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Maison Rıza Derviş, Büyükada, 1957 / Sedad Hakkı EldemMaison Rıza Derviş, Büyükada, 1957 / Sedad Hakkı Eldem

Turquie | Du cabanon à la villa, la fuite rêvée (24-09-2014)

L’exposition 'Les maisons d’été : des colonies de l’urbain', présentée au centre culturel SALT Beyoğlu à Istanbul depuis le 5 septembre et jusqu'au 16 novembre 2014, est l’occasion d’analyser le développement de la maison d’été en Turquie. Du cabanon à la villa, cette typologie tend à incarner le mythe de la ville à la campagne. Un article de XXI Dergisi, publié en septembre 2014, revient sur cette évolution.

Logement individuel | Istanbul

LES MAISONS D’ETE : UNE FUITE REVEE
Hülya Ertaş | XXI Dergisi

ISTANBUL - Les maisons d’été n'ont pas leur place dans le débat architectural. Est-ce en raison de leur caractère léger ou de leur présence qui échappe à notre vue ? Bien que les exemples soient peu nombreux, il en existe de très beaux conçus par nos architectes.

Située en marge et malgré les changements, une bonne partie de ces maisons a été conservée jusqu’à nos jours. Néanmoins, les maisons d’été sont perçues par les architectes comme un passe-temps.

Ces 10-15 dernières années, les bureaux d’architecture et aussi naturellement les médias spécialisés dans l’architecture ont été très occupés par la création de logements. Cette production présente une augmentation constante, avec un intérêt particulier pour la conception de maisons dans les zones urbaines.

Que dire des maisons d’été ? Nous constatons qu’en des lieux touristiques et populaires comme Bodrum et Ceşme, depuis presque quinze ans, la situation est dramatique.

Pourquoi les maisons d’été sont-elles toujours mises à l’écart de nos discussions architecturales ? La réponse à cette question est peut-être, comme le dit Alişan Cırakoğlu, liée à un problème de conception. Ou peut-être, comme l’affirme Sevki Pekin, est-ce parce que désormais les maisons d’été sont devenues des maisons secondaires.

Nous avons discuté avec Alişan Cırakoğlu, Boran Ekinci, Levent Sentürk, Meriç Oner et Sevki Pekin des différences dans les processus de conception entre maisons d’été et logements urbains ainsi que de la temporalité propre aux maisons d’été et aux formes qu’elles ont prises aujourd’hui.

Hülya Ertaş : Nous nous sommes retrouvés ici pour discuter des différences de conception entre les maisons d’été et les logements. J’ai pensé qu’il serait utile d’en parler avec des architectes qui ont construit des maisons d’été et des personnes qui ont réfléchi à ce sujet. Il serait aussi intéressant de considérer le contexte dans lequel ces maisons se trouvent et de ces projets en tant qu’objet unique. Les maisons d’été et la ville présentent des conditions et des paysages différents.

Bien sûr, d’un autre côté, il y a une réalité incontestable : lesdites maisons d’été commencent à s’urbaniser de plus en plus. Mais il y a malgré tout une différence entre vivre en ville et habiter une maison d’été. Cette dernière a sa propre temporalité, la vie s’y déroule plus lentement, les contraintes rencontrés en ville sont moins lourds. La façon dont cette situation influence les lieux peut être un sujet de discussion.

Y a-t-il des différences au niveau de l’intimité entre les maisons d’été et les logements ordinaires ? Parlons des raisons qui ont amené de simples maisons d’été avec deux pièces et une véranda à devenir de grandes constructions, tout en regardant l’évolution historique. Comment l’architecture répond aux usages liés aux vacances, à l’authenticité ou à la dimension locale ?

En discutant de toutes ces questions, nous pouvons aborder les différences du processus de conception entre les maisons d’été et les autres logements.

02(@ErsenGursel)_B.jpgMaisons de vacances Aktur Datça, Datça, 1976 / Mehmet Cubuk, Ocal Ertüzün, Nihat Güner, Ersen GürselAlişan Cırakoğlu : Nous avons récemment travaillé sur un projet de maison d’été. Toutefois, nous n’avions pas l’impression que nous réalisions une maison d’été. En regardant après-coup, avions-nous une telle motivation ou bien avons-nous considéré le sujet avec ses propres critères comme n’importe quel problème de création ? Je ne sais pas.

Finalement, nous nous sommes efforcés de réaliser un produit correct. C’est comme si nous n’avions pas reconnu une situation particulière, celle de justement 'concevoir une maison d’été'. Quand on parle de 'maison d’été', ce qui me vient à l’esprit, ce sont davantage les maisons d’été où nos familles allaient, autoconstruites, que les maisons mises en avant dans les médias d’architecture ces derniers temps.

Ce sont, par exemple, les maisons que ma famille a acquises grâce au système de coopérative auxquelles je pense. Concevoir une maison d’été m’a ainsi amené à m’interroger un peu sur ces questions. Est-ce vraiment un travail qui consiste à inventer son propre domaine ou bien s’agit-il de n’importe quel processus de création de projet architectural ?

Meriç Oner : Cette dualité est très souvent apparue lorsque nous faisions des recherches pour l’exposition 'Les maisons d’été : des colonies de l’urbain'. Nous avons noté, en feuilletant la revue Arkitekt, qu’à partir des années 1930, il y a nombre d’exemples avec des propositions de ce genre. Il y en a aussi dans les revues dites de culture populaire. Ces constructions représentaient l’image du 'deux étages'. Elles étaient montrées à tout le monde avec l’idée de «vous aussi, vous pouvez avoir une maison d’été».

Les années suivantes, surtout avec les changements opérés à Istanbul, les maisons individuelles apparaissent comme une possibilité que désormais tout le monde peut facilement atteindre. En observant ces constructions, je pense que nous avons reporté le concept de maison en Turquie sur la maison d’été.

Ensuite, dans les années 1970, lorsqu’il s’agit de projets de plus grande ampleur, nous pouvons interpréter les maisons d’été, comme celle de Datça Aktur, cette fois-ci comme un domaine où les architectes ont réalisé des expériences qu’ils n’avaient pu mener en ville.

03(@ErsenGursel)_S.jpgSevki Pekin : Je vais parler des maisons d’été à partir d’exemples personnels. Les premières maisons d’été dont je me souviens remontent aux années 50, lorsque la population d’Istanbul était composée de 1-1,5 million d’habitants.

A part Taksim, il n’y avait pas de parc mais il y avait beaucoup d’arbres, il y avait des rues comme des aires de jeux, ouvertes à tous. Cependant, les familles, pour s’échapper de la ville, allaient dans leurs maisons d’été. Les mères, les pères, sortaient de la maison à l’aube, allaient au travail en train, en minibus ou par divers moyens de transport. Le soir, ils rentraient exténués. Les enfants jouaient à l’intérieur. Si je ne me trompe pas, à cette époque, il s’agissait d’échapper à la vie sous pression de la ville. Le plus souvent, nous allions du côté asiatique, à Bostancı ou, plus loin encore, à Suadiye. Là-bas, toutes les constructions étaient des maisons avec jardin, il n’y avait aucun appartement. […]

Boran Ekinci : Nous aussi nous réalisons un certain nombre de logements, mais désormais je ne dirais plus qu’il s’agit de maisons d’été. Ce sont des maisons où d’aucuns se rendent durant l’été mais, en fait, où chacun a envie d’y vivre en permanence.

04(@SALTResearchRMKoc).jpgMaison Rıza Derviş, Büyükada, 1957 / Sedad Hakkı EldemPour beaucoup, elles constituent un rêve, celui de fuir la ville où ils vivent. Les gens déménagent de nombreuses fois, surtout dans des lieux comme Bodrum, où le climat est plus chaud, où la vie est plus tranquille. Ils commencent désormais à s’installer là-bas. Alors, pouvons-nous appeler ces maisons des maisons d’été ? Ce n’est pas vraiment le cas. 

Face à cette situation, ces maisons, du point de vue de la grandeur, ne sont guère différentes des maisons de ville.

La principale nuance réside désormais dans le fait qu’ici, en ville, il y a une vie en appartement, alors que là-bas, les constructions sont beaucoup plus basses. Qui plus est, ces dernières se trouvent au niveau du jardin, elles sont directement liées aux espaces extérieurs. 

Ce sont des lieux de plain-pied, où l’on peut sortir dans un jardin et où l’on peut s’asseoir à l’ombre des arbres dans des espaces en plein air.

Hülya Ertaş : Et, à cette époque là, il n’y avait pas de système de chauffage.

Boran Ekinci : Oui, personne ne fait plus comme ça dorénavant, voilà qui appartient au passé. Par exemple, dans les maisons de Datça Aktur, il n’y avait pas de menuiserie, pas de fenêtres, seulement des persiennes. Quand les gens se rendaient dans leurs maisons, il y avait de la poussière et de la terre partout à l’intérieur. Les menuiseries ont été ajoutées plus tard. On rentre dans chaque pièce directement de l’extérieur et les maisons possèdent de très beaux plans.

Levent Sentürk : En revenant sur les distinctions dont parlait Hülya au début de la conversation, je voudrais me pencher sur les différences essentielles entre concevoir un logement en ville et concevoir une maison d’été. Toutefois, je ne connais pas très bien les détails de cette architecture et je pense qu’il faut développer une perspective critique [...].

Pourquoi produire des maisons d’été ? C’est quelque chose que l’on construit en-dehors de la ville. La maison d’été est comme «ce que la ville n’est pas» ou comme un contrepoint. C’est une chose conçue pour contredire le temps de la ville, c’est pour cela que germe en elle l’utopie de la ville. Malgré cela, nous parlons de quelque chose qui sort de la ville et qui est, par la même occasion, un produit de la ville [...]. Nous pouvons dire que c’est un lieu qui prend forme dans un temps imaginaire, qui n’est pas divisé [...].

05(@SALTResearchABCinici)_S.jpgSevki Pekin : Autrefois, les maisons d’été étaient faites pour les vacances en famille. Je pense qu’aujourd’hui, en Turquie, il ne reste plus d’exemples de ce que nous entendons par maison d’été. A leur place, il y a des résidences secondaires. C’est une situation pitoyable. Un des grands problèmes en Turquie est que nous agissons dans un sens et cherchons ensuite une justification. C’est comme cela dans toutes les villes, on construit des édifices et ensuite on s’aperçoit qu’il n’y a pas d’infrastructures. Personne ne pense à réaliser un travail de manière correcte. D’après moi, il n’y a plus de maisons d’été de nos jours [...].

Hülya Ertaş : Peut-être pouvons-nous encore créer des relations que nous n’avons pas en ville, dans les lieux où se trouvent les maisons d’été notamment, des liens de voisinage par exemple ? Les lieux de villégiature ne sont-ils pas l’antithèse de la ville ?

Meriç Oner : [...] Pourrions-nous les désigner comme une antithèse de la ville ? Je ne sais pas mais il est sûr qu’il y a l’idée de fuir la ville. D’ailleurs, l’eau, le téléphone et l’électricité étaient arrivés tardivement alors que désormais il y a toutes sortes de supermarchés [...].

06(@SALTResearchABCinici)_S.jpgLevent Sentürk : Il y a aussi un autre sujet qui est la mentalité de clan sur laquelle repose la construction des ensembles résidentiels. Il s’agit d’une mentalité qui consiste à aller à un endroit, à se l’approprier, à y construire pour enfin le fermer à tous ceux qui lui sont extérieurs.

Cette mentalité de clan est dominante partout en Turquie. Il ne s’agit pas seulement des maisons d’été mais aussi de cette fermeture qui cerne toutes les villes et d’une société refermée sur elle-même. Il faut dépasser cela. Que pouvons-nous faire ? Puisque l’Etat encourage le contrôle des constructions, nous pouvons alors créer des types de maisons d’été qui ne seraient pas contrôlées ou ne seraient pas des constructions, par exemple du point de vue du design ; il s’agirait de produire des maisons d’été mobiles. Nous pouvons faire des efforts pour que ces exemples se répandent.

Hülya Ertaş | XXI Dergisi | Turquie
01-09-2014
Adapté par : Mathilde Pinon

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