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France | Un Britannique découvre une pépite moderne à Paris (10-09-2014)

Les historiens du modernisme ont projeté les contours d’un planisphère dont les repères sont les constructions de maîtres incontournables. Au détour du XIXe arrondissement de Paris, une maison aux lignes blanches, méconnue, intrigue Peter Wyeth. L’homme de l’art a fait part de sa trouvaille quasi archéologique dans le numéro daté du troisième trimestre de C20 Magazine. Il y retrace le parcours d’un architecte oublié : Jean Welz.

Logement individuel | Patrimoine | Paris | Jean Welz

Contexte
C’est au hasard d’une promenade dominicale que j’ai découvert la maison Zilveli de l’architecte Jean Welz. Immédiatement, j’ai pensé à Le Corbusier, mais non ! Cela n’était pas possible, aucune référence dans les nombreux ouvrages consacrés au Maître n’en fait mention Alors, que penser ?
La vie présente toujours des surprises. Un ancien condisciple de l’University College à Londres, Peter Wyeth, me contacte et m’assure travailler sur un article concernant une maison située prés des Buttes-Chaumont. Je lui décris ma découverte et nous sommes ravis de comprendre que notre intérêt porte sur le même objet. L’aventure commence alors avec, pour objectif, de sauver cette incroyable maison d’une lente destruction. Comment et avec quels moyens ? Peter Wyeth et moi-même oeuvrons en ce sens. 
Michel Corbé, architecte DPLG

UNE BIZARRERIE PARISIENNE
Peter Wyeth | C20 Magazine

PARIS - Imaginez-vous vous retrouver face à une maison du mouvement moderniste des plus radicales - du jamais vu au milieu de Paris -, une ruine, abandonnée, dont l’intérieur est figé dans le temps, intouché depuis sa construction, il y a 80 ans ; une image plus proche d’une maison hantée que d’un avant-gardisme à la Pevsner.

Pourtant, c’est bien le cas de ce qu’il reste d’une sombre construction perchée à flanc de colline, sur un pan instable, avec vue sur Montmartre. Aujourd’hui, l’endroit est plutôt triste, avec une façade orientée Sud que le temps a ravagé ainsi que la façade côté rue, nue, toute craquelée avec des châssis de fenêtres de guingois et une sérieuse inclinaison.

La maison en question relève du château volant, reposant de façon plus qu’aléatoire sur des piliers cruciformes en béton armé qui s’élèvent jusqu’à cinq mètres au-dessus du sol.

A première vue, d’aucuns peuvent penser que c’est l’oeuvre d’un Le Corbusier amateur, un enthousiaste, un qui n’a pas tout à fait intégré les tenants du mouvement moderniste.

La longue façade perpendiculaire à la rue, visible depuis ce qui fut un terrain vague, maintenant aménagé en parc pour résidents, peut évoquer une tentative de singer Le Corbusier. Le béton brut, faisant apparaître les joints de chaque plaque de parement de façade du bâtiment, s’éloigne de l’aspect lissé de la Villa Savoye.

Malgré tout, une photographie monochrome d’époque montre le bâtiment sous un aspect totalement différent. Les lignes ténues de l’architecture moderne sont toujours mieux révélées par le contraste du blanc et du noir, mais lorsque cette netteté peu à peu disparaît, l’image du modernisme prend un aspect de désolation ou devient «moche» comme un voisin le remarquait, en appelant la maison, cyniquement, «le Château».

Ce qui est fascinant à propos de cette maison se révèle dans l’épluchage des différentes couches historiques de son passé et qui mènent à la Vienne de 1918. L’Empereur François-Joseph est mort un an auparavant, après presque soixante-dix ans de règne, symboliquement exténué par le long déclin de l’Empire Austro-hongrois. 

02(@DR)_B.jpgUn jeune futur architecte arrive alors à Vienne pour étudier sous les ordres de l’architecte le plus réputé d’alors : Josef Hoffmann. 

Bientôt, il tombe sous le charme d’un critique de Hoffmann, dont les proches incluaient Schoenberg, Kokoschka et Wittgenstein : Adolf Loos, désigné par Pevsner comme le pionnier de l’architecture moderne. 

Le débat entre le Raumplan* d’Adolf Loos et le Plan Libre de Le Corbusier continue jusqu’à ce jour.

Ce jeune étudiant en architecture devait devenir l’un des peintres majeurs d’Afrique du Sud jusqu’à sa mort en 1975, son passé d’architecte étant pratiquement oublié. 

Même le bâtiment qui nous concerne est inscrit sur une liste de la Mairie du XIXe arrondissement sous le nom d’un autre architecte, Raymond Fischer. [...] La famille du peintre attribue, quant à elle, la maison à leur père, Jean Welz.

Et pour cause, Jean Welz était le chef d’agence du bureau de Raymond Fischer, après avoir travaillé avec Adolf Loos à Paris sur la maison de Tristan Tsara et précédemment avec Robert Mallet-Stevens. Il fut ce dénommé «drôle» accepté comme «ami» par Le Corbusier, qui lui écrivit une remarquable lettre de recommandation lorsque Jean Welz partit pour l’Afrique du Sud.

Deux maisons conçues par Jean Welz furent publiées dans le premier magazine d’architecture moderne de l’époque : L’Architecture d’Aujourd’hui. La première, datée de 1931, avec un court texte de Raymond Fischer saluant sa contribution à la «maison minimum». La seconde, datée de 1933, a été attribuée à ce même Jean Welz. C’est cette maison révolutionnaire montrée sur les photographies.

Le site, à flanc de colline toujours instable à ce jour, résulte de déchets extraits pour la création du parc des Buttes-Chaumont il y a moins de cent ans, et conçu par Louis Napoléon pour détourner et distraire - est-ce véridique ? - le prolétariat du XIXe arrondissement de tout mouvement révolutionnaire.

03(@DR)_S.jpgL’aspect le plus significatif du site n’est pas visible depuis le sol mais se justifie parfaitement par cette étrange création sur pilotis dessinée par Jean Welz. La maison possède deux grandes fenêtres, l’une sur la façade Ouest regardant Montmartre, avec une vue directe sur la basilique du Sacré Coeur, l’autre, côté Sud, avec une vue toute hauteur sur la Tour Eiffel. Peu de sites peuvent se prévaloir de telles vues. La pensée claire de Jean Welz était d’imaginer une boîte longiligne, de vingt mètres de long et de quatre mètres cinquante de large, à cinq mètres du sol, bien au-delà de la ligne de prospect des constructions en brique avoisinantes, conçue expressément pour ces panoramas.

Jean Welz provoque railleries et compile les malfaçons à plusieurs égards. La maison est construite avec peu de moyens. Le budget devait être établi à minima mais prenait en considération ces deux vues exceptionnelles.

La façade donnant sur rue va au-delà de la simplicité requise par son Maître, Adolf Loos. Elle est une claque à l’architecture petite-bourgeoise avoisinante. La longue façade peut se comparer à la Villa Savoye, sauf qu’elle ne dissimule pas les plaques de parements dont elle est faite. Il n’y a dès lors aucun effacement des reprises par un enduit ou une peinture.

Un balcon extraordinaire en ajout sur la façade Sud a été détruit à la demande de la Préfecture sans aucune réticence de la part des Bâtiments de France. Il était constitué par une lame porteuse en béton de 10cm présentant les empruntes du coffrage en bois, sans doute l’un des premiers rendus de ce type de finition dans l’histoire de l’architecture moderne, quinze ans avant l’unité d’habitation de Marseille de Le Corbusier et quarante ans avant l’élégant Théâtre National de Denys Lasdun à Londres.

Ce balcon extraordinaire avait un bureau et siège intégré, un véritable bureau extérieur, faisant face au Sacré Coeur, rappelant la vue depuis la grande fenêtre 'Esprit Nouveau' de la façade sud, le point final d’une promenade architecturale débutant depuis la pâle façade de la rue menant à un Raumplan* tridimensionnel sur trois dénivelés d’un même étage.

Une bizarrerie, intimement liée à l’époque héroïque de l’architecture moderne, mais lui apportant une contribution toute particulière.

Peter Wyeth | C20 Magazine | Royaume Uni
01-07-2013
Adapté par : Michel Corbé

* Raumplan : théorie et pratique d’aménagement spatial et volumétrique développées par Adolf Loos. Sujet d’un prochain article.

Réactions

strohlfern | critique d'art | Paris | 28-03-2016 à 12:01:00

tenez-moi au courant, histoire passionnante!!!Puis-je avoir l'adresse pour aller la voir ? merci

Vincent M | Paris | 19-11-2015 à 14:21:00

Bonjour,
Nous sommes à la recherche des propriétaires de cette maison. Nous avons un projet pour celle-ci qui permettrait de la préserver. Est ce que quelqu'un peut nous aider dans notre démarche?
Mon mail : vincent.mac8@gmail.com
Par avance merci.

mathilde | paris | 01-11-2015 à 09:40:00

bonjour E Gallo,
très intéressée par la préservation de la maison, serait-il possible d'avoir les contacts de Lili Kong? je peux vous en raconter davantage si besoin par mail.
cordialement,
Mathilde Villeneuve

E Gallo | enseignante | île-de-france | 11-09-2014 à 20:10:00

Le problème de cette maison, en plus des tassements de la colline, c'est l'âge avancé de la dernière occupante, puis la propriété en indivision d'un bien magnifique mais un peu en ruine et dont une partie des espaces sont très modestes par rapport aux références actuelles… Pas facile d'en faire autre chose qu'une maison et qui va payer pour la remise en état ?

Honeyfitz | Architecte | Paris | 11-09-2014 à 13:34:00

Je réponds à MNT:toute la question est la, comment pouvons nous sauver cette maison qui fait partie du patrimoine architectural français, sinon Européen, tout en ayant l'accord de la famille sur la "forme de sauvetage" à envisager. Ce n'est pas simple du tout.

MNT | 11-09-2014 à 12:48:00

Une si belle histoire ne peut pas rester sans avenir: dites-nous quel sort est réservée à cette maison! Préservation, valorisation... ?

E Gallo | enseignante | Paris | 11-09-2014 à 12:29:00

Pour information, mon étudiante du DSA Architecture et Patrimoine de l'ENSA Paris-Belleville Lili Kong a réalisé, en juin 2014, une étude patrimoniale de cette maison avec en particulier, une campagne de relevés avec le soutien de la famille des propriétaires descendants des clients d'origine.
Il est certainement possible de consulter ce document.

Florence | 11-09-2014 à 09:55:00

En complément :
http://www.immodurabilite.info/article-13536209.html

carol | 11-09-2014 à 07:37:00

Très belle découverte et beau récit

B.Alegre | Enseignante/architecte | 11-09-2014 à 00:17:00

Je suis ravie de connaitre enfin l histoire de cette maison que j avais découverte au hasard de promenades dans ce quartier et qui m intriguait

V. Ducatez | 10-09-2014 à 21:45:00

Je connais bien cette maison depuis que je l'ai découverte dans les années 80, à l'instigation de JL Avril mon enseignant à La Villette.
Le béton avec ses marques de coffrage peut trouver son origine dans la crypte de l'église du St Esprit que Plečnik réalisa à Vienne en 1913

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