

Bref, le projet mené par les équipes de Bruno Gaudin sur le quadrilatère Richelieu «vient de loin». Le chantier de la première phase ayant démarré en septembre 2011, il devrait être livré en juin 2015, pour une ouverture prévue en 2016.

«Nous comptons sur l'ouverture de la première phase afin que les gens redécouvrent l’ampleur du site et arrêtent de se cristalliser sur l'escalier». CQFD.

Emmanuelle Borne

* Issu en 2010 de la fusion du Service national des travaux (SNT) et de l’Etablissement public de maîtrise d’ouvrage des travaux culturels (EMOC), l'OPPIC est maître d'ouvrage délégué pour le compte du ministère de la Culture ainsi pour celui du ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche, qui participe au projet à hauteur de 20%.

** Précisément, «trois bibliothèques se partagent dorénavant le site Richelieu : les collections les plus confidentielles et prestigieuses de la BNF ('Estampes et Photographies', 'Monnaies, Médailles et Antiques', 'les Cartes et Plans', 'les Manuscrits occidentaux et orientaux', 'La musique' et enfin la collection des 'Arts du Spectacle'), celles de l’Institut National d'Histoire de l'Art (INHA) et la Bibliothèque de l'Ecole des chartes». Vu la proximité des locaux de l'INHA et de l'Ecole des chartes, «le site Richelieu devient ainsi un pôle d'excellence», observent Virginie Brégal et Bruno Gaudin.

Réactions

Corentin | 24-03-2014 à 14:05:00

Deux commentaires.

>> «Bien sûr que nous avons étudié des options pour conserver l'escalier», se défendent Bruno Gaudin et Virginie Brégal.

Faux, car dès 2002, il était dans les plans de la BNF de faire disparaître cet escalier.


>> Outre l'entrée rue Vivienne, la BNF sera dotée, à l'issue des travaux, d'une deuxième entrée rue de Richelieu.

Il y a toujours eu deux entrées à la BNF, Vivienne et Richelieu, jusqu'à ce que l'application du plan Vigipirate impose de fermer l'entrée Vivienne, pour limiter les frais de sécurité.

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