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Venezuela | Rogers le rouge ou Rogers l'impérialiste ? (21-05-2014)

Le Venezuela est en colère. La violence d’état est la norme et les architectes en souffrent. Pendant ce temps, le régime a invité Sir Richard Rogers à concevoir le nouveau parc Hugo Chávez. Une farce ? Oscar Tenreiro, architecte, a répondu dans le quotidien TalCual et sur son blog 'Entre lo cierto y lo verdadero' (entre certitude et vérité) le 25 janvier 2014.

Aménagement extérieur/Paysage | Caracas | Richard Rogers

BIENVENUE MR. ROGERS
Oscar Tenreiro | Entre lo cierto y lo verdadero / TalCual

CARACAS - Voir une autorité très représentative du Régime, caractérisée par un langage agressif envers toute opposition, qui a l’insolence comme trait de caractère et l’insulte comme argument préféré en faveur de la révolution, qui se montre tout sourire à décrire les bons moments quand, à Londres, elle parlait avec l’invité des problèmes de cette ville, voilà qui témoigne de l’immense hypocrisie de notre politique d’opérette !

Oui, un révolutionnaire, le Maire de l’arrondissement Libertador a été séduit par Sir Richard, britannique, si représentatif de l’Impérialisme comme n’importe quel autre Sir anglais. Il est aussi ce bon représentant d’une architecture ultra-technologique, sous-produit de l’opulence ; fruit de l’espace économique et culturel qui motive pourtant toutes les plus dures condamnations de la part du souriant édile. Une étoile qui est venue signer le contrat, sûrement en jet privé, moyennant dollars régulés et dérégulés pour financer ce genre de caprices. Une image claire de ce qu’est la face politique appelée la révolution.

Il n’y avait donc pas à s’étonner que son discours ait réuni nombre d’étudiants. Etudiants qui doivent savoir que construire aujourd’hui au Venezuela équivaut à être harcelé par toutes les carences, où acheter un mètre carré de céramique d’un coloris particulier ou un bloc de ciment d’une certaine qualité est une prouesse ; où les fers à béton et le ciment circulent sur le marché noir, où presque tous les matériaux, à partir d’un certain niveau de prestations, doivent être importés pour ne jamais arriver ; où les pièces sanitaires ont des spécifications pour l’usage public ; où l’étanchéité est mise en oeuvre avec des techniques obsolètes ; où la productivité de l’industrie de la construction est à des niveaux inférieurs par rapport à il y a quarante ans ; où chacun est à la merci des syndicats corrompus qui attendent des paiements illicites ; et bien d’autres choses encore.

02(@Fundacaracas)_B.jpgII
Voilà qui importe peu aux étudiants venus apprécier l’œuvre d’un architecte qui a exploré bien des techniques, qui s’est soumis plusieurs fois à l’épreuve de la construction, qui brille de par son succès. C’est en somme tout ce dont ils rêvent pour eux-mêmes, non pas sans naïveté.

Plus de la moitié des étudiants venus ici (ainsi sont les pourcentages) pensent qu’émigrer est nécessaire si le Venezuela ne change pas. Ils essayeront d’exercer ailleurs leur talent qui ne fera pas le poids, malheureux et fallacieux, issu de la stagnation qu’a stimulé et promu la situation politique dans laquelle nous nous retrouvons.

En allant à cette conférence, ils veulent entrevoir les possibilités du monde extérieur qu’aucun ne peut réclamer. Ils se retranchent donc dans la demande de quelques autographes. Toutefois, cela n’exclut nullement ce que fait tout étudiant sérieux : écouter avec esprit critique.

Et leurs ainés ? Ceux qui travaillent, pourquoi sont-ils également ici ? Parce qu’ils veulent s’aérer un peu avec des images positives sur une discipline dont ils espèrent l’ouverture. Et si le Venezuela enfin se modernisait, s’intégrait au monde, s’ouvrait sur les événements, prenait part et participait au succès de la civilisation ? Ils aimeraient tant pouvoir faire dans cette société, au-delà de toute bêtise qui est dite pour justifier l’injustifiable, ce qu’ils savent faire.

En ce qui concerne les révolutionnaires, ils continueront avec leur cécité auto-infligée. Ils appuient, silencieux, la nouvelle extravagance du Régime en attendant la prochaine récompense.

Enfin, il y a les intellectuels qui apportent un support idéologique à notre comédie. Ce sont les pires subalternes de Rogers. Ce sont les plus illustres bien qu’ils n’apparaissent pas sur les photos. Si nous faisons le bilan de sa trajectoire, le cynisme n’est en rien étranger : il va d’une incohérence à l’autre et se montre fait d’opportunisme. Nous savons tous de qui il s’agit.

03(@Fundacaracas)_B.jpgIII
Je me dirige vers mes collègues architectes. Il ne s’agit pas de savoir si Rogers est un bon ou un mauvais architecte, pas plus que de discuter la valeur de son architecture. Pour aussi intéressante qu’elle puisse être, cette discussion détournerait l’attention sur ce qui est fondamental, à savoir le contenu politique de cette invitation.

D’une part, elle a lieu alors qu’entre en vigueur un apartheid politique qui affecte tout le secteur professionnel local. Par là même, ce geste sert d’appât pour imbéciles, agité par une direction politique qui fait ce qu'elle a envie, quand bien même il y a contradiction.

Dans ce contexte, ce qui nous parait clair, c’est qu’il s’agit de conférer une actualité à un Régime rétrograde de la même manière qu’ils l’ont fait en appelant d’autres stars, des tyrans de bas étage, ceux du Moyen-Orient et d’Asie centrale. Il faut également prévenir du caractère simpliste des lieux communs de Mr. Rogers dans son rôle d’observateur aguerri sur les villes du monde ou de ses idées sur une ville qu’il ne connait pas, qui n’ont d’ailleurs rien d’original et qui ont été formulées depuis bien des années.

L’idée du Parc a été proposée depuis les années 70 mais la démocratie d’alors, aussi scrupuleuse que peureuse, comme toujours, n’a pas osé intervenir sur les domaines de l’Hippodrome. L’utilisation intensive des terrains du marché de gros et la construction d'un grand terminal de transport avaient été proposées il y a trente-cinq ans déjà. Cela, pour beaucoup, était approprié, et nous avons appelé publiquement à la construction du pôle du quartier de La Bandera. Ces propositions ne sont pas arrivées jusqu’à Mr Rogers. Elles sont pourtant simples et logiques si les problèmes de Caracas avaient été observés avec sérieux. Ce que n’a pas fait le Régime, avec ou sans Mr. Rogers.

Pour résumer : l’étoile est en trop. Ses aventures ici n’arriveront pas à simuler ce que le Régime pense et n’enrichira pas notre culture architecturale. La culture est faite d’expériences. Notre expérience.

Oscar Tenreiro | Entre lo cierto y lo verdadero (oscartenreiro.com) / TalCual | Venezuela
25-01-2014
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

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