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Espagne | Aranguren + Gallegos, sac au dos (04-06-2014)

Pêle-mêle, Juan González Gallegos livre son opinion sur l’architecture, l’enseignement, la norme, lors d'un entretien conduit par Roberto López, publié le 12 mai 2013 dans la revue Metalocus. La société espagnole connait des difficultés et tout semble prétexte à une réflexion 'a minima' où seule la quête du profit motive.

Madrid | Aranguren + Gallegos

ARANGUREN + GALLEGOS
Roberto López | Metalocus

MADRID - L’espace est diaphane, les murs mobiles. Le tout est ponctué seulement de bibliothèques pleines de livres. Quand Juan González Gallegos descend l’escalier, la cinquantaine élégante, souriant, le journaliste se met à l’aise. Les craintes se dissipent même quand l’architecte, professeur aguerri, s’accoude à la table, crayon en main.

Roberto López : Pour commencer, je voulais vous poser une question très générale mais qui demande une réponse très personnelle : Qu’est ce que l’architecture ?

Juan Gonzalez Gallegos : Elle peut se définir par ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas seulement une construction, une bâtisse ou une activité économique. Dans son concept classique, elle se veut une manifestation artistique, une aventure personnelle, un savoir penser l’espace. Elle se définit par une série de conditions spécifiques, émotionnelles et culturelles ; c’est l’expression d’une époque à travers la construction. Il s’agit réellement d’une question complexe. Il est difficile de limiter l’architecture à une définition et chacune de celles que je viens de donner demeure partielle. Voilà pourquoi cette discipline est passionnante.

02(@Aranguren&Gallegos)_S.jpg Parmi vos nombreuses oeuvres, y-en-a-t-il une qui se détache ?

Non, parler d’un seul projet est comme parler d’un film à partir d’un seul photogramme. L’activité d’un architecte est un processus qui s’inscrit dans le temps long. Les réflexions s’y déroulent comme dans un ordinateur. Le disque dur présente un nombre de gigas (qui peuvent être majorés) et un programme s’y insère ponctuellement : le projet. On demande alors au disque dur de répondre à ce programme en mobilisant une certaine quantité de gigas. C’est ainsi que nous travaillons. Chaque projet ne peut donc être envisagé comme un fait isolé. Il renvoie à une capacité initiale, à une ligne de travail autant qu’à une conception de l’habitat. Au fur et à mesure, elles nourrissent les nouveaux projets avec plus ou moins de succès.

Il en va de même dès lors qu’il s’agit de définir son travail par rapport à un contexte historique, affaire monnaie courante en Europe. Ou encore, quand il faut décider d’une salle d’expositions ou d’un hôtel. Qu’est ce qu’un hôtel aujourd’hui ? Le plus important est-il la chambre, le spa, le fitness... ? Chaque question trouve une réponse au rythme des projets. Dans notre cas, nous préférons davantage considérer la pluralité des réponses en constante évolution que chaque projet comme un cas isolé.

03(@Aranguren&Gallegos)_S.jpgPensez-vous que l’architecture est le résultat d’un travail individuel ? La question n’est-elle pas d’autant plus pertinente dans votre cas, puisque vous êtes deux associés ?

Pour être politiquement correct, je devrais dire que l’architecture accueille de nombreuses disciplines et, ce qui est fait en équipe socialise la création... Je n’arrive pas à le croire. Je suis à un âge où les certitudes vont de pair avec les incertitudes !

L’architecture est une aventure qui doit avoir un ou plusieurs chefs. La décision qui se répercute sur nombre de gens demeure unilatérale. En effet, sa réalisation dépend de bien des individus et il y a un travail d’équipe qu’il faut aussi diriger. Nous sommes deux architectes et nous tirons parti de la dialectique qui se crée entre nous : chacun réfléchit de son côté puis nous discutons ensemble de la voie offrant le plus de possibilités, qu’il s’agisse de son idée ou de la mienne. Nous invitons ensuite nos collaborateurs, dessinateurs, ingénieurs, à participer. Tout est, au départ, possible mais il faut, à un moment donné, assumer le risque d’une décision. [...]

A l’heure de concevoir un projet, qu’avez-vous l’habitude d’avoir sur votre table à dessin ?

[...] L’enseignement nous parait fondamental pour établir un équilibre constant entre la réflexion et l’action. La connaissance est nécessaire à notre condition quotidienne. Voilà qui génère de nombreux livres. Alors, qu’est-ce qui m'entoure ? Des murs de livres. C’est comme avoir un sac à dos où je porte mes maîtres, mes goûts, mes intérêts, mes proches... Je ne les consulte pas pour penser le projet, mais ils agissent comme une sorte de coussin acoustique et intellectuel. Ma table est vide. Les livres m’observent lorsque je dessine. Ils me protègent.

J’ai essayé de croire que je pouvais dessiner directement sur un écran comme la jeune génération qui m’entoure, mais sans succès. Je dessine d’abord à la main et passe, ensuite, à l’ordinateur. J’ai besoin du papier car le travail de création est un travail de soustraction. Je déverse tout ce qui me vient à l’esprit, en abondance. L’esprit n’est jamais libre. Je commence donc à soustraire. Mon sac à dos est toujours plein et il faut trouver le bon outil pour résoudre le problème posé. En étalant son contenu sur la table, il y a le monde que nous avons construit jour après jour qui se profile et l’un de ses paysages correspond à ce que nous recherchons. Du coup, le projet ne se résume pas à une date de rendu de concours ; il advient comme l’actualisation d’une réflexion qui n’a jamais cessé de mûrir. [...]

04(@Aranguren&Gallegos)_B.jpgVous êtes professeur à l’ETSAM de Madrid. Vous y étiez élève. Comment s’est passée la transition entre ce qui vous a été transmis et ce que vous transmettez ?

La formation à l’ETSAM (ou à n’importe quelle école en Espagne d’ailleurs) est meilleure que celle octroyée ailleurs. Je suis fier de l’enseignement que nous avons ici. En Italie, en France ou en Allemagne, il faut choisir les écoles selon une orientation préalable, soit plus technique, soit plus artistique ou soit plus axée sur le management, tandis qu’ici, grâce à une conception encore napoléonienne, l’architecte est formé à toutes les connaissances. Cette formation peut paraître d’une autre époque. Nous ne sommes certes pas des spécialistes mais nous sommes capables de tout aborder et de tout approfondir selon les occasions.

A partir du moment où je me sens fier de ce que j’ai reçu, je le transmets volontiers et évidemment, j’essaye de l’améliorer. Je tente de ne pas oublier que j’ai été, moi aussi, un jour, élève. Le plus difficile est d’assumer la double casquette : professionnel et professeur. La première invite à ne pas se trahir, la deuxième exige de ne pas se répéter. Voici le paradoxe des années qui passent : je suis chaque jour plus mûr. Mes élèves, eux, ont toujours vingt ans, année après année. Aussi, chercher à ne pas se répéter renforce ce sens de l’honnêteté, la première des choses à transmettre.

A votre avis, depuis que vous avez commencé les études, l’enseignement s’est-il amélioré ?

Chaque nouveau plan d’études vient réduire le précédent. Le 'plan 75' de ma génération est venu se substituer au plan antérieur, de 1964 ; il a été renouvelé en 1996, puis en 2010, avec le plan Bologna, aujourd’hui en vigueur. La progression se fait dans le sens d’une réduction, le 'a minima' semble se généraliser. Je crois que cette dévaluation permanente est une perte. Pour preuve, dans les trois derniers plans, nous sommes passés de 6.000 heures de présence par an à l’école à 4.500 et aujourd’hui à 3.000 ! Nous prétendons que les heures de travail à la maison doivent être comptées. En réalité, ces décisions vont dans le sens d’économies budgétaires. Même si j’estime que le temps universitaire n’est qu’une introduction au temps du travail, il n’en demeure pas moins que ce temps qui permet de charger son sac à dos est de plus en plus restreint. [...]

05(@JesusGranada).jpgLes villes ne cessent de grandir... Pensez-vous que cette croissance est maitrisée ?

[...] Nous sommes dilués dans un monde d’intérêts purement économiques et la croissance sans contrôle des villes s’y soumet. Rester les bras croisés est un pêché.

La pression économique délivre les permis de construire. A Madrid, la prolongation du Paseo de la Castellana sur quatre kilomètres est une opportunité inespérée pour la ville, mais personne n’arrive à décider les limites de hauteurs et les avis changent en permanence. Il s’agit tout simplement d’une affaire d’argent. Devons-nous nous poser la question de ce qui est bon ou mauvais ? Non, il faut juste s’assurer d’une rentabilité. Aucun spécialiste n’est consulté pour savoir ce qui serait le mieux pour Madrid au XXIe siècle. Les décisions sont prises entre politiciens et agents économiques. Il en ressort un plan d’urbanisme et des normes... C’est un problème en Espagne comme un peu partout. Tout cela tourne au désastre. Il ne faut certainement pas croire que les propositions des architectes soient mauvaises ; il faut distinguer l’architecture - une denrée rare ! - de la construction quantifiée en mètres carrés. [...]

Pour en revenir à la relation entre architecture contemporaine et contexte historique, où vous sentez-vous le plus libre : au Parador d’Alcala, monument historique, ou au Musée ABC, dans un environnement industriel ?

[…] Le Parador était assez détérioré. Il avait servi de prison, de caserne... Nous avons essayé de lire le contexte du bâtiment, recomposer ses lignes maîtresses et de récupérer sa dignité originale. Une fois restaurés les murs en pisé, les voûtes et autres éléments constructifs intéressants, nous avons introduit le nouveau programme sous forme d’une construction neuve. Le dialogue s’instaure entre le nouveau et l’ancien mais sans que l’un ne se fonde dans l’autre. [...] Les murs anciens, refaits comme au XVIe siècle, et l’ancien potager conservé dialoguent avec le langage contemporain des habitations.

Le Musée ABC était un ancien dépôt. L’ancienne brasserie avait été démolie. Il ne restait que cet édifice et un mur mitoyen donnant sur une cour du voisinage autour de maisons que l’on voulait faire oublier. Nous avons réussi à réorienter le flux de la cour vers la façade grâce à l’attractivité de ses panneaux géométriques en aluminium. L’ensemble a fini par avoir un grand impact.

06(@JesusGranada)_B.jpgLa visite du musée s'effectue à travers un parcours de sensations. Comment l’avez-vous conçu ?

[…] La parcelle était compliquée et l’accès par une rue très étroite était inévitable [...]. Par ailleurs, il fallait transformer la cour en espace public. Nous avons récupéré son côté passant et dégagé l’accès au musée. Cette façade est devenue bien plus puissante que nous l’imaginions. [...]

Vous avez été remarqués suite à la réalisation de plusieurs programmes d’habitations. Toutefois, la société ne cesse de changer. Comment abordez-vous le décalage temporel entre la pierre et l’habitant ?

[...] Les programmes d’habitations représentent plus de 90% de notre travail et nous croyons qu’il est du devoir des architectes de s’y engager. Pendant des années, les architectes s’en sont éloignés car les normes sont devenues très contraignantes, laissant peu de place à la réflexion sur la manière d’habiter. [...] Pourtant, quand on s’y penche, nous pouvons constater que tout est question de volonté pour faire avancer les solutions concernant l’habitat. Nous sommes quelques-uns à le faire et, peu à peu, nous observons de nouveaux modèles utiles à la société. [...]

Aujourd’hui, il est plus difficile de cerner l’usager qu’auparavant ; dans un bâtiment, parmi les voisins, vous trouverez des ethnies différentes, des familles recomposées ou des ménages avec un fort taux de changements soudains. [...] Souvent, les normes n’autorisent pas la flexibilité des murs. Faisons-les bouger ! La normalisation devient obsolète dès lors qu’elle s’exprime en mètres carrés. Il faut réfléchir à de nouvelles façons de segmenter l’espace pour introduire la flexibilité. Petit à petit, nous gagnons quelques batailles contre la morosité et nous parvenons à inscrire l’actualité dans le temps. Cette stratégie est aussi celle de l’architecture.

Existe-t-il un espace d’habitation minimal ?

[…] Nous sommes habitués à penser comme le fait le secteur immobilier, à partir de m² et en termes de surfaces horizontales. [...] Pourtant, un habitat flexible et bien pensé de 40m² peut être bien plus varié et intéressant qu’un conventionnel 70m². Ce n’est pas la taille qui fait la qualité.

Dernièrement, les sujets tournent beaucoup autour du développement durable, de l’architecture bioclimatique et des bâtiments à énergie zéro. Quelle importance leur donnez-vous dans vos projets ?

Je pense qu’il est tout à fait opportun de développer ce type de réflexion dans une société comme la nôtre. Il est nécessaire, en effet, de penser à la manière dont nous vivons, dont nous consommons. L’architecture est directement concernée par ces sujets. D’ailleurs, je n’imagine pas un architecte qui ne soit pas écologue. Notre profession n’échappe pas à ces deux variables : les oeuvres doivent être économiques et logiques par rapport à l’environnement. L’architecture n’est que logique et économie. Le développement durable d’un bâtiment ne tient pas à la quantité de panneaux solaires exhibés mais à une bonne orientation et à une ventilation naturelle. L’architecture met en valeur l’environnement, le bien faire et le bien-être. De nos jours, nous résumons ces pratiques sous l’expression 'développement durable' et, de toute évidence, les désigner ainsi paraît rassurant. Toutefois, ces pratiques ont toujours été la base du travail des bons architectes. Les panneaux solaires sont secondaires et, un jour se posera la question même de leur recyclage.

07(@Aranguren&Gallegos)_B.jpgAvez-vous des conseils pour les jeunes architectes qui souffrent de la crise espagnole ?

Déjà en 1984, alors que nous étions diplômés, nos professeurs nous avertissaient : 65% d’entre nous ne feraient jamais rien. [...] L’architecture est une vie, un processus. La situation économique est difficile, il y a moins d’opportunités pour les jeunes, voilà qui est certain. Cela passera et ceux qui veulent y arriver réussiront. Résistez !

Roberto López | Metalocus | Espagne
12-05-2013
Adapté par : Hannah Umbral

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