tos

Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil International

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Sri Lanka | Ulrik Plesner, barrage contre les idées reçues (12-03-2014)

Un architecte, une autobiographie. Autant de lectures possibles que de contextes politiques. Depuis Londres, Ulrik Plesner se résume à un playboy. Depuis Colombo, il est une figure à l’ombre des éminences politiques du pays. Une histoire postcoloniale ? Un article anonyme publié le 17 août 2013 dans le quotidien sri lankais The Island.  

Asie | Ulrik Plesner

Contexte
«Ulrik Plesner : l’architecte playboy du monde oriental». Timothy Brittain-Catlin, historien de l’architecture, à l’occasion de la publication de l’autobiographie d’Ulrik Plesner, n’y va pas, avec son titre, de main morte.
Publié le 6 juin 2013 dans les colonnes de la revue britannique Architectural Review, l’article évoque de but en blanc l’ambigüité de l’homme : «L’architecte danois qui a travaillé étroitement avec [Geoffrey] Bawa neuf ans durant à partir de 1958 était, pour beaucoup, son petit ami (il ne l’était pas : Plesner a poursuivi son labeur aux côtés de femmes parmi les plus séduisantes du Sri Lanka. Lui-même affirme 'qu’étudiant, à Copenhague, j'avais l’habitude de dire que les hommes les plus intéressants étaient soit homosexuels soit juifs ; ma tragédie est que je ne suis ni l’un, ni l’autre’)».
L’auteur de l’article passe vite sur l’intérêt d’Ulrik Plesner pour l’Orient, que l’architecte aurait lui-même, de sa propre plume, passé sous silence. Il évoque rapidement «les cataclysmes politiques» pour s’interroger : «Belles voitures anciennes, fêtes, artistes, alcool, amours. Les vrais problèmes relèvent de la planification et de la construction. Alors, qu’est ce qui est plus sexy ?».
Plus encore, Timothy Brittain-Catlin définit Ulrik Plesner comme un «important architecte en Israël». Architectural Review propose ainsi une vision humaine, toute britannique, d’un architecte à travers son autobiographie.
Depuis Colombo, le lecteur en retient, bien évidemment, tout autre chose.
JPhH

ULRIK PLESNER A PROPOS DE GAMINI DISSANAYAKE DU PLAN MAHAWELI
The Island

COLOMBO - Ulrik Plesner est au Sri Lanka. Il est fantastique de le rencontrer, de réussir à échanger quelques phrases avec lui et de l’écouter, ravi d’être interviewé par Ismeth Rahim qui le connait depuis 1961 et qui a travaillé avec lui. C’était hier (le 16 août), tard le soir, à la galerie 706 où la librairie Barefoot vendait des exemplaires de son livre In Situ - An architectural memoir from Sri Lanka. En obtenir un signé de la main d’Ulrik Plesner relevait du rêve mais du rêve réalisé après avoir été obligé de faire la queue - de bon coeur - avec ceux qui partageaient le même souhait.

Ismeth Rahim présentait un Powerpoint et projetait des vues du travail d’Ulrik Plesner mais aussi d’autres architectes étrangers. D’ailleurs, Ulrik Plesner a souvent collaboré avec Geoffrey Bawa, en ville comme à la scène. La relation frisait la perfection.

Ulrik Plesner a affirmé ce soir-là n’avoir pas à se plaindre de son enfance. Son beau-père était architecte et il passait ses vacances dans la maison de son grand père paternel, dans les environs de Sterling, en Ecosse (une photo montre une imposante demeure).

Il soutient alors que tout édifice devrait raconter ceux qui y vivent. Ce qui importe dans une construction est la manière dont elle est au regard des individus qui l’occupent.

Enfin, il revient sur le vaste Plan Mahaweli soutenu par l’énergique Gamini Dissanayake (1942-1994, homme politique sri lankais, ndt.) et dont l'élan s’est malheureusement perdu suite à son assassinat.

06(@RehmanAbubakr)_S.jpgUlrik Plesner et le Plan Mahaweli

Gamini Dissanayake, dans sa trentaine florissante, a souhaité l’aide d’Ulrik Plesner pour la construction de villes nouvelles - comme Teldeniya - afin de remplacer les villes inondées et la rénovation de villes comme Girandurukotte, Dehiattakandiya et Welikanda. La promesse de J.R. Jayewardene (1906-1996, homme politique sri lankais, deuxième Président du Sri Lanka de 1978 à 1989, ndt.) était de créer une nouvelle campagne pour des millions de fermiers.

Même si le barrage et les autres infrastructures avaient été alloués à différents pays - Angleterre, Allemagne, Suède, Canada - et avançaient bien, la question du logement leur a somme toute échappé. Le Département de l’Irrigation a été appelé à l’aide mais les compétences faisaient défaut. Ulrik Plesner, alors ingénieur, était impliqué dans de grands projets par Arup à Londres. Il a accepté de prendre en charge la constitution d’une ville et la construction de logements. Il avait également pris la tête de ceux qui ont formé le Mahaweli Architecture Unit (MAU).

Le bureau d'Ulrik Plesner était à côté du projet de logement pour les employés de Balfour Beatty (la deuxième plus grosse entreprise britannique de construction et de génie civil, ndt.) dans le village de Digana. Il a, quant à lui, choisi une vieille walauwe (maison coloniale, ndt.), 'La Nigala', à Udispattuwa pour adresse. [...]

Les architectes locaux parmi les plus connus n’étaient pas attirés outre mesure par ces offres de travail émises par des entreprises gouvernementales. En fait, Ulrik Plesner a écrit sur les disparités de salaires entre les étrangers et les experts locaux : «Voilà le côté obscur de l’aide étrangère... Elle est soutenue par des équipes locales qui ne sont pas moins qualifiées que les étrangères, elles sont même parfois davantage qualifiées en regard de leur connaissance et leur compréhension du contexte local. Toutefois, les étrangers sont payés dix fois plus que leurs confrères locaux. Voilà qui est aussi humiliant que déraisonnable».[...]

Gamini Dissanayake voulait sortir de la monoculture du riz

02(@DR)_B.jpgLe Président J.R. Jayewardene était d’accord. 

Israël était la nation dont nous devions nous inspirer mais Sirima Bandaranaike (femme politique sri lankaise alors premier ministre du pays, ndt.) a rompu les relations diplomatiques après la guerre du Kippour en 1973. 

Ulrik Plesner avait été désigné émissaire et envoyé en Israël. Il a réussi sa mission et les premiers experts sont venus clandestinement.

A propos des plans d’irrigations, Ulrik Plesner affirme : «une civilisation fondée sur la gestion de l’eau est bureaucratique et hautement organisée». «Les civilisations de la gestion de l’eau sont l’une des merveilles du monde. Elles sont pourtant déconsidérées».

Ulrik Plesner a pris la tête du MAU pendant sept ans. Il y était davantage administrateur qu’architecte / concepteur. Il faisait alors des voyages hebdomadaires à Colombo pour des réunions avec le ministre et souvent avec le Président J.R. Jayewardene.

Il y eut ensuite des incidents, tous instigués par le LTTE (Tigres de libération de l'Ilam Tamoul, mouvement terroriste défendant les Tamouls et exigeant la création d’une région indépendante tamoule au nord de l’île, ndt.).

Un jour, Ulrik Plesner a été extirpé de sa jeep Mitsubishi alors qu’il voyageait depuis Welikanda par des Tigres portant des kalachnikovs. «Excusez-nous, Monsieur, nous avons besoin de votre jeep», dirent-ils avant d’ajouter : «Pardon Monsieur, mais vous devez retourner sur vos pas et marcher 10 miles (16km, ndt.)». «La nature des choses changeait et devenait nauséeuse», assure Ulrik Plesner.

03(@DR)_S.jpgDernière visite à Gamini Dissanayake

«J’ai dit à Gamini Dissanayake que je pensais mon temps révolu, que j’étais en train de quitter une organisation saine, sri lankaise, et que j’ai apprécié les années passées à travailler à ses côtés. Comme beaucoup de Sri Lankais, il n’a rien dit et incliné la tête avec grâce en me souhaitant bonne chance et me demandant si je pouvais venir de temps à autre pour des occasions spéciales ou pour des consultations ; il m’a dit alors qu’il se présenterait à la présidentielle quand 'J.R.' se sera retiré».

Gamini Dissanayake a pris Ulrik Plesner dans sa Volvo pare-balles pour lui montrer une partie des terres qu’il avait achetées. Il lui a, à ce moment, proposé de lui concevoir une maison. «Elle doit être parfaite pour ceux qui viennent me rendre visite et ce depuis le directeur de la Banque Mondiale jusqu’au villageois dans son sarong (vêtement traditionnel, ndt.)». «Et la sécurité ?», s’est enquis Ulrik Plesner. «Je dois croire en mon Karma», lui a répondu Gamini Dissanayake. «C’est la dernière fois que je l’ai vu», écrit Ulrik Plesner (c’est le Karma du Sri Lanka qui était mauvais en assassinant Gamini Dissanayake).

04(@DR)_S.jpgUlrik Plesner et Gamini Dissanayake

Le premier chapitre des mémoires s’intitule 'The End', la fin, et commence par cette ligne : «La parcelle était longue et étroite, faisait moins de 2.000m². Elle était à côté du parlement où Gamini Dissanayake prévoyait, au mois de décembre suivant, en 1994, d’y être Président du Sri Lanka. Ulrik Plesner a conçu les plans d’une importante maison offrant plusieurs salles d’attente, considérant la horde de ceux qui voulaient rencontrer Gamini Dissanayake, du paysan sri lankais à l’étranger VIP».

Voilà pour citer plus encore ce premier chapitre : «J’ai travaillé pour Gamini Dissanayake avant qu'il ne soit le ministre en charge du vaste projet de développement du fleuve Mahaweli. Je travaillais avec un grand homme. Il savait ce qu’il voulait. La maison qui devait être construite ici aurait dû être sa résidence présidentielle, un lieu pour lui et sa famille mais aussi un lieu où les affaires du pays aurait été conduites» (et conduites, nous pouvons aujourd’hui le dire, pour la richesse du pays et de son peuple. Indéniablement, Gamini Dissanayake avait son peuple dans le coeur, en particulier les paysans).

Ulrik Plesner a travaillé à la conception de maisons depuis la sienne, à Jérusalem, où sa femme et ses enfants vivaient. Il conclut son dernier chapitre ainsi : «après plusieurs jours d’un travail excitant, nous avons envoyé les plans à Gamini Dissanayake. Nous avons attendu une bonne nouvelle. La nouvelle est arrivée trois semaines plus tard ni par lettre, ni par fax, pas même par téléphone. En octobre 1994, la télévision annonçait que Gamini Dissanayake avait été assassiné par une kamikaze tamoule, une des Tigres. Gamini est mort instantanément» (et, par conséquent, avec lui, la fin d’un rêve de prospérité pour nous, au Sri Lanka. Beaucoup y croyaient et continuent de pleurer la mort de Gamini dans un contexte crucial où il aurait su mener les affaires du pays correctement).

Ulrik Plesner ajoute : «après l’assassinat de Gamini, le projet Mahaweli a perdu son sens et sa raison. L’énergie qui y avait été mise n’a jamais pu être retrouvée. Tragiquement, la vision du futur semble s’être émiettée juste avant la ligne d’arrivée et les villages dans lesquels tous les espoirs avaient été mis sont restés inachevés pour devenir fantômes. Le vaste système d’irrigation fonctionne malgré tout et les champs de riz sont cultivés par les éternels fermiers des rizières du Sri Lanka».

05(@DR)_B.jpg «La violence, l’horreur et la finalité de tout cela réfute tout ce que j’aime au Sri Lanka. Voilà qui a annoncé la fin de mon travail ici. J’ai perdu un ami et un client. J’ai aussi perdu mon innocence, comme un prêtre qui a perdu sa foi».

Heureusement, les relations d’Ulrik Plesner ont été ravivées après un coup de téléphone en 2008 pour annoncer qu’il recevrait les honneurs en tant que membre de l’Institut d’Architecture du Sri Lanka (SLIA). Un appel plus tardif de l'American Joint Jewish Distribution Committee lui a proposé de concevoir un village universitaire pour l’éducation des adultes avec les fonds d’aide au Sri Lanka suite au tsunami.

Ulrik Plesner écrit à la fin de ses mémoires : «Avec ce village universitaire en cours de construction, ces mémoires écrites depuis Ceylan finissent aujourd’hui (2012) au Sri Lanka».

The Island | Sri Lanka
17-08-2013
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

Réagir à l'article


tos2016
elzinc

Portrait |Il était l'architecte le plus dangereux du monde

L'appréciation n'est pas celle du Courrier de l'Architecte… mais du FBI. Sous la plume de son premier directeur, J. Edgar Hoover, elle cible un américain : Gregory Ain (1908-1988). Ses fréquentations teintées...[Lire la suite]

elzinc

Portrait |Chen Kuen Lee, après Scharoun

Voilà une carrière qui force la curiosité. En 1931, Chen Kuen Lee quitte la Chine pour rejoindre l’Allemagne. Il y étudie l’architecture et travaille aux côtés de Hans Poelzig et Hans Scharoun. Il...[Lire la suite]


elzinc

Portrait |L'architecture en Barani-rama

Pour capter une architecture vécue, mais aussi des paysages habités, Christian Barani part «à la dérive». Sa relation avec l'art de bâtir est toutefois récente. Son frère, Marc Barani,...[Lire la suite]