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Etude pour le théâtre de Parme, 1966-1972 / Aldo RossiEtude pour le théâtre de Parme, 1966-1972 / Aldo Rossi

Livre | Aldo Rossi, un cours de théorie du projet architectural (14-01-2015)

«On doit considérer que l’architecture et la politique sont des sciences dont le moment de création est basé sur des éléments de décision», affirme Aldo Rossi qui ne cache pas son besoin de théorie «comme un fondement à l’action, comme un début de certitude pour ce que nous sommes en train d’accomplir». Extrait de l'ouvrage 'La Tendenza, une avant-garde italienne, 1950-1980'*, publié aux Editions Parenthèses.

Italie | Aldo Rossi

Une architecture pour les musées - Cours de théorie du projet architectural par Aldo Rossi, IUAV, 1965-1966 

1. L’objectif spécifique d’une école d’architecture est de former une théorie du projet et sa priorité sur toute autre recherche est incontestable. La théorie du projet est le moment le plus important, le moment fondateur de toute architecture ; un cours de Théorie du projet doit donc s’affirmer comme l’axe principal d’une école d’architecture.

Maintenant, force est de constater à quel point les théories du projet, autrement dit les explications rationnelles sur la manière de procéder pour faire une architecture, sont inexistantes ou très rares.

S’il nous arrive de lire quelque chose là-dessus, que cela vienne des plus ingénus ou des plus grands, nous constatons surtout que ceux qui soutiennent quelques principes en ligne théorique ont ensuite si peu d’assurance quant à ces pseudo-théories qu’ils ne veulent jamais les vérifier, alors qu’il s’agit du moment le plus important de la théorie en question, celui du rapport entre la vision théorique de l’architecture et la fabrication de l’architecture.

En fin de compte, on peut dire ceci : beaucoup de gens considèrent que la théorie n’est qu’une rationalisation a posteriori d’une certaine action. D’où la tendance à normaliser plutôt qu’à théoriser.

02(@DR)_S.jpgAu risque d’être catalogué dans la catégorie des ingénus, je propose de tracer ici en quelque sorte une véritable théorie du projet ; ou plutôt une théorie du projet qui soit un moment d’une théorie de l’architecture.

Avant de parler d’une théorie du projet, je commencerai par dire ce que j’entends par architecture ; je chercherai donc à donner des définitions de l’architecture. Ensuite, je parlerai des critères dont le projet architectural doit s’inspirer et de ses rapports avec l’histoire de l’architecture. Enfin, j’examinerai ce que je considère comme étant les éléments concrets de l’architecture : la ville, l’histoire, les monuments.

Je devrai aborder les questions de la forme ; un discours plus difficile si nous voulons le conduire du point de vue architectural. Dans la mesure où je considère toute l’architecture comme un fait positif, comme un argument concret, je pense in fine que nous nous heurtons à quelque chose qui ne peut pas être entièrement rationalisé. Ce quelque chose est en grande partie l’élément subjectif, qui a une énorme importance en architecture, comme en politique d’ailleurs. En fait, on peut, on doit même, considérer que l’architecture et la politique sont des sciences, mais dont le moment de création est basé sur des éléments de décision.

J‘ajouterai que, personnellement, je n’ai jamais fait la distinction entre un avant et un après, entre le fait de penser l’architecture et le fait de la projeter. C‘est dire l’importance que je donne à un cours de Théorie du projet. Et j’ai toujours pensé que les artistes les plus importants ont été plus attentifs à la théorie qu’à la pratique et, qu’à certaines époques, comme la nôtre, le besoin se fait sentir d’établir une théorie qui soit surtout considérée comme un fondement à l’action, comme un début de certitude pour ce que nous sommes en train d’accomplir.

Je sais bien qu’il y en a beaucoup qui ne veulent pas entendre parler de théorie : la théorie est dépassée par la méthode, l’architecture moderne est dans la méthode, a affirmé une partie du Mouvement moderne. Comme vous pouvez le voir, je fais référence en particulier à l’enseignement de Gropius ; alors qu’en fait, cette méthode qui se prétendait généralisable a mené à l’éclectisme.

De la méthode, on a compris la leçon tout à fait empirique, celle qui prétend résoudre les problèmes sans ordre logique, au fur et à mesure qu’ils se posent ; alors que cela relève en grande partie du professionnalisme. Ces positions, y compris celle du raptus artistique, ne peuvent pas passer pour des théories.

03(@AldoRossi)_S.jpgLe premier principe d’une théorie est l’obstination dont elle fait preuve vis-à-vis de certains thèmes et c’est justement aux artistes - et aux architectes en particulier - qu’il appartient de dégager un thème à développer, d’effectuer un choix à l’intérieur de l’architecture et de chercher sans relâche à résoudre ce problème.

C’est justement cette obstination qui est le signe le plus évident de la validité et de la cohérence autobiographique d’un artiste ; Sénèque expliquait ainsi que l’idiot est celui qui recommence toujours tout depuis le début et refuse de développer de façon continue le fil de sa propre expérience.

En réalité, si nous devions écrire l’histoire de l’architecture la plus récente - et de l’architecture italienne en particulier -, nous pourrions l’intituler «de la misère de l’architecture», à cause de ce continuel recommencement depuis le début qui est toujours la marque des petits ; à cause aussi de cette façon de s’intéresser à ce qui ne fait pas partie de l’expérience réelle, de la mise en oeuvre, qui est un autre signe de faiblesse et d’extrême fragilité culturelle.

Si vous me demandiez, là maintenant, personnellement, d’énoncer le principe de base d’une théorie de la pédagogie en architecture et donc de la pratique du projet, je vous parlerais de cette obstination à ne s’occuper que d’un seul problème.

Et cette règle a l’air tellement simple que nous finissons tous par ne pas l’appliquer. Il faut que nous arrivions à parler de nos oeuvres, du rêve de notre expérience. Je pense souvent au livre de Raymond Roussel, Comment j’ai écrit certains de mes livres ; parmi les artistes et les interprètes de la culture moderne, Roussel est un de ceux qui m’ont le plus appris et ce livre est fondamental dans la mesure où il propose une théorie de la composition qui essaye de dominer tous les aspects de la création artistique.

04()_S.jpgTous ceux qui s’investissent sérieusement dans l’architecture, tous ceux qui projettent et pensent les édifices devraient nous dire : 'voici comment j’ai fait certaines de mes architectures'. C’est ce que je me propose de faire dans un futur proche.

Aujourd’hui, ce qui est intéressant dans ce que je vous raconte vient peut-être du fait que je cherche à démarrer des prémisses et des questions internes à l’architecture, des questions qui s’intéressent à la signification de l’architecture et à sa fabrication. 

C’est-à-dire que je cherche à dépasser le fonctionnalisme plus ou moins déclaré qui parcourt, depuis Vitruve, tout l’iter de la pensée architecturale. 

Il est probable qu’en procédant ainsi et en abandonnant des schémas dont la certitude n’est qu’apparente, je laisse mon discours ouvert et inachevé.

2. Maintenant, je vais exposer brièvement ce qu’est, selon moi, l’architecture. L’architecture est une création, au sens positif du terme, inséparable de la vie et de la société dans laquelle elle se manifeste.

L’architecture est un fait essentiellement collectif. En construisant leurs habitations, les premiers êtres humains ont réalisé un environnement plus favorable à leur vie ; ce faisant, ils ont construit un climat artificiel selon une intentionnalité esthétique.

L’architecture apparut ainsi en même temps que les premières traces de la ville. L’architecture est donc de même nature que la formation de la civilisation ; il s’agit là d’un fait permanent, universel et nécessaire, dont les caractéristiques immuables sont la création d’un milieu plus propice à la vie et l’intentionnalité artistiques. C’est en ce sens que les auteurs de traités des Lumières voient dans la première cabane le fondement positif de l’architecture.

L’architecture se constitue donc avec la ville et, avec la ville, les habitations et les monuments se constituent dans le temps. Dès le début, les habitations et les monuments, les faits privés et les faits collectifs s’imposent comme les termes de référence de l’étude de la ville. Ils constituent les principes de classification de l’analyse aristotélicienne de la ville.

L’architecture et la ville se distinguent de n'importe quel autre art ou science parce que ce sont à la fois des éléments naturels et des éléments de transformation de la nature. Ce type de définition a parcouru toute l’histoire de la pensée architecturale et peut se résumer dans la définition que Viollet-le-Duc donne de l’architecture, à savoir une «création humaine» ou dans celle, plus récente, de Lévi-Strauss qui parle de la ville comme de «la chose humaine par excellence».

Effectivement, rien ne nous touche autant que les grands édifices qui traversent la campagne et cette façon qu’a l’architecture de se poser comme un signe concret de la transformation de la nature opérée par l’homme.

05(@AldoRossi).jpgChapelle, columbarium et cône  - Composition pour le cimetière San Cataldo, Modène, Italie (aquarelle, 1972) / Aldo RossiC’est ainsi que toute la ville et le territoire sont une partie de cette construction, une part de l’architecture. C’est en ce sens que Carlo Cattaneo disait de la nature et de la ville qu’elles étaient également la patrie artificielle de l’homme, de même qu’il affirmait qu’il est impossible de connaître la réalité de la campagne, des territoires, des villes, sans songer qu’il s’agit d’un énorme dépôt de fatigues : un dépôt de fatigues qui exprime la fabrication concrète de la ville dans le temps.

Quand Milizia s’attaque à la question de la définition de la ville (je cite justement Milizia pour son attitude caractéristique de la pensée des Lumières vis-à-vis de l’architecture), il s’interroge sur la définition de l’architecture par rapport aux autres arts et écrit, ramenant la définition au naturalisme du XVIIIe siècle : «En vérité, il manque à l’architecture le modèle formé par la nature ; mais elle en a un autre formé par les hommes, selon l’industrie naturelle qu’ils employèrent à construire leurs premières habitations». En considérant ainsi l’architecture, il est contraint de se détacher d’une image d’imitation naturaliste et se reporte à l’intérieur d’une vision historique.

Aldo Rossi

La Tendenza - Une avant-garde italienne, 1950-1980, de Cristiana Mazzoni ; Editeur : Parenthèses Editions ; Format : 26,5cmx24,5cm ; 350 pages ; Intérieur : Quadri ; Couverture : Broché ; Prix : 26,00 euros.

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