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Enquête | Le mystère de la chambre blindée ou l'étonnant musée du XXe siècle (19-03-2014)

Sur tous les plans d’archives, c’est une grande tâche indistincte qui diffère des zones de terre-plein par un hachurage légèrement plus espacé. A part cette subtilité dans la légende, rien n’indique la nature de ces quelques centaines de m² enterrées en plein Paris, coincées entre une voie d’accès à un dépose-minute et des vestiaires à l’usage des cheminots de la SNCF. Donatien Frobert a mené l’enquête.

Patrimoine | Paris

Un tel mystère est forcément de nature à éveiller la curiosité du premier fouineur venu : Tombeau ? Poche de pétrole affleurant ? Siège d’une société secrète ?

D’aucuns ayant lu Blake et Mortimer, à l’évocation d’un sous-sol parisien secret, se prennent à évoquer un complot, un trésor faramineux, un colonel Olrik tapi là, en bas, avec ses dangereux hommes de main...

Quelques coups de téléphone, quelques mails, permettent de tempérer les ardeurs de l’imagination échaudée par les interprétations du plan : tout le monde est déjà au courant qu’il s’agit d’un bunker allemand, d'un abri plus précisément, construit entre 1940 et 1944 par l’occupant. A la lumière de cette information, je comprends mieux l’utilité des parois périphériques d’1,26m d’épaisseur : le lieu est une coquille de noix, étanche, blindée, qui doit résister à toute attaque, grenade, roquette, bombardement... Tout cela pour continuer d’exploiter le réseau ferré même en cas d’assaut.

02(@DonatienFrobert).jpgAutour de ce genre d’infrastructure parisienne, gravitent des nuées de personnes qui la font vivre : personnel de maintenance, agents d’exploitation, employés, agents en transit, entreprises de construction, architectes, économistes... qui ont contribué à sa rénovation, sa conservation et sa valorisation depuis des dizaines d’années. Ainsi, ils sont des centaines à connaître l’organisation de la fourmilière ; pourtant, la recherche du Graal, la clé qui permettrait de pénétrer cet étrange vaisseau de béton verrouillé et inaccessible, durera plus de trois ans.

Même les rois de l’outre-monde, la fine fleur cataphile, pourtant capable de s’orienter les yeux fermés dans les galeries de calcaire, égouts et autres chatières, même ces gardiens du temple souterrain de la capitale haussaient les épaules, gênés. Ils ne connaissaient pas l’entrée ! Enfin, après une interminable quête, je dénichais le 'hobbit' qui gardait jalousement la clé magique autour de son cou, en pendentif.

L’entrée dans ce bunker se fait via un petit local tout bête, tout vitré. De manière très ironique, cette antichambre à l’atmosphère saturée de poussière, sentant le renfermé, comme un prélude à l’air que l’on respirera dans le ventre de la bête, est un bureau du CHSCT. Les gendarmes de la santé au travail n’ont pas dû se pencher sur les conditions d’hygiène qui règnent de l’autre côté de la porte depuis longtemps.

La première porte blindée est lourde. C’est l’entrée du sas. La seconde porte d’acier semble inamovible, elle est même munie d’un volant de déverrouillage mais, heureusement, elle est déjà grande ouverte. En réponse au silence et à l’immobilité de l’intérieur, l’excitation gagne : c’est ici un sanctuaire de calme au beau milieu du temple du mouvement perpétuel.

Je découvre une grande poche de vide au coeur du terrain de jeu favori de spéculateurs immobiliers à la recherche du moindre mètre carré inutilisé. Ce qu’ils penseraient s’ils voyaient tout ce potentiel... «Quelle hérésie ! On pourrait retaper tout ça en piscine branchée, en night-club décadent ! Les candidats à la Mairie de Paris veulent transformer les stations de métro abandonnées en salles de spectacles pour monétiser les espaces vides, alors pourquoi ne pas leur souffler l’idée d’une galerie marchande dans ce bunker, où on organiserait des ventes privées ? Ou mieux : un simple tapis rouge dans la circulation principale et le clou (rouillé) de la Fashion Week est tout trouvé !».

Après tout, pourquoi les plus brillants urbanistes, promoteurs et designers fondent tels des rapaces sur la rédaction d’un journal pour la revaloriser en lieu de culture branché, alors que de jolis blockhaus les attendent, calmes et froids ?

La hantise de la parcelle vide est un des principaux travers des villes modernes et la conséquence de l’obsession de la compacité comme ultime parade urbanistique à tous les maux modernes : optimisation des consommations d’énergie, densité des transports, augmentation des échanges et de la communication, diminution des coûts de fonctionnement de la cité, réduction théorique de l’isolement des personnes ; certes, mais en contrepartie, il n’y a plus guère que Berlin pour oser conserver de vastes friches et des espaces «encore à construire». Du repos pour l’oeil, de la stimulation intellectuelle pour ces pages blanches où tout est possible...

A Paris, c’est finalement sous terre qu’on peut déboutonner son col et respirer un peu. Pour parachever la liste des contrastes, la température du bunker, insensible aux hivers et aux étés, avoisine les quinze degrés en permanence.

03(@DonatienFrobert).jpgLa première impression est que ce bâtiment, enfilade interminable de couloirs desservant des pièces désormais inoccupées, est déconnecté du monde qui l’entoure. Le blockhaus ne voit jamais le jour et seuls les champignons, spores, moisissures, peuvent proliférer : ils ne s’en privent pas. Entre les murailles de béton lourdement armé, le wifi ne passe pas. Les rats doivent aussi y trouver un refuge confortable pour dormir, digérer, pourrir tandis que les cafards ont déserté depuis que la nourriture a disparu. Les uns et les autres auraient tort de tourner en rond dans ce sarcophage de béton alors qu’ils peuvent, par les réseaux de caves, accéder en moins d’une demi-heure aux cuisines de tel ou tel restaurant étoilé.

En résumé, cette poche souterraine est l’anti-bulle immobilière. Le temps est figé, le XXIe siècle n’existe pas encore et le XIXe est trop lointain. On y respire l’air desséché d’il y a soixante ans. En inspirant difficilement l’âcre atmosphère du lieu, j’ai le rappel fugace, avec une pointe d’angoisse, de ces explorateurs qui libérèrent des virus de l’Antiquité quand ils découvrirent ces tombaux égyptiens scellés depuis des siècles. Ce sentiment totalement subjectif de voyage dans le temps va se conforter durant la visite, au fur et à mesure de la progression dans le boyau en ruine...

Au cours des années, le bunker a eu mille usages, comme des strates géologiques du siècle passé. Il a d’abord servi de lieu de repli allemand pendant l’Occupation. Les interdictions de fumer peintes à la main de style gothique, le petit vélo générateur d’énergie l’attestent ; l’antiquité des toilettes et les anciens fils électriques gainés de coton également. Après la libération, les services administratifs trouvèrent dans ces enfilades de couloirs aux symétries hautement esthétiques un espace illimité de stockage d’archives. Dans chaque alcôve latérale, des cartons de papiers désormais inutiles dorment, soigneusement classés par des étiquettes calligraphiées à la plume. Partout, les cellules sont desservies par des réseaux de ventilation recoupés par des volants, stigmates de l’usage précédent des locaux. Le lieu a aussi certainement servi de squat occasionnel, à en juger par les (rares) emballages vides.

04(@DonatienFrobert).jpgChacun des usages successifs se vérifie par des inscriptions, des objets. Je me prends à imaginer un musée d’un genre nouveau où seraient exposés aux visiteurs des reliques, des références, divers artefacts de différentes époques entremêlées. Ici, les enfilades de rayonnages d’archives des années 50, séparées par des portes hermétiques blindées. Des panneaux en allemand interdisent l’usage de la flamme nue pour s’éclairer en raison des munitions qui furent un jour entreposées ; d’ailleurs, la seule issue de secours a été comblée en 1990 par une épaisseur très généreuse de remblai suite au creusement d’une rue souterraine.

Enfin, derrière des barreaux délimitant une cellule, si dévorés par la rouille qu’ils font plus penser à un mille-feuille effrité qu’à du fer forgé, posés sur une table depuis vingt-cinq ans, des cadavres de bouteilles de vin «de prestige» (comprendre : «de clochard»), un téléphone gris à cadran décroché et un France-Dimanche de 1988 ouvert sur des potins relatant les frasques d’Arielle Dombasle et de Cookie Dingler composent une nature morte 'So Eighties'.

05(@DonatienFrobert)_S.jpgAu fond du couloir infini, juste avant l’issue condamnée, se trouve une salle bien trop vaste, inutilisée, dont l’usage passé reste inconnu. Des bouches de ventilation y pendent comme des guirlandes de l’âge de fer, insolites et dérangeantes.

A la fin de la visite, la lourde porte se referme sur la caverne de béton armé. Pendant une demi-heure, le ventre de la bête aura vu la lumière et respiré un air un peu plus frais. Désormais, la poussière remuée va retomber et tout restera figé jusqu’au prochain visiteur, dans deux, six mois, un an... Peut-être aurais-je dû, moi aussi, laisser une trace de notre étrange époque pour cet étrange musée pétrifié ? Un hors-série de Grazzia sur les tendances hiver 2013-2014 ? Une manette de PlayStation ? Le scalp iroquois de Miley Cyrus ?

En se confrontant à ces murs râpés, à ce vestige violent de temps troublés auquel des indigents anonymes ont laissé leurs témoignages, je comprends qu’au jeu des comparaisons de choses vues, ces murs qui m’oppressaient verront tomber en poussière les fières façades haussmanniennes qui se pavanent avec pignon sur rue huit mètres plus haut.

Une fois revenu à la surface, je me dis que sous les pavés d’une ville généralement attachée à effacer toute marque de modernité, il existe encore une trace, un véritable musée conceptuel du XXe siècle.

Donatien Frobert

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