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Canada | In memoriam, Abstrakt voit rouge à Ottawa (18-02-2015)

Lutter contre les destructions. Manifester contre les constructions. A croire que le seul statu quo est salvateur. A Ottawa, le mémorial aux victimes du communisme attire les critiques de la profession. L’Institut Royal d’Architecture du Canada s’est exprimé en défaveur du projet de studio Abstrakt. Qui l’eût cru ?

Bâtiments Publics | Culture | Canada | Abstrakt

Lors de l’après-midi du 5 février 2015, l’Institut - représentant pas moins de 4.800 membres - a lancé un appel à destination du gouvernement pour qu’il «revoit sa décision d’ériger l’imposant monument de béton sur un site proéminent et revienne sur les plans initiaux», explique John Geddes sur le site du magazine hebdomadaire Maclean's.

Un temps envisagé à l’ouest du Parlement national, le projet a été déplacé en face de la Cour Suprême du Canada. «Nous pensons que cet endroit doit être préservé et offert à une construction dont le contenu, la qualité et la dignité sont à la mesure du contexte», affirme l’Institut.

Voilà une critique ouverte quant au dessein de studio Abstrakt. «Ce site devrait être proposé à un projet qui présente des aspirations apolitiques et impartiales du système judiciaire canadien», poursuit l’Institut.

02(@Abstrakt)_B.jpgLe journaliste, quant à lui, y note un écho au propos de la présidente de la Cour, Beverley McLachlin, relayés par Ottawa Citizen dans un article du 27 janvier 2015. Le journaliste Don Butler, qui a eu en mains la missive destinée à Michelle d’Auray, ministre des travaux publics, en reprend les passages les plus importants.

Entre autres, celui qui précise que le monument choisi «pourrait envoyer un mauvais message dans une cité judiciaire, communiquant involontairement un caractère morne et brutal qui n’est pas en lien avec un espace dédié à l’administration de la justice».

Pour confirmer la haute appréciation, le journaliste s’en réfère aux propos critiques de Shirley Blumberg, architecte de Toronto, membre du jury qui a sélectionné le projet. L’ensemble mémoriel imaginé par Abstrakt se concentre, selon elle, sur la «brutalité et la cruauté (des régimes communistes) d’une façon troublante. Cela ne conduira personne à penser qu’un monde meilleur est possible».

Elle regrette ainsi le manque de pédagogie et l’absence de vision prospective à travers le trait sombre du monument finalement choisi.

Reste à comprendre si le problème est le site ou bien le projet lui-même voire, plus en amont, sa signification.

En ne souhaitant pas politiser sa position, Beverley McLachlin laisse à entendre que le débat est purement esthétique et symbolique.

Roy MacGregor, journaliste pour le quotidien canadien The Globe and Mail, dans l’édition du 30 janvier 2015, va plus loin. «Au monde, le Canada est, bien sûr, le maître incontesté dans l’art des excuses. Il n’y a d’ailleurs qu’un fou qui irait nier les millions de victimes du communisme, un nombre qu’il faudrait sans doute mettre en parallèle avec des crimes du capitalisme en remontant jusqu’aux Croisades et aux guerres des épices par exemple», écrit-il. Au-delà de toute doctrine, un monument à la bête humaine, aussi sauvage que sanguinaire, ne suffirait-il donc pas ?

A travers ce débat, il y a fort à parier que ce devoir de mémoire n’est pas réalisé et que la plaie reste béante. Pis encore, il y aurait quelques souvenirs à refouler.

03(@Abstrakt)_B.jpgMémoriaux et autres édifices commémoratifs, derrière leur esthétique, interrogent difficilement. L’angoisse d’une histoire sombre est parfois mise à mal par une lumineuse plastique.

Faire oeuvre pédagogique n’est peut-être pas, non plus, la fonction de ces édicules. Laissons les livres expliquer. A l’architecture de signifier.

De papier, ce monument aux victimes du communisme incarne d’ores et déjà, par le débat qu’il éveille, bien des symboles. Le mérite à Abstrakt.

Jean-Philippe Hugron

 

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