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Entretien | Josep Lluís Sert, loin des Cocus du vieil art moderne (16-04-2014)

L'architecture sera molle et poilue. L'augure était signé Salvador Dali. Au génie espagnol s'oppose, pour l'artiste, le génie français ; au mysticisme, la raison. Proche de Le Corbusier, Josep Lluís Sert incarnerait cet incroyable mélange des opposés. Jaume Freixa, son ancien collaborateur, évoque, dans un entretien au Courrier de l'Architecte, la figure de son maître : l'auteur de la Fondation Maeght. 

France

«Alors que j'avais vingt et un ans, je me suis trouvé un jour à déjeuner chez mon ami Roussy de Sales en compagnie de l'architecte masochiste et protestant Le Corbusier qui est, comme on le sait, l'inventeur de l'architecture d'autopunition. Le Corbusier me demanda si j'avais des idées sur l'avenir de son art. Oui, j'en avais. J'ai d'ailleurs des idées sur tout. Je lui répondis que l'architecture serait 'molle et poilue'», écrit Salvador Dali dans un 'libellé' de 1956 : Les Cocus du vieil art moderne.

L'auteur oppose alors la France, «le pays le plus rationnel au monde», et l'Espagne, «le plus irrationnel». Dans ce texte, Salvador Dali rend hommage au dernier «génie de l'architecture» : Antonio Gaudi. Le célèbre architecte catalan, auteur de la Sagrada Familia est décédé en 1926. Josep Lluís Sert faisait alors ses études d'architecture à Barcelone.

Rencontré à la Fondation Maeght, Jaume Freixa, architecte, ancien collaborateur de Josep Lluís Sert, évoque en toute humilité pour Le Courrier de l'Architecte le contexte dans lequel a oeuvré l'homme de l'art.

Le Courrier de l'Architecte : Comment avez-vous rencontré Josep Lluís Sert ?

Jaume Freixa : Il était, avant tout, l'une de mes références. Etudiant, je ne le connaissais qu'à travers les publications qui lui étaient consacrées. Je l'ai rencontré par l'intermédiaire de l'architecte barcelonais Sixte Illescas (1903-1986) avec qui il avait étudié et dont le fils était mon copain de classe.

Je voulais absolument travailler pour Josep Lluís Sert. A l'époque, vers 1967-1968, j'avais appris qu'il voulait revenir en Espagne pour construire. Un jour, je me suis présenté à l'hôtel Colon où il était de passage, avec quelques-uns de mes projets. Les affaires allant, il s'est arrangé pour que j'obtienne un visa pour les Etats-Unis. En mars 1969, j'étais à ses côtés à Cambridge (Massachusetts). Il y avait ses bureaux et se partageait entre son agence et l'université.

Qu'est-il advenu de la relation entre Josep Lluís Sert et Sixte Illescas ?

02(@Puigalder).jpgIls étaient tous deux architectes rationalistes membres du GATCPAC (Grup d'Arquitectes i Tècnics Catalans per al Progrés de l'Arquitectura Contemporània), groupe régional formé en 1929 à leur initiative, devenu en 1930 à l'échelle nationale le GATEPAC (Grupo de Arquitectos y Técnicos Españoles para el Progreso de la Arquitectura Contemporánea). 

En tant que tels, ils ont été les victimes du régime de Franco. 

Ils ont fait l'objet de sanctions sévères et certains membres du groupe ont été traduits devant des tribunaux d’épuration en 1939. 

Josep Lluís Sert s’est exilé à cette époque. Sixte Illescas, quant à lui, est resté.

Partir ou rester, pourquoi ?

Ce sont avant tout des histoires personnelles. Josep Lluís Sert était plus exposé, il était un homme dont la capacité de travail était énorme et son nom apparaissait dans bien des disciplines. Sixte Illescas était moins visible, sans doute plus établi, plus tranquille.

Quelles sont les origines familiales de Josep Lluís Sert ?

Josep Lluís Sert est le neveu d’un célèbre muraliste, José Maria Sert (1874-1945) dont la femme, Misia Sert (1872-1950), était particulièrement connue en France. Il a pu ainsi être invité à Paris. Josep Lluís Sert est issu d'une famille bourgeoise, d'une dynastie catalane. Son père était dans l’industrie textile, sa mère d'une lignée d’armateurs.

L'école de Barcelone était-elle différente de celle de Madrid ?

03(@DR)_S.jpgLe GATEPAC était un groupe qui reprenait les promotions de l’école de Barcelone.

Pour rappel, il n’y avait à l’époque que deux écoles, Barcelone et Madrid. 

Le groupe de Barcelone, celui de Madrid et les architectes du Pays basque coordonnaient leurs actions pour mener à bien des expositions, des conférences, des échanges... 

La revue A.C. documentos de actividad contemporánea était son organe d’expression et rapportait ces événements.

Il y avait, bien entendu, des différences entre Madrid et Barcelone, mais je ne saurais les définir pour cette époque-là. 

En revanche, la lente reprise de l’architecture moderne qui eut lieu en Espagne à partir de 1950 a vu Barcelone se tourner vers l'Italie, tandis que Madrid était davantage sous l’influence de Frank Lloyd Wright, Alvar Aalto et d’autres maîtres internationaux.

Que signifie l'arrivée du franquisme en termes d'architecture ?

A la fin de la guerre civile, le GATEPAC a été dissous. Franco avait ses idées en matière d’architecture. Son modèle n'était, ni plus, ni moins le Monastère de l’Escorial. Parmi les réalisations les plus emblématiques du régime compte, à Madrid, le Ministère de l’Air - réplique assez fidèle de l’Escorial, connu dérisoirement comme le 'monastère' de l’air -, oeuvre de l’architecte Gutiérrez Soto qui avait, ironiquement, été l’un des rationalistes les plus détachés, auteur de plusieurs cinémas à Madrid et de l’aéroport de Barajas.

Un autre exemple de cette architecture 'officielle' se trouve à Gijon, où Franco avait fait ériger une école modèle : l’Universidad Laboral. Luis Moya (1904-1990) en fut l’architecte et parmi ses bâtiments, la chapelle avec sa coupole de briques est, il faut le reconnaître, un grand moment de l’architecture espagnole. De toute façon, l'époque était au classicisme de 'carton-pierre', un classicisme obligatoire.

Les années 50 sont celles de l’hypocrisie. Les pactes signés avec les Etats-Unis (pactes de Madrid qui accordaient à l'Espagne une aide économique moyennant accords militaires) avaient amené une modernité au pays, modernité entrée par la porte de derrière.

04(@EnriqueDansfrom).jpgQuelle fut la réaction de Josep Lluís Sert face à la situation architecturale espagnole ?

Exilé, Josep Lluís Sert évolue selon ses propres priorités, loin de l’Espagne. La modernité relève alors dans son pays natal du puritanisme exagéré et donne naissance à une architecture au service de la fonction sans pour autant exclure toute élégance, en témoigne l’oeuvre de Ramón Vázquez Molezún (1922-1993) et Coderch (1913-1984). Josep Lluís Sert est, pour sa part, un moderne de la première heure qui a su évoluer.

Face à l’architecture du puritanisme et du classicisme, l’homme de l’art doit se justifier. Josep Lluís Sert n’a jamais eu ce souci. Aux Etats-Unis, l’architecture était alors expansive. Josep Lluís Sert côtoyait Paul Rudolph et Louis Kahn.

Qui est le Josep Lluís Sert de la première heure ? Quel rôle a joué Luis Lacasa avec qui Josep Lluís Sert a signé l'emblématique et moderne pavillon espagnol de l'Exposition Universelle de Paris en 1937 ?

Luis Lacasa est un architecte madrilène, plus âgé que Josep Lluís Sert. Sa présence, pour la réalisation du pavillon espagnol, a été imposée par le gouvernement. J’ai le sentiment que Josep Lluís Sert a tout fait.

Les premières oeuvres de Josep Lluís Sert copient le mouvement moderne. L’immeuble de logements qu'il livre en 1931, calle Muntaner à Barcelone, ressemble à une superposition de villas modernistes, notamment celle que Le Corbusier a conçu à Garches.

05(@dalbera)_B.jpgJosep Lluís Sert s'est-il montré critique à l'égard de Le Corbusier ?

Josep Lluís Sert est resté fidèle aux principes de Le Corbusier tout en étant critique. Les pilotis, à ses yeux, n’étaient, par exemple, pas une forme pertinente. Ils sont à l'origine d'espaces plutôt inintéressants.

Josep Lluís Sert a été un pionnier du mouvement moderne. Il a été président du CIAM de 1947 à 1956. Il a aussi, pour ainsi dire, régionalisé la doctrine.

06(@jphilipg)_S.jpgL’Espagne, Cuba, les Etats-Unis, pourquoi ce parcours ?

Josep Lluís Sert retournait souvent en Espagne. Il s'est fait arrêté la première fois qu'il y est revenu. Il a dû payer une amende considérable. Qui plus est, il ne pouvait plus y exercer sa profession. Le GATEPAC était sur liste noire et les autorités se sont particulièrement acharnés contre Josep Lluís Sert. En 1947, il a obtenu la nationalité américaine et son passeport US lui a permis de voyager sans entrave en Espagne.

Cuba car l'entreprise de sa famille, du côté de sa mère, y disposait d'un bureau. De là, l'accès aux Etats-Unis était plus facile.

Josep Lluís Sert n'a-t-il jamais regardé vers l'Amérique Latine ?

A New York, les premières années, Josep Lluís Sert a beaucoup travaillé en tant qu’urbaniste en Amérique du Sud, depuis la conception d’une ville nouvelle au Brésil en 1945 jusqu’à un plan pilote en 1956-1958 pour La Havane. Il a conçu des prototypes de logements en Colombie, au Pérou, à Cuba, au Vénézuela. Ces projets sont intéressants en théorie, mais leurs réalisations ont été dérisoires. Il y a également planché sur un projet de ville nouvelle, un quartier ouvrier, au Vénézuela qui n’est pas, outre mesure, significatif.

Toutefois, il est important de noter que, dans ses projets urbains, Josep Lluís Sert mettait l’accent sur le noyau civique et les espaces de rencontres autour de la place publique. Bien qu’il n’a jamais réussi à concrétiser ses plans largement inspirés des 'plazas de armas' des villes coloniales, son idée de piétonniser d’importantes espaces des centres urbains s’est avérée prophétique.

Qui sont les élèves de Josep Lluís Sert ?

Josep Lluís Sert a formé une quinzaine de promotions d’architectes, mais c’est surtout à son bureau qu’on apprenait. Parmi ses anciens collaborateurs, plusieurs ont été par la suite renommés : Robert Campbell, critique d'architecture, lauréat du Prix Pulitzer en 1996, Constantino Michaelides et Ed Baum, deux directeurs d’écoles d’architecture réputés, Kyu Sung Woo, architecte d’origine coréenne renommé à Cambridge, Mario Corea, en Argentine et en Espagne...

Et vous ?

J’ai travaillé 10 ans à ses côtés aux Etats-Unis. J'ai, entre temps, ouvert une agence. Avec Philippe Pous, de Perpignan, j'ai conçu, entre autres, le musée d'art moderne de Céret (66) et une école finaliste au Prix de l'Equerre d'Argent. J’ai aussi été responsable des deux extensions de la Fondation Joan Miró de Barcelone.

Propos recueillis par Jean-Philippe Hugron

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