Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Entretien | Gilles Perraudin, 16 rue Jacques Imbert-Colomès, Lyon (28-01-2015)

«Le détail que nous préférons est celui que nous n’avons pas eu besoin d’étudier, parce qu'il est arrivé naturellement dans le processus du projet», confie Gilles Perraudin à Architect I met*. A ses côtés, Nobouko Nansenet, collaboratrice à l’agence, défend ses vues. «Je ne m’approprie pas un projet à titre personnel, je ne me sens pas auteur», dit-elle.

France | Gilles Perraudin

Parcours

Gilles Perraudin : J’ai fait mes études à l’école d’architecture de Lyon. J’ai créé mon agence en 1980, associé à Françoise-Hélène Jourda puis j’ai fondé Perraudin Architecture. En 1990, j’ai acquis une propriété viticole dans la région de Nîmes au bord de la Camargue. J’aime la méditerranée et le vin ! Et on cherchait une maison pour sortir un peu de Lyon...

En 1996, j'ai réussi le concours pour être professeur titulaire à l’école d’architecture de Montpellier. Je me suis transporté dans le Sud où j’ai installé mon agence dans les chais que j’avais construits. Le vignoble s’est développé et, pendant longtemps, j’ai fait du vin. Comme six hectares demandent beaucoup de temps, je travaille désormais avec un cultivateur qui entretient les vignes ; la récolte est vinifiée sous mes directives.

Je suis resté professeur titulaire d'architecture à Montpellier jusqu'en mars dernier (2013, ndlr.), date à laquelle j'ai démissionné parce que je ne supportais plus l’administration... Je suis revenu à Lyon car je voulais retrouver un contexte qui me plaisait. Mon implantation dans le Sud a coïncidé avec la redécouverte du matériau pierre : c’est une période où j’ai beaucoup cherché, beaucoup essayé et rencontré bien des échecs. La pierre impose des recherches. Nous n’avons plus la culture de la construction en pierre et elle a été perdue très largement.

Nous allons dans les pays où sont nos clients : des projets se font à l'étranger et aussi des conférences... Le mois dernier, j’étais à Oslo, auparavant à Prague... Je pars faire le tour de l’Australie pour une série de conférences dans toutes les grandes villes... J'adore voyager, on se déplace tout le temps. Et puis, il y a les vignes dans le Sud, l'agence à Lyon, mes enfants à Paris... Nous avons des consultants à Barcelone, à Londres... Mes collaborateurs viennent d’un peu partout. Récemment, j’ai retrouvé l'un deux, d’origine allemande ; parti chez Piano puis au Brésil, il travaille désormais à Oslo pour Snøhetta. Dire que notre relationnel couvre le monde entier, ce serait peut-être prétentieux, mais je retrouve un peu partout, dans le monde, des gens qui ont travaillé ici.

Nobouko Nansenet : Pour résumer, je suis née à Paris parce que si on fouille, ça devient compliqué ! J’ai été diplômée à Strasbourg. J'ai travaillé dans les Vosges chez différents professeurs pendant mes études et brièvement à Lyon avant d'arriver ici, et là j’ai cinq ans d’agence. La passion du dessin est une des raisons pour lesquelles j’ai postulé.

05(@Perraudin).jpgArchitects I Met : Quel bâtiment auriez-vous aimé avoir dessiné ?

Gilles Perraudin : Aucun. Il n’y a pas de dessin sans dessein, c’est-à-dire sans intention fondée sur une demande précise. Une intention qui est d'abord mentale avant d'être une forme. En revanche, il y a des projets que je n'ai pas pu réaliser.

J’ai dessiné le collège de Vauvert entièrement en pierre. Après deux chantiers en pierre massive qui s’étaient très bien passé, nous nous sommes heurtés à une culture d’entreprise dominée par le tout béton. J'ai peut-être été trop ambitieux... Quand nous avons consulté les entreprises, elles n’ont pas compris le projet et l’ont surestimé. Les élus, convaincus de notre erreur, ont préféré abandonner un projet pourtant entièrement dessiné ! L'agence s'est retrouvée d'un seul coup sans travail... Deux années complètes furent mises à la poubelle... Ce fût très dur.

Mais c’est un peu notre quotidien : des situations avec des problèmes politiques qui nous échappent, étant en dehors de tous les systèmes de pouvoir. Nous faisons seulement notre métier, mais quand ils se bagarrent entre eux, ce sont les architectes qui payent les pots cassés.

Nobouko Nansenet : Je pense que j'aurais bien aimé dessiner ces choses qui ne se dessinaient pas, de l'architecture vernaculaire. Moi qui aime le dessin, à chaque fois que je vois des relevés de bâtiments avec des murs épais d'un mètre, ça me fait envie... Les gros murs en pierre avec des escaliers, des passages secrets...

Le projet dont vous êtes le plus fier ?

Gilles Perraudin : Nous sommes fiers de tous nos projets, sans distinction. Il n’y a aucun projet sur lequel nous n’avons pas porté le maximum d'attention. Il n’y a jamais eu de projet laissé de côté, c’est même ce qui nous pose des problèmes ! On carbure à l'intérêt architectural, alors tout est intéressant.

Nobouko Nansenet : Je suis chargée de projet, donc je m'investis à fond parce que j'aime bien les projets de l'agence. Je ne me sens toutefois pas 'fière de', je ne m’approprie pas un projet à titre personnel, je ne me sens pas auteur.

Gilles Perraudin : Je pense qu’un projet est dessiné pour les autres et nous sommes fiers, tout simplement, que des gens puissent s'y sentir bien et l'apprécier. A partir du moment où le projet est fini, il ne nous appartient plus, il appartient à ceux qui le vivent, il n’y a pas de fierté à avoir.

Nobouko Nansenet : Mais quand on arrive à convaincre ou à trouver l'astuce pour faire ce à quoi on tient...

Gilles Perraudin : Fierté n’est pas le bon terme. C’est davantage une satisfaction, une conscience professionnelle qui nous rend heureux. Si nous arrivons à convaincre le maître d’ouvrage de réaliser en pierre, nous sommes heureux. Fiers, je ne sais pas, mais heureux oui !

02(@Perraudin)_S.jpgLe détail fort de l'un de vos projets ?

Gilles Perraudin : Comme nous sommes obsédés par les détails, ils sont tous géniaux ! Le détail que nous préférons est celui que nous n’avons pas eu besoin d’étudier, parce qu'il est arrivé naturellement dans le processus du projet. Nous aimons de plus en plus les projets en pierre où il n’y a quasiment rien d’autre : on fait un mur en pierre et c'est tout. C’est la manière d'être de l'agence, d'être très attentif à tous les détails.

Quel projet architectural ne feriez-vous jamais ?

Gilles Perraudin : Il n’y a pas de projets inintéressants. Si on nous confie un projet, il devient intéressant.

Nobouko Nansenet : Il y en a beaucoup, au sens critique, parmi ce qui se fait aujourd’hui. A l'inverse, je ne sais pas s’il y a un programme que je refuserais.

Gilles Perraudin : Un centre de torture, je pense que nous refuserions sûrement ! Mais l'architecture n’est pas faite pour satisfaire strictement un programme donné. Elle doit toujours dépasser le programme. C'est la grande difficulté de l'architecte : répondre à un usage immédiat mais aussi transcender, aller au-delà.

Si je fais un McDo, ce sera quelque chose dans lequel fonctionnera un McDo mais pourra, un jour, abriter une librairie ou autre chose... C’est contradictoire mais passionnant. Nous sommes dans un espace qui a été pensé pour être un atelier ; or, c’est une agence d'architecture. Ce pourrait être un logement aussi. La structure qui compose cet espace échappe totalement à l'usage premier, tout en le satisfaisant. C’est le vrai travail de l'architecte.

Quelle serait pour vous la cité idéale ?

Gilles Perraudin : Celle où je serais heureux ; où sommes-nous heureux, vous, moi ? J'aime beaucoup Venise, parce qu’il n’y a pas de voitures, pas de bruit. Une ville silencieuse serait une ville idéale... Une ville où l'on pourrait jouer de la musique mais sans nuisance sonore, sans mobylette, sans moto... Je dois faire une conférence samedi sur l'avenir des villes et je prends les villes du passé en référence. Ne plus utiliser les véhicules motorisés pour circuler en ville, se déplacer à pied ou à cheva..l. Voilà la ville du futur, la ville idéale.

Nobouko Nansenet : Pour moi, ce serait d'en changer régulièrement.

Préférez-vous parler ou dessiner ?

Gilles Perraudin : Parler en dessinant, toujours. Parce que les deux sont indispensables dans le travail architectural, l'un et l'autre sont de l’ordre de la pensée.

Nobouko Nansenet : Dessiner. Ne vous arrive-t-il jamais de vouloir expliquer quelque chose sans trouver les mots ? C’est là qu’il faut dessiner.

Gilles Perraudin : Notre métier va nécessairement vers le concret et le dessin est plus adapté que la parole. Mais la parole peut parfois être plus efficace que le dessin. Notamment dans l’argumentaire. J’ai réalisé un projet sans jamais le dessiner, le mémorial à la déportation des enfants de Lisieux : l'intention s'est formée, s'est incarnée au travers du disponible des éléments du contexte, mais il n’y a pas eu de dessin. Il nous arrive aussi de travailler en maquette avant même de dessiner.

04(@Perraudin).jpgLa première fois que vous vous êtes sentis architectes ?

Nobouko Nansenet : Qu’est-ce qu'être architecte ? Honnêtement, je n'en sais rien. Je crois que c’est comme être adulte, je ne me sens toujours pas architecte !

Gilles Perraudin : Je crois que je me suis toujours senti architecte. Je n’ai jamais songé à faire autre chose ! Mais l'architecture est sans doute l'art le plus difficile et très peu d'architectes peuvent prétendre qu'ils sont architectes. Probablement quand Kahn a terminé les laboratoires de La Jolla... ou la bibliothèque d'Exeter... Alors, il a pu prétendre être architecte et dire : «j'ai peut-être atteint quelque chose».

La question qui vous tourmente ?

Gilles Perraudin : Faire rentrer les honoraires... Le reste ça ne me tourmente pas, ça m'enthousiasme !

Qu'est-ce qui vous exaspère en architecture ?

Gilles Perraudin : Rien, tout me passionne. Toute question d'ordre architectural est passionnante, non ? On est exaspéré par les réglementations omniprésentes, souvent issues de processus de lobbying. On est exaspéré, mais on fait avec.

Le bâtiment le plus grotesque de Lyon ?

Nobouko Nansenet : On ne fait pas de délation !

Gilles Perraudin : Grotesque, ça vient de grotte. C’est un style né avec la Renaissance, qui représentait des scènes s'inspirant de l’image de la grotte. Cette expression a conduit à des formules qui sont devenues un peu exagérées. Alors 'grotesque' voudrait-il dire inadapté au contexte ? Je ne sais pas...

Votre musique du moment ?

Nobouko Nansenet : J'en ai plein. Je vais dire Zakarya, un groupe de jazz, rock contemporain, klezmer. Avec un accordéon, ça reste surtout instrumental. 'Tentative d'épuisement d'une mélodie yiddish' par exemple.

Gilles Perraudin : Il n’y a pas de musiques du moment, il n’y a que des musiques éternelles. Pourquoi pas Brassens, bien sûr. Brave Margot «qui donne la tétée à son chat» et «même les gendarmes par nature si ballots étaient touchés par les charmes d’un si beau tableau».

Que diriez-vous aux jeunes architectes ?

Gilles Perraudin : En général, quand je les rencontre, je leur dis 'bonjour'... Ou 'bonne soirée' si c’est plus tard... Et puis 'courage', parce que c’est un métier où il faut aller chercher le travail et où on est, sans arrêt, en mouvement.

L'architecte qui vous accompagne ?

Gilles Perraudin : Mes assistants qui m'accompagnent tous les jours.

Nobouko Nansenet : Aalto.

Ce que vous retenez de vos années d'études ?

Gilles Perraudin : Je m'en souviens plus !

Nobouko Nansenet : C’est toujours le dilemme entre théorie et pratique, parce que j'aimais bien la théorie, j'aimais aussi la pratique. Là, le dilemme n'est pas résolu !

Gilles Perraudin : Mon souvenir c’est surtout celui d’une immense liberté. En 68, les écoles se sont séparées des Beaux-Arts et ont créé leurs propres unités, des unités pédagogiques d'architecture. Personne ne savait ce qu'il fallait enseigner, ni comment. Tout le monde donnait son avis, moi aussi... C’était fantastique et j'en ai profité pour voyager. Je pense que la seule façon d'apprendre l'architecture, c’est de voyager. Les écoles, sans doute faut-il les bannir ça, c’est une catastrophe !

03(@Perraudin)_S.jpgPour vous, c’est quoi la suite ?

Gilles Perraudin : Comme tous les jours. Nous étions aujourd’hui en déplacement à Toulouse et après votre interview et avant de terminer la soirée, j'ai rendez-vous pour discuter de notre prochain livre sur comment construire en pierre aujourd’hui. Livre que j'ai écrit et où Nobouko a fait les dessins.

Propos recueillis par Esther Guillemard, Charlotte Vuarchex et Suzie Passaquin

* Architectes, curieux et avides de rencontres, les membres de l'association 'Architects I met' vont à la rencontre d'autres architectes autour du monde. A travers ces personnalités, ils explorent différents lieux et thématiques.

En savoir plus : http://architectsimet.com/

Réagir à l'article


Album-photos |L'année 2018 de Chaix & Morel et Associés

L’année 2018 fut riche en livraisons de bâtiments et en émotions ! Voir sortir de terre des projets emblématiques comme la tour SKY 56, le Village de Roland-Garros ou l’immeuble Lände 3 à Vienne est...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Dietrich | Untertrifaller Architectes

L’actualité de l’agence franco-autrichienne Dietrich | Untertrifaller Architectes est très riche. Parmi les livraisons récentes à l’international et projets en cours, on trouve notamment deux...[Lire la suite]


Album-photos |L'année 2018 de Silvio d'Ascia Architecture

L’agence Silvio d’Ascia Architecture a livré en 2018 le projet « O’rigin », un immeuble de bureaux qui revendique une simplicité intemporelle à travers une architecture de pierre. L’agence...[Lire la suite]

Album-photos |MARCIANO Architecture

2018, retour aux sources … après l’avoir fréquenté comme restaurant universitaire, j’ai eu la chance de repenser la transformation de l’Hexagone en bibliothèque et lieu de vie. Le voilà...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 d'Ellenamehl

2018 : une année de chantiers tous azimuts ! 2019 devrait être du même ordre… Réemploi du bâti, seconde vie, site patrimoniaux complexes ou bâtiments neufs dans des quartiers en devenir, l'agence ne...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Bernard Desmoulin

Mes amis Pline, Cicéron, Tacite, César, Horace, Virgile, Aristote, Xénophon et Homère se joignent à moi pour souhaiter au Courrier de l’Architecte une digne année 2019. Bernard Desmoulin[Lire la suite]