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Chronique | «Raumplan» vs «Plan libre», le Monde d'hier (29-10-2014)

Le «Raumplan» d’Adolf Loos, pionnier de l’architecture moderne, provoque débats et exégèses. Le «Plan libre» de Le Corbusier n’est pas en mal. De Vienne à Paris, Peter Wyeth retrace l’émergence de concepts proches accordant la primauté à l’ancienne capitale des Habsbourgs. Retour dans le Monde d’hier.

Europe

Le «Monde dhier» et lémergence dune modernité : Adolf Loos le père spirituel

L’Autriche connut un contexte historique et culturel particulier dans lequel 'philosophies' et 'manifestes' architecturaux se sont développés. 'L’école d’architecture' d'Adolf Loos réunissait alors de nombreux étudiants qui n’étaient pas forcément destinés à devenir architectes, mais plutôt peintres, poètes, musiciens. Il aimait inviter à déjeuner et les sujets de conversations se concentraient en général sur la philosophie et l’art.

Le cercle d'Adolf Loos incluait Schoenberg, Kokoschka et le philosophe Wittgenstein. Il est possible de faire un parallèle entre la musique sérielle de Schoenberg et l’attitude d'Adolf Loos envers l’ornementation architecturale, les deux supprimant tout effet 'décoratif' en faveur de la simplicité. Le «less is more» de Mies van der Rohe émane de cette même philosophie.

Idem pour Wittgenstein : le contraste entre ce qui peut être dit et non-dit se compare à l’attitude d'Adolf Loos entre extérieur et intérieur, le premier étant neutre, le second richement articulé en termes d’espace et de matériaux. Autre dichotomie, autre écho, chez Freud, cette fois-ci, entre les maigres ressources de la conscience et l’extraordinaire richesse de l’inconscient.

Les cercles intellectuels influents de cette période viennoise ont un retentissement mondial ; ils appartenaient pourtant à une société en décomposition(1). L’Empire austro-hongrois se composait alors d’une remarquable agrégation de cultures et de langues disparates qui parvenaient à coexister et prospérer. L’Allemagne de Bismarck devenait toutefois une concurrente à l’hégémonie autrichienne dans le monde germanophile. La mort de l’Empereur fut un désastre, suivie de la défaite et d’un début de révolution. 1918 signe la fin d’une époque. De tels évènements ne pouvaient pas être sans influence sur la culture du pays.

Adolf Loos était un dandy, un boulevardier qui avait sa cour dans les cafés de Vienne, évitant le bureau pour entreprendre des discussions autour d’une table. Il était de notoriété publique qu’il était un architecte qui ne dessinait pas. Quand bien même il écrivit régulièrement sur certains sujets culturels, comme sur la mode anglaise, il ne mettait jamais par écrit ses idées architecturales ni ne les réunissait en un programme cohérent et dogmatique, au contraire de Le Corbusier.

De retour des Etats-Unis en 1898, Adolf Loos contribua régulièrement aux colonnes d’un journal, écrivant à un rythme moyen d’un article par semaine pendant sept mois d’affilé. Il publia 'Le pauvre petit homme riche' en 1900, 'Architecture' et son plus fameux article 'L’ornement est un crime' en 1910.

02(@Zabia2)_B.jpgMaison Tzara, ParisAdolf Loos y développe une philosophie de l’intérieur. 

Au lieu d’une maison de quatre niveaux, chacun sur un plan similaire, Adolf Loos favorisait un déploiement haut et bas d’un même étage.

Adolf Loos écrivait très peu sur l’architecture et utilisait le plus souvent des citations. 

Celles-ci ne provenaient pas d’ouvrages, de manifestes ou même d’articles spécialisés. 

Elles étaient le fruit de conversations, de pensées, de notes écrites à main levée après quelques évènements artistiques ou littéraires. 

En l’absence de théorie exhaustive, ces quelques fragments se sont transformés en un discours didactique et académique sur l’architecture érigé autour de la personnalité d' Adolf Loos.

Ainsi quelques exemples :

Adolf Loos écrit : «Ceci est une immense révolution en architecture : le concept du Plan projeté dans l’espace... Exactement comme si l’humanité avait réussi à jouer aux échecs dans un cube».

Dans un entretien, peu de temps avant sa mort, Adolf Loos s’exprima ainsi : «Je ne conçois pas de plans, façades ou coupes, je conçois de l’espace. En fait, il n’y a pas de rez-de-chaussée, d’étage ou de sous-sol, ce ne sont que des espaces communicants, vestibules et terrasses inclus. Chaque pièce a besoin d’une hauteur spécifique, la salle à manger différente de celle de l’office, ainsi les planchers sont à des niveaux différents. Sur ce principe doivent se connecter les espaces entre eux afin que la transition de l’un à l’autre se fasse naturellement et sans contrainte et surtout de façon fonctionnelle».

Enfin, la clé de l’empreinte définitive d’Adolf Loos sur l’architecture : «Les projets d’études, donnés comme exercice à son école (Bauschule), devaient être développés depuis l’intérieur vers l’extérieur. Planchers et plafonds étaient d’une importance primordiale, la façade secondaire. Les axes géométriques des plafonds et l’alignement des fenêtres ainsi que le mobilier avaient une importance considérable dans la conception. De cette manière, Adolf Loos exigeait de ses élèves de penser en trois dimensions, dans un espace primaire de forme cubique», résume Paul Wijdeveld dans son ouvrage Ludwig Wittgenstein : Architect(2).

Aucun propos ou écrit d’Adolf Loos ne fut véritablement transcrit en un seul et unique terme théorique. L’un de ses assistants tenta de rassembler son oeuvre complète en 1931. Il s’agit d’un certain Kulka qui trouva un mot pour apprécier l’idée majeure d’Adolf Loos : le «Raumplan». «Raum» peut signifier «pièce», «espace» mais aussi «cubique». L’expression «conception d’un espace cubique» résume les principaux éléments de la philosophie d’Adolf Loos mais le terme «Raumplan» n’a jamais été formulé par lui-même.

En 1990, une exposition pris le parti de mettre en la relation le «Raumplan» d’Adolf Loos et le «Plan libre» de Le Corbusier, accompagnée de la publication d’articles et de débats sur le sujet, suivie d’une réédition en 2007. Le débat reste encore et toujours au coeur du développement de l’architecture moderne.

LADN de la Bizarrerie Parisienne de Jean Welz : le «Raumplan» et le «Plan libre»

Si Adolf Loos, sans réelle intention didactique, participa à l’élaboration d’une théorie architecturale sans véritablement la structurer en un manifeste tel que Le Corbusier dans Vers une Architecture, il faut toutefois noter qu’un autre architecte, Raymond Fischer, s’intéressa au «manifeste» architectural d’Adolf Loos en 1917 et visita, en 1920, son école informelle d’architecture à Vienne, fondée en 1911(3).

Lorsque Raymond Fischer était à l’école d'Adolf Loos, il expliqua que son architecture serait un «chemin aérien» à l’intérieur de la maison et ce, bien avant Le Corbusier(4) qui l’appliqua plus tard dans la villa Savoye, à Poissy. La légèreté pénètre la maison et détient un rôle dans la volumétrie plastique de l’espace.

Cette déclaration est remarquable pour deux raisons : Premièrement, elle donne une nouvelle image inconnue de la poétique architecturale et philosophique d'Adolf Loos. Cette citation est rapportée par Raymond Fischer lors d’un entretien en 1983. Il est généralement convenu que la Maison Muller de 1930 est l’accomplissement de la philosophie d'Adolf Loos ; il y a toutefois moins de consensus quant à la période durant laquelle le concept émergea.

Deuxièmement, Raymond Fischer observe que l’idée apparait environ huit ans avant le «Plan libre» de Le Corbusier mis en oeuvre avec la Villa Savoye. Pour être juste, quelques éléments sont d’ores et déjà apparents dans la Villa La Roche de 1923 et la Villa Cook de 1926. Toutefois, Raymond Fischer assure qu'Adolf Loos était bien en avance sur Le Corbusier.

Qui plus est, le «Chemin Aérien» est un concept en trois dimensions alors que le «Plan Libre» est à deux dimensions, étage par étage, avec un lien entre niveau par le moyen de rampes ; le concept d'Adolf Loos se fonde, quant à lui, sur un même plan avec quelques différences de niveaux rattrapés par des escaliers de quelques marches, mais toujours rattaché à l’élément volumétrique cubique à trois dimensions.

En se référent à la maison Dubin (1927-1928), qu’il signa à côté de la maison Cook de Le Corbusier (1926) et faisant partie d’une rangée de trois maisons du mouvement moderne à Boulogne-Billancourt, la première étant l’oeuvre de Mallet-Stevens (1925), Raymond Fischer ajoute : «C’était l’occasion de réaliser le chemin aérien. J’appelle cela le plan libre en trois Dimensions(5). C’était une architecture où l’intérieur et l’extérieur s’entremêlaient, une architecture gothique dans l’esprit. L’atmosphère de la maison lui donnait vie. C’était une idée proche du Raumplan de Loos. Le Corbusier l’a fait autrement avec ses pilotis qui séparaient la maison du sol»(6).

Le problème de préséance n’est pas totalement gratuit en termes historiques, mais sans doute moins intéressant que la nature même des philosophies. Ce qui est probant dans le terme de «Chemin Aérien» est sa convergence avec l’esprit de la philosophie architecturale d'Adolf Loos tandis que le terme «Raumplan» ne fait aucune référence à la spécificité tridimensionnelle des intérieurs d’Adolf Loos. C’est justement cette spécificité tridimensionnelle que le discours et la philosophie d'Adolf Loos détiennent et qui démontrent une dimension architecturale bien plus sophistiquée que celle du «Plan libre» de Le Corbusier.

Le «Plan libre» évoque la suppression ou l’absence de murs en vue de créer de plus grands espaces adaptables sur un étage. Le «Chemin Aérien» appelle, quant à lui, un parcours ascendant dans l’air, une impression confirmée par la citation de Raymond Fischer résumant le dispositif à «un système de tracé dans l’air» sinon à «la valeur du vide».

Peter Wyeth 
Adapté par : Michel Corbé

03(@AndreasDengs).jpgLooshaus, Michaelerplatz, Vienne(1) Dans 'Les Cercles Viennois : diagramme des interactions créatrices à Vienne autour de 1910' d'Edward Timms dans son livre Karl Kraus : les satiristes apocalyptiques : culture et catastrophe dans la Vienne des Habsbourg - New Haven - Yale University Press 1986
(2) Cité dans Ludwig Wittgenstein : Architect, de Paul Wijdeveld. Aucune source n’est donnée mais elle semblerait provenir de la Bibliographie de 'Meine Baschule' (1913) dans Der Architekt, XIX, p69-76
(3) Il apparaît que l’origine du terme provient de la traduction de Raymond Fischer en français de propos tenus par Adolf Loos lui-même en 1920 (comme cité dans la thèse sur Fischer le 'Chemin Aérien', de Pascal Zeller, Ecole d’Architecture de Lyon, projet de fin d’études, 1992). Raymond Fischer dit qu'Adolf Loos parlait parfaitement l’anglais, l’ayant appris à l’école en Angleterre, et il semble qu’ils parlaient la langue ensemble, comme quoi l’équivalent de «aerial way» pouvait être ce qu'Adolf Loos exprima. «Luftaufnahmen Weg» serait une traduction en allemand un peu lourde. «Path» serait une traduction littérale en anglais, mais nous préférons le mot «way», comme dans «Milky Way», où il y a comme une émanation de méthode, c'est-à-dire dans la façon de faire quelque chose - «the way of doing something» - inhérent au mot. Le français, l’anglais et l’allemand étant impliqués dans les mots, 'Chemin Aérien' est sans doute la version la plus élégante
(5) En vérité, Raymond Fischer est cité comme disant «deux dimensions», mais le sens en est raisonnablement clair
(6) Citation de Raymond Fischer, 'Le Chemin Aérien', page 230 / Pascal Zeller, Ecole d’Architecture de Lyon, 1992

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