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Cahier Spécial - Biennale de Venise 2014

Visite | Le savoir-'fair' russe (11-06-2014)

Les Russes sont en fête et ils n’ont sans doute rien compris à Rem Koolhaas, fort heureusement. Ils voyaient en celui qui f**k le contexte un homme à l’humour clairvoyant. Toutefois, le théoricien est avant tout cynique. Le Pavillon russe propose alors un brillant exercice mêlant humour et introspection. Une leçon sinon une étape incontournable à Giardini.

Biennale d'Architecture de Venise | Russie

'Fair enough'. Dénoncer les grandes expositions ? Il fallait oser en pleine Biennale. Le Pavillon russe, à travers ce thème, restitue, dans sa bâtisse meringuée, un salon de l’immobilier et de l’architecture.

A l’accueil, ambiance glaciale, 'corporate'. Pour réchauffer les esprits misogynes, deux hôtesses pulpeuses de rose vêtues attendant le non-chaland derrière un comptoir.

Un peu plus loin, une foultitude de petits stands reprennent tous les poncifs des foires internationales. Elégantes de la Biennale et hommes de l’art se bousculent dans les allées, interdits devant l’interlope.

02(@DR)_B.jpgNombreux doutent de l’humour. Comment ne pas préjuger qu’un homme portant un nez rouge est un clown ? Peut-être s’agit-il là d’un reste de condescendance vis-à-vis des Russes, forcément nouveaux riches, forcément sans goût.

Contrairement à bien des pavillons, la Russie s’empare du sujet imposé par Rem Koolhaas sur le temps long d’un siècle : destruction du passé, constructivisme, modernisme, pastiche...

'U-VDNKH, 75 années de succès'. Le stand présente l’architecture du Centre panrusse des expositions. Une brochure résume, dans une mise en page équivoque, les thèmes de cet «espace pour tous les âges» : «déguiser», «moderniser», «démoderniser», «préserver». En somme, un parcours quasi universel.

Pour parfaire le propos, quelques photos d’édifices parsemant le site guident le curieux. Les premières constructions ont été adaptées, tant bien que mal, aux courants esthétiques prévalant puis ont été, pour certaines, détruites pour être remplacées par des structures abstraites. Si la société russe ne grimpe plus aux murs rideaux, le goût du pastiche frais l’enivre.

03(@DR)_S.jpgUn peu plus loin, un autre stand : 'Estetika LDT'. La fausse entreprise promeut un style néo-russe et appelle à un usage immodéré du bulbe. 'Prefab Corp' et «ses agents de vente garantissent un support populaire» en vue de réaliser un «habitat de masse». «Nous ne sommes pas contre la beauté ; nous sommes contre le superflu».

04(@VRubenStrelkaInstitute)_S.jpgLe Conseil Russe pour le Développement Rétroactif cherche, quant à lui, à «redonner vie à des valeurs architecturales perdues pour pallier les traumatismes urbains de la modernisation».

'Archipelago Tours' propose des voyages dans le monde pour aller visiter les pièces maîtresses de la diplomatie russe, photos apocalyptiques à l’appui. 'Financial Solutions' est un «consultant immobilier spécialisé dans les stratégies de démolition d’édifices remarquables en vue de les reconstruire avec des matériaux modernes et de nouvelles commodités».

05(@BangBangStudio)_B.jpgBref, un regard incisif et ironique sur l’architecture telle qu’elle se construit en Russie. Au-delà, et le catalogue en témoigne, l’exposition présente une analyse du constructivisme russe ou encore des néoclassiques staliniens.

Parmi ces derniers, Alexey Viktorovich Shchusev (1894-1949) - présenté à Venise comme Shchusev Architects - lequel a dessiné le mausolée de Lénine, exposé comme s’il s’agissait d’une villa de luxe.

Le Pavillon russe résume ainsi les travers commerciaux de l’art de bâtir ainsi que la communication outrancière. Le catalogue, à sa façon, dénonce l’abolition d’une frontière sacrée entre publicité et contenu indépendant.

Quand l’Occident tente de faire la leçon à la Russie, la Russie ne se prive pas en retour. Fair play ?

Jean-Philippe Hugron

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