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Entretien | Marco Bakker, 5 rue des terreaux, Lausanne (09-04-2015)

Que l’architecture soit du bricolage ? Presque ! Qu’un bâtiment puisse être peaufiné à la fin du chantier, qu’une construction puisse ne pas être le fruit d’un calcul savant arrêté par la norme, que l’architecte maîtrise son dessin sont, en fin de compte, les souhaits de Marco Bakker, associé de l’agence BABL. Interviewé par Architects I Met*, il retrace son enseignement néerlandais et sa pratique suisse.

Lausanne | Marco Bakker

Parcours

J’ai d’abord fait une école d’ingénieur en bâtiment puis l’école polytechnique des Pays-Bas à Delft, où j’ai suivi des études d’architecture et d’urbanisme. Etant donné mon année d’échange passée à l’EPFL, j’ai commencé à avoir des contacts avec la Suisse. C’est à cette époque que j’ai rencontré Alexandre Blanc, originaire de Genève, avec qui j’ai fait deux ateliers en troisième année. Une amitié est née, mais je suis toutefois rentré aux Pays-Bas pour passer mon diplôme et décider si je revenais ou non en Suisse.

Alexandre a commencé chez Diener & Diener à Bâle. De mon côté, j’ai travaillé dans différentes agences. Trois ans après notre dernière rencontre, nous nous sommes retrouvés lors d’un vernissage ; nous nous sommes alors dit que nous pourrions faire quelque chose ensemble. Nous avons participé au concours pour l’Exposition Universelle de Hanovre en 2000. A notre grand étonnement, nous avons été retenus et classés 7e.

Pendant ce temps, nous avons eu la possibilité de réaliser à distance un projet pour un oncle d’Alexandre qui habitait au Mexique : c’était notre premier bâtiment. Cela fait maintenant vingt-deux ans que nous travaillons ensemble avec un seul principe : être toujours séparés. Six mois durant, nous avons travaillé dans le même espace. Plus rien n’allait ! Tout d’un coup, il fallait partager l’ensemble des problèmes quotidiens. Nous avons maintenant un bureau à Zurich et un autre à Lausanne, mais chaque projet est partagé de manière très intense, sur toutes les phases.

Le temps, la temporalité et l’intemporalité nous intéressent. A travers ces thématiques, c’est toute l’image dans sa profondeur qui nous interpelle. Nous aimerions disparaître lors de nos interventions, que notre ego soit le moins visible. L’architecture spectacle ne nous intéresse pas.

Où se trouve la contemporanéité ? Voilà ce qui nous passionne. Nous cherchons à éviter l’idée selon laquelle il faut se distancier de l’histoire. Futile, non ? Car, à partir du moment où l’on construit, nous sommes dans l’histoire. Il paraît donc plus pertinent de prendre l’histoire et de fusionner avec.

02(@IMET)_S.jpgSuzie Passaquin & Charlotte Vuarchex : Quel bâtiment auriez-vous voulu avoir dessiné ?

Marco Bakker : La tour Bel-Air à Lausanne. Voilà, sans doute, un bâtiment en métal construit avec énormément de délicatesse. J’aime beaucoup cette construction et la pensée qui découle de ce 'premier’ gratte-ciel.

Le projet dont vous êtes le plus fier ?

Vraisemblablement, le premier projet public que nous avons fait. Il s’agissait de l’agrandissement et de la transformation d’une ancienne villa à Moutier en centre d’art contemporain, le musée Jurassien des Arts. Il nous a fallu tout inventer de A à Z. Nous n’avions aucune expérience d’exécution et, d’un coup, il fallait ériger un musée où tout fonctionne et tout doit être et bien et bon et beau. 

C’était pour nous un défi incroyable ! Nous étions tous les deux, sans personne d’autre. Il fallait penser notre architecture mais aussi notre manière de travailler. C’était aussi notre première rencontre avec les institutions publiques. Ce projet incarne une période d’apprentissage née d’un travail énorme et intense.

Le détail fort de l’un de vos projets ?

Le détail qui nous intéresse est celui qui pose la question de la disparition et de l’apparition et qui porte en lui la nuance entre présence et absence.

Quel projet architectural ne feriez-vous jamais ?

Nous sommes pris dans un mouvement où il n’est pas évident de choisir. Cela arrivera peut-être avec les années.

Il y a aussi, dans cette question, des principes éthiques qui entrent en jeu et permettent de décider. Nous hésiterions, par exemple, à concevoir un projet dont nous n’assurerions pas la livraison car l’architecte, jusqu’au dernier moment, peut avoir une influence ; c’est même ce qui nous intéresse le plus. Ce n’est qu’à travers les différentes phases du processus que nous connaissons parfaitement un bâtiment. Nous prenons même conscience de certains détails dans la dernière ligne droite. C’est bel et bien au moment de la synthèse qu’il faut être présent. Aujourd’hui, trop souvent, un architecte travaille un projet de A à D, puis un autre professionnel prend le relais... La division des compétences est un problème.

Quelle serait pour vous la cité idéale ?

La ville moyenâgeuse.

La première fois où vous vous êtes senti architecte ?

J’avais fait dans le jardin de mes parents une petite cabane. J’avais 13 ou 14 ans A l’époque, les pavés étaient remplacés par de l’asphalte. Mon père a bien dû acheter 100 mètres de route. Tous les pavés ont été mis dans le jardin. Nous avons construit ensemble une voûte. C’était une expérience incroyable. Et la voûte existe encore.

04(@IMET)_S.jpgPréférez-vous parler ou dessiner ?

Dessiner.

La question qui vous tourmente ?

La pensée verte ! Voilà qui me préoccupe énormément. Je trouve la question éthique, certes mais d’un autre côté, elle nous confronte à un problème. Les ingénieurs savent parfaitement calculer le bonheur... Mais c’est bien là que j’ai des doutes ! C’est le thème du bricolage, et non du professionnalisme, qui nous intéresse. Chaque personne doit disposer de sa liberté de pensée, de sa liberté d’action pour construire, soi-même, son bonheur. Nous nous méfions de tout professionnalisme.

Qu’est-ce qui vous exaspère en architecture ?

La même chose : le professionnalisme.

Le bâtiment le plus grotesque de Lausanne ?

Le Learning Center. C’est un bâtiment magnifique et grotesque à la fois. Quand on pense à ce bâtiment, à l’école polytechnique, il y a une sorte d’idolâtrie : «C’est notre bâtiment, c’est l’épicentre de l’EPFL»... Il est formidable mais inutilisable.

Votre musique du moment ?

Le blues de Karthoum, d'Abdel Gadir Salim.

L’architecte qui vous accompagne ?

Chaque jour, quelqu’un d’autre nous accompagne. Aujourd’hui, un penseur nous accompagne, le lendemain, un autre. On lit un livre et on crie à l’évidence ! La plupart des hommes et des femmes auxquels nous sommes attachés sont sur la frontière entre idée architecturale nouvelle et sociologie ou histoire. Les questions fondamentales philosophiques nous intéressent, elles nous concernent tous. Il y a deux ans, Richard Sennett a beaucoup influencé notre rapport à l’artisanat. Ce que sait la main est un des livres qu’il a écrits et qui nous a marqué.

Ce que vous retenez de vos années d’études ?

Durant les études, la pensée suit un enseignement chronologique. Après avoir quitté l’école, nous nous confrontons à un univers qui n’a plus rien à voir avec ce que nous avons appris. Petit à petit, il faut reconstituer le puzzle. L’école est un grand réservoir de pensées et d’idées.

03(@IMET)_S.jpgLa question qu’on aurait dû vous poser ?

Notre rapport aux nouvelles problématiques notamment la manière dont nous travaillons aujourd’hui et celle de demain. Il y a, en Suisse, une culture de la construction très ancienne où l’architecte supervise un projet de A jusqu’à Z. Toutefois, de plus en plus, sous l’influence de pays voisins, l’entreprise semble vouloir reprendre la responsabilité et l’énergie du projet. Cela bouleverserait notre pratique.

Propos recueillis par Suzie Passaquin & Charlotte Vuarchex

* Architectes, curieux et avides de rencontres, les membres de l'association 'Architects I met' vont à la rencontre d'autres architectes autour du monde. A travers ces personnalités, ils explorent différents lieux et thématiques.
En savoir plus : http://architectsimet.com/

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