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Arsenal de tanks Chrysler, Warren Township, Michigan, 1940-1942 / Albert Kahn AssociatesArsenal de tanks Chrysler, Warren Township, Michigan, 1940-1942 / Albert Kahn Associates

Exposition | Jean-Louis Cohen, la fleur au fusil (28-05-2014)

'Architecture en uniforme', 'Réenchanter le monde'... Le calendrier de la Cité, par un rapprochement équivoque des intitulés des deux expositions en cours, illustre un grand écart audacieux. Du conflit au ré-enchantement, de l’art du camouflage au post-vernaculaire. Partons en guerre.

Cité de l'Architecture et du Patrimoine | 75016

'Projeter et construire pour la Seconde Guerre mondiale, tel est le sous-titre de l’exposition(1) pensée par Jean-Louis Cohen. L’événement est importé du Canada, plus précisément du Centre canadien d’architecture de Montréal, où il fut présenté en 2011.

Voilà qui confirme l’excellence de l’institution québécoise qui a su, en 25 ans, devenir une référence dans le monde francophone et même, bien au-delà. Phyllis Lambert, son 'Directeur fondateur émérite', a d’ailleurs été couronnée cette année du Lion d’Or de la prochaine Biennale d’Architecture de Venise.

Avec enthousiasme donc, direction Chaillot.

02(@AugusteSanderADAGP).jpgDie Photographische Sammlung / SK Stiftung Kultur - August Sander Archiv, Köln / ADAGP, Paris, 2014Le visiteur, après les portraits d’illustres hommes de l’art «en uniforme», est accueilli par quelques photographies saisissantes d’architectures en ruine. Europe, année zéro.

Les paysages crépusculaires des lendemains belliqueux demeurent un sujet rare d’exposition. Pourtant, la découverte des décombres après des années passées sur le front a été un choc supplémentaire pour des sociétés déjà ébranlées dans leur symbole.

Dans les sous-sols de la Cité, le propos n’est pas à la nostalgie mais à l’adaptation d’une pratique à la guerre.

Jean-Louis Cohen réalise ainsi plus qu’une «bunker archéologie». L’historien exhume un passé méconnu et des grands noms retrace une chronologie de réalisations oubliées.

Ainsi, apprend-on, entre autres, que Charles et Ray Eames ont conçu une gouttière pour jambe cassée en bois lamellé-collé en 1943. Ou encore que Le Corbusier a élaboré un «manuel technique» pour les «murondins», un habitat réalisé selon des techniques «fort primitives» dans un contexte de «retour à la terre». En somme, des «villages ruraux provisoires». A la même époque, les Etats-Unis se penchaient sur «le monde nouveau des plastiques».

Des photographies d’époque présente aussi le travail en agence. Ainsi, chez Albert Kahn Associates, des collaborateurs allongés de tout leur long sur de monumentaux plans s’exécutent à parfaire quelques détails. L’industrialisation semble gagner tout autant l’art de bâtir.

04(@RPBreckenridge).jpgUne équipe de camoufleurs au travail au Fort BelvoirPlus troublante encore est la partie consacrée au «camouflage ou la tentation de l’invisible». Le propos est introduit par une phrase de Salvador Dali, reprise d’un article publié en 1942 intitulé 'Total camouflage for total war' : «La 'guerre de la production', telle est la note entendue aujourd’hui et demain. Mais, dans notre monde, la magie a encore un rôle à jouer». Enchanteur donc.

De la dissimulation à l’escamotage, les architectes oeuvrent pour un nouvel art, «par accident» - selon la formule d’un article d’Architectural Review de 1944. L’ambition est au «mimétisme animal».

La black out rend la cible invisible de nuit. De jour, les efforts sont sans commune mesure et propose la disparition de la ville. Jean-Louis Cohen aligne avec maestria les références. Fernand Léger, par exemple, «ancien de la Section camouflage», qui souligne les affinités d’une discipline avec l’avant-garde artistique.

Ernö Goldfinger, reconnu après Guerre pour ses réalisations brutalistes, avait «dans son agence, au 7 Bedford Square, une 'industrial camouflage unit' privée. Il [était aussi] le conseiller technique d’une équipe composée de quatre peintres surréalistes : Bill Hayter, Roland Penrose, Julian Trevelyan et John Buckland Wright».

03(@ELMas)_B.jpgCathédrale d'Amiens, protection des stalles, vers 1940Louis Kahn suit des cours de camouflage. László Moholy-Nagy et György Kepes, figures du Bauhaus, enseignent quant à eux à la School of Design de Chicago. Les talents du photographe et du peintre sont mobilisés en vue de répondre à la menace de toute attaque aérienne sur le sol américain. Les recherches portent sur les «phénomènes psychologiques et physiologiques comme la relation figure / fond, les effets de similitude, de fermeture, d’inclusion, de submersion, le mélange visuel des tons et des valeurs colorées, le contraste successif et simultané et les formes variées de l’illusion visuelle».

En 1942, les deux anciens maîtres du Bauhaus ont élaboré une doctrine publiée dans Civilian Defense. Parmi les points édictés : «le camouflage à vol d’oiseau». Les usines d’armements ont ainsi disparu sous structures et bâches qui, vues d’en haut, donne l’illusion de quartiers pavillonnaires. En témoigne la photographie présentée de l’usine d’avion Boeing n°2 à Seattle.

Plus ambitieux encore fut le plan mis en oeuvre à Hambourg. En plus de camoufler des points stratégiques - ponts et gare -, l’opération porte «sur une manipulation visuelle du paysage urbain» redessinant l’hydrographie et la topographie hambourgeoise.

05(@DR)_S.jpgL’exposition se poursuit plus avant, aborde le travail d’Ernest Neufert et de sa «machine à construire les maisons», revient sur le «programme industriel» d’Auschwitz «avant même de devenir un camp», expose les plans du Pentagone à Washington ou encore la maquette de la Dynamixion Deployment Unit de Richard Buckminster Fuller. De découverte en découverte.

Aussi, l’exposition autant que le catalogue(2) fascinent par leur richesse.

Avec un tel événement, la cité laisse interdit. Voire ré-enchanté.

Jean-Philippe Hugron

(1) 'Architecture en uniforme', exposition présentée à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine à Paris, depuis le 24 avril et jusqu'au 8 septembre 2014
(2) Architecture en uniforme. Projeter et construire pour la Seconde Guerre mondiale (Prix du livre d’architecture 2012), coédition CCA / Hazan, 2011, 448 pages, 38,55 € (également disponible en langue anglaise)

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