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Chronique | Street Art, entre instrumentalisation et conformisme (01-10-2014)

Difficile de faire l'impasse sur le street art. A la manière des spaces invaders qui déploient leur réseau dans les grandes métropoles mondiales, cet «art de la rue» s'affiche, s'exhibe, s'insinue dans les moindres interstices et anfractuosités urbaines pour se mettre en scène, passant irrésistiblement de l'ombre à la lumière. Une chronique signée Héloïse Balhade, urbaniste.

Urbanisme et aménagement du territoire | Monde

Qu'il semble bien loin le temps où graffeurs et tagueurs oeuvraient dans la clandestinité, que d'aucuns taxaient volontiers de vandales ! Le street art s'est fait un nom et mieux, il est aujourd'hui de plus en plus courtisé, que ce soit par les marques, les galeries d'art et même les collectivités publiques. Au-delà des débats sur le beau, il réinterroge la place et le rôle de l'artiste dans l'espace public et dans le processus de fabrique de la ville.

L'invasion polémique d'un nouvel art de rue populaire

Toutes les métropoles françaises et internationales qui se veulent dynamiques - de Marseille à Berlin en passant par Johannesburg, São Paulo, Nice, Amsterdam, Djerba, Baltimore, Valparaiso, Nantes, Jérusalem et tant d'autres - se parent des oeuvres colorées des nouveaux messagers des temps modernes. La renommée acquise par certains street artistes flatte les égos nationaux. La France n'est pas en reste avec ses JR, Space Invader, Miss Tic ou encore C215 parmi les plus connus.

Un débat agite depuis plusieurs années le monde du street art, largement relayé par les médias. Le paradigme en est l'intense présence de certains artistes sur les réseaux sociaux,  jusqu'aux blogs, films (Banksy), applications (JR) ou encore 'branding' (Obey de Shepard Fairey). Si tags et graffitis sont assimilés à du vandalisme, les nouvelles peintures et pochoirs sont considérés comme des oeuvres d'art. Ce qui ne manque pas de déchaîner les passions autour de la valeur marchande de ces oeuvres, à contrepied de l'essence de leur démarche : gratuite, publique, réversible.

D'utilité sociale ?

Le débat est ailleurs. Qu'ils soient «activistes» ou «artistes», la ville est leur environnement d'action, la rue leur support d'expression, la société leur source d'inspiration. Quel que soit leur message, ils interrogent l'espace public comme lieu de rencontre, s'érigent contre sa privatisation, contre l'omniprésence des publicités, revendiquent une liberté d'expression, détournent les représentations, les lieux communs, révèlent des espaces oubliés. Ces explorateurs urbains révèlent la ville comme palimpseste, comme allégorie mais surtout comme lieu de dialogue, de relations, comme un système de sens et de valeurs.

Christian Ruby, docteur en philosophie et enseignant, lors d'une conférence sur 'La réécriture du monde politique par l'art public contemporain'(1), analyse : «L'art public contemporain a largement conquis la rue de nos jours, tout en s'essayant à déstabiliser des rues très nettement liées à la rationalisation de l'occupation de l'espace. [...] En somme, il n'est pas sans participer souvent à la dénonciation de l'ordre moral instauré par certaines pratiques urbanistiques ou esthétiques».

Le contexte actuel dévolu au scepticisme, au désengagement - jusqu'au désenchantement - des citadins et plus largement des citoyens, constitue le terreau des 'street artistes'. Leur action s'inscrit de plein droit dans le cadre de la réappropriation démocratique de la ville(2). De telles pratiques participent activement de l'émergence d'un processus de fabrication de la ville alternatif, ouvert, itératif et collaboratif. En outre, les valeurs de partage, de gratuité, de dialogue entre générations et classes sociales, mais également de réversibilité qu'il véhicule, stimulent l'implication citoyenne.

02(@HBalhade)_S.jpgL'institutionnalisation du street art : ultime trahison ou coup de génie?

Le cas des friches urbaines et des délaissés est à ce titre édifiant. Ces lieux atypiques - utopiques ? - sont historiquement investis par les 'street artistes' qui y trouvent des terrains d'expérimentations à l'échelle de leurs ambitions. Bon nombre d'entre eux sont devenus de hauts lieux de la culture urbaine, populaires et de plus en plus «bobos», victimes de leur succès. Citons brièvement La Belle de Mai à Marseille, l'Ile de Nantes ou encore la caserne Niel à Bordeaux.

L'institutionnalisation du street art ne serait-elle alors que la reconnaissance de l'utilité sociale et urbaine d'une telle pratique, de sa force symbolique et mobilisatrice ? La libération de délaissés urbains aux artistes de rue entre dans une démarche de re-symbolisation et de réintégration de lieux dans l'imaginaire urbain collectif. Parfois, à l'échelle d'une ville entière, comme à Baltimore(3).

C'est dans cette démarche que s'inscrit la stratégie de développement des galeries de street art, à coup de négociation de pans de murs directement auprès des collectivités et des bailleurs sociaux, sans contrepartie financière. En allant plus loin, le projet 'In Situ' dans le Fort d'Aubervilliers a été imaginé par une association, Art en ville, qui a négocié avec l'AFTRP, aménageur du fort, l'Etat et les collectivités. Elle a pu offrir cette enclave désaffectée qu'un projet doit transformer en écoquartier aux street artistes puis au public, le temps de sa transition. A Ivry-sur-Seine, «capitale française du street art», cette démarche a donné lieu à la création d'un label HQAC - Haute Qualité Artistique et Culturelle - oeuvrant pour l'intégration d'une «stratégie artistique à un programme d'aménagement»(4).

03(@HBalhade)_S.jpgMarketing territorial, externalités et indépendance

Alors, dans le contexte actuel de course à l'image de marque et à l'attractivité des métropoles, la présence d'oeuvres du street art se mue forcément en marqueur de dynamisme et de «créativité»(5). De là, la tentation des élus d'en faire un pilier du marketing culturel territorial est irrésistible.

Problème : quelle est la spontanéité de ces interventions ? Pire, qu'en est-il de l'indépendance des artistes ? Selon Mehdi Ben Cheik, directeur de la galerie de street art Itinerrance dans le XIIIe arrondissement de Paris, les artistes restent indépendants du fait qu'ils travaillent gratuitement et n'ont pas de visée économique autre qu'une certaine visibilité de leur travail. Dans le même sens, l'artiste Invader déclare : «Pourquoi se mettre à dos les institutions si elles nous proposent de réaliser une belle pièce ? J'appelle ça mon 1% légal»(6).

Il est toutefois de plus en plus difficile d'ignorer les externalités générées par les oeuvres aujourd'hui. Si elles sont positives dans le changement de regard qu'elles impliquent, elles peuvent cependant s'accompagner de la création de rentes de situations, pouvant générer une tension immobilière qui leur échappe. C'est là que les politiques publiques doivent intervenir.

Bien que certains «artistes-stars» s'exportent, le street art demeure éminemment contextuel. Si d'aucuns regrettent la «sagesse» de certaines oeuvres, les contre-exemples témoignant de leur liberté d'expression ne manquent pas. L'effacement de la fresque de commande de l'artiste italien Blu au Museum of Contemporary Art de Los Angeles en 2008, peinture acerbe, anti-guerre, est emblématique. 

Le street art, qu'on l'aime ou qu'on le déteste, ne saurait alors laisser indifférent, remplissant ainsi parfaitement son rôle polémique.

Héloïse Balhade

(1) Conférence donnée à l'Académie de Lille en mars 2007
(2) Processus à la fois institutionnalisé avec les nouveaux partages de l'espace public dans les projets et les documents d'urbanisme mais également par des pratiques plus alternatives et activistes, telle la guerilla verte
(3) Voir l'article de Stéphanie Baffico : 'Baltimore, creative city ? L'impulsion culturelle pour une renaissance urbaine'. Revue Urbanités, janvier 2014.
(4) Extrait du site de l'Atelier Trans305
(5) Dans le sens de la «classe créative» théorisée par Richard Florida
(6) L'Express, 'Street art : un mouvement qui s'institutionnalise', Julien Bordier, 15 février 2013.

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