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Chili | Gaudí, faire-valoir et starchitecte parmi tant d'autres ? (21-01-2015)

Si la Sagrada Familia poursuit son chantier depuis 130 années, la ville de Rancagua, à environ cinquante kilomètres au sud de Santiago du Chili, va poser la première pierre d’un chantier unique, celui d’une petite chapelle haute de 30 mètres, la seule oeuvre de Gaudí hors d’Espagne. Un projet entre hommage et marketing territorial.  

Cultes | Chili | Antoni Gaudí

La mondialisation n’est pas un fait récent et il n'y a rien de bien nouveau non plus à ce qu’un architecte soit courtisé de par le monde.

Si l’horrible mot de «starchitecture» a émergé il y a quelques années, dénonçant un système mêlant communication et instrumentalisation de l’art de bâtir, la renommée internationale de maître d’oeuvre est bien plus ancienne.

Que Le Bernin ait fait un voyage remarqué jusqu’à Paris et que Gustave Eiffel ait pu construire de Budapest à Saïgon en passant par La Paz, rien de moins étonnant.

Cette diffusion de l’architecture à l’échelle continentale voire planétaire à travers la vision d’un homme est sans doute à même d’être ravivée avec ce projet fou de construire au Chili une chapelle selon les dessins d’Antoni Gaudí.

02(@CorporacionGaudiTriana)_B.jpg J. A. Montañés Bermúdez, journaliste au quotidien espagnol El Pais, relate dans un article du 17 janvier 2015 la malédiction de Gaudí à l’étranger : «Il n’a pas eu de chance avec ses projets internationaux. En 1893, il a imaginé les dessins d’un ensemble comprenant couvent, hôpital et école à Tanger [...] Les plans n’ont jamais été concrétisés, pas plus que ceux d’un fameux gratte-ciel de 360 mètres, l’hôtel Attraction à New York».

Le projet chilien qui a connu le même sort date des années 20. J. A. Montañés Bermúdez rappelle même les origines d’un dessein et remonte jusqu’en 1909. A l’époque, le franciscain Angélico Aranda visitait Barcelone en vue de «perfectionner» son coup de pinceau ainsi que ses connaissances en architecture.

«Nous savons seulement qu’à cette date, Angélico Aranda a demandé à Gaudí un autographe durant la visite du chantier de la Sagrada Familia et qu’il y avait dans l’atelier de l’architecte une peinture d’Aranda. Nous avons également connaissance d’un don important que le frère avait fait pour soutenir la construction du temple», poursuit-il.

03(@AGaudi)_B.jpgUne décade après cette rencontre en terre catalane, l’homme d’église, suite à un échange épistolaire avec l’architecte, lui passe commande. 

«J’aimerais mettre en pratique une oeuvre originale, très originale et j’ai pensé à toi», lui écrit-il, en précisant qu’il s’agirait là de concevoir un édifice «comme lui seul sait les faire».

Dédié à Sainte-Marie-des-Anges, le «portioncule» - en hommage à la chapelle dédiée à l’indulgence et à la pauvreté de Saint-François-d’Assise - devait être un «lieu de pardon». 

Antonio Gaudí y voit l’opportunité d’un projet servant «la communion spirituelle entre Espagne et Amérique».

Au début du XXe siècle, un voyage au Chili n’avait rien d’une évidence. L’architecte ne s’y est donc pas risqué. 

Aussi demande-t-il au frère Aranda nombre de détails : «Mon intérêt se porte sur des informations premières comme la situation et les conditions du lieu : le site est-il situé dans une zone ouverte ou bien se trouve-t-il enserré entre des constructions ? [...] Il me faudrait également connaître l’intensité des vents dominants et si les cyclones sont fréquents», écrit-il.

La correspondance - dont seule la copie subsiste aux Archives du Diocèses de Barcelone, les originaux ayant été brûlés pendant la Guerre civile - retrace toute l’histoire d’un projet seulement redécouvert en 1973.

04(@AGaudi)_B.jpgCooperativa.cl revient, dans un article du 16 janvier 2015, sur le vif intérêt de l’architecte pourtant contrarié par un manque de temps.

«Antoni Gaudí a répondu favorablement même s’il avait indiqué au début dans une lettre être très occupé. Il précisait aussi qu’il était justement en train de concevoir pour la Sagrada Familia une chapelle dédiée à cette vierge», explique Beatriz Valenzuela, en charge du projet dans les colonnes du site d’information.

Le chantier barcelonais ne permettait pas encore la construction de cette partie de la Sagrada Familia dédiée au culte de Sainte-Marie-des-Anges. 

Aussi, Antonio Gaudí a envoyé les dessins originaux au Chili afin qu’ils puissent, aux antipodes, entreprendre les travaux bien avant qu’elle ne soit, à Barcelone, «réalité dans le magma du temple», indiquait l’homme de l’art.

Les deux projets auront pris, l’un et l’autre, du retard mais ne resteront pas de papier. En 1996, la Corporation Gaudí-Triana de Chile avait d’ores et déjà milité pour la réalisation de cette chapelle.

05(@CorporacionGaudiTriana).jpgAujourd’hui, les dessins de Gaudí sont récupérés politiquement et Michelle Bachelet, présidente du Chili, en fait une affaire d’Etat. L’ambition spirituelle du frère Aranda est désormais un enjeu économique. Le slogan est déjà tout trouvé : l’unique réalisation de Gaudí hors d’Espagne et le ministère du Tourisme se félicite de la «diversification» des «attractions» de la région.

L’époque est bel et bien différente de celle où quelques oraisons étaient promises au génie catalan en guise de rémunération.

Dans cette lignée ou presque, Christian Matzer, architecte, porte ce projet depuis près de vingt ans. Il espère «convertir l’endroit en un espace de rencontre pour les êtres humains qui, de nos jours, sont complètements immergés dans un contexte de bombardements médiatiques qui ne laissent aucun moment pour observer et [se] retrouver», explique-t-il à l’agence de presse EFE.

Le projet prévoit ainsi un espace boisé à proximité, «la forêt du silence».

Loin s’en faut pour faire beaucoup de bruit !

Jean-Philippe Hugron

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