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Etats-Unis | Les mégalo-structures de Jon Jerde, un hommage (04-03-2015)

Il n'est pas dans l'habitude du Courrier de l'Architecte de tenir un carnet et de publier les nécrologies convenues en ces tristes occasions. L'exception fait toutefois la règle. Jon Jerde est décédé le 9 février 2015 mais son oeuvre a disparu des livres d'architecture - si tant est qu'elle y fut un jour mentionnée - bien avant encore. Il faut dire qu'il est le concepteur de casinos et de centres commerciaux, de canards super-size. Bref, tout pour être ignoré.

Etats-Unis | Jon Jerde

Il fallut attendre neuf jours pour que The New York Times réagisse, sous la plume de Bruce Weber, à la mort de l'architecte. Le journaliste reprend alors, en propos liminaires, les termes d'Ada Huxtable, critique, auteur de L'Amérique irréelle, pour qui «Mr Jerde» était «un maître établi en ce qui concerne les centres commerciaux modernes et tous les clones et avatars qui en résultent».

Brucer Weber ajoute que Jon Jerde «se présentait, plus qu'en constructeur, en faiseur de lieux et en créateur d'expériences».

«Son travail coloré et éblouissant a souvent été perçu comme un antidote aux 'malls' fades et convenus qui ont proliféré dans les années 60 et 70 aux Etats-Unis en-dehors des centres-villes», poursuit-il.

Ceci étant écrit, plus que l'architecture elle-même, le programme pose question et éveille les critiques. Si les grands magasins peuvent faire les belles pages d'études historiques, les temples du shopping façon US sont rapidement répudiés.

02(@SlicesofLight).jpg«En essayant de réinventer la place de village, Mr. Jerde avait quelque chose d'une figure controversée ; il était loué pour son interprétation contemporaine du centre 'pré-suburbain' et pour sa manière de créer des destinations urbaines (du moins qui paraissent urbaines) à même de drainer des foules de curieux et de chalands. Par la même, il était critiqué pour remplacer des lieux publics traditionnels en des ersatzs de places qui avaient davantage à voir avec de vénaux parcs d'attractions», relate-t-il.

Bref, de quoi rapporter les mots du critique Herbert Muschamp pour qui l'oeuvre est davantage digne d'un Oscar que d'un Pritzker. Jon Jerde, un art entre Hollywood et Broadway.

03(@ThHawk)_S.jpgDavid Colker, dans un article paru dans l'édition du 9 février du LA Times, insiste sur l'importance des Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984 dans la carrière de l'architecte.

«Il a travaillé avec la coloriste Deborah Sussman. Ensemble, ils ont conçu des structures temporaires, des panneaux, des bannières, des portiques, des drapeaux, des pylônes en vue d'unifier l'espace immense du parc olympique. Cet ensemble abstrait et coloré était décrit par Jerde comme une 'invasion de papillons'», rappelle-t-il.

A l'époque des olympiades, le Time Magazine assurait que «s'il y avait une médaille d'or pour la créativité et l'ingénuité, l'équipe américaine l'aurait obtenue». L'événement a ouvert, selon David Colker, «la marche vers le succès».

Depuis, Jon Jerde a mené tambour battant une agence de plus de cent collaborateurs à travers le monde. En plus de ses bureaux à Venice Beach, il a ouvert des antennes à Shanghai, Hong Kong et Séoul.

04(@josephA)_S.jpgEn 1993, il réalise CityWalk en marge d'Universal Studio. L'opération compte parmi les projets les plus emblématiques de l'architecte. Jon Jerde y incarne sa vision d'un complexe de loisirs ludique ouvert sur l'extérieur. Il y mêle référence Art Déco et atours futuristes. Le projet à 100 millions de dollars est jugé par David Colker très «angelano» dans sa façon stylisée de mettre en avant l'animation et la bêtise de la ville.

Toutefois, le projet le plus important aux yeux de l'architecte sera celui de Canal City Hakata à Fukuoka, au Japon. La localisation du projet, en centre-ville, amène enfin Jon Jerde à penser la véritable vocation d'un espace urbain, dans ce cas précis, en déclin.

L'ensemble relève d'un «futurisme de science-fiction façon Blade Runner», note Edwin Heathcote dans le Financial Times du 20 février 2015. Le journaliste note également «l'euro-clacissisme» du centre commercial Beursplein à Rotterdam, le «modernisme vénitien» du centre des festivals de Dubaï ou les «topographies ondulantes» du Kanyon d'Istanbul.

05(@THilberer)_S.jpgJon Jerde aimait à rappeler son enfance solitaire - sa mère alcoolique et son père au travail -. «Je collectais tout un fatras d'objets et de résidus pour en faire des constructions», se souvenait-il. Le jeune garçon imaginait alors des communautés, des bureaux de postes et des bars : «Je fais toujours la même chose mais apparemment à une échelle plus grande», s'amusait-il.

Edwin Heathcote, enfin, s'interroge sur la portée d'une architecture méprisée par ses contemporains. «Il n'a jamais eu le statut d'un Franck Gehry ou d'un Rem Koolhaas», écrit-il.

Et de poursuivre : «Il laissait entendre une explication à cela en affirmant qu'il concevait des lieux plus que des immeubles, quelque chose que la profession n'arrive pas à assimiler. C'est peut-être aussi en réaction à cette exubérance criarde et commerciale qu'il n'a jamais eu de plus grande notoriété. Il n'aurait jamais pu remporter le Pritzker Prize alors qu'un milliard de personnes visitent chaque année ses réalisations, ce qui fait de lui, à n'en point douter, l'architecte le plus populaire du monde».

Jean-Philippe Hugron

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