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Portugal | Nuno Teotónio Pereira, le modernisme contre Salazar (15-04-2015)

Dans la lignée des reconnaissances tardives, après Frei Otto, lauréat du Prix Pritzker 2015, Nuno Teotónio Pereira s’est vu récompensé le 13 avril 2015, à 93 ans, du Prix de l’Université de Lisbonne «pour sa pratique brillante» de l’architecture mais aussi en tant que «figure éthique». L’homme, formé pendant la Seconde Guerre mondiale, n’a eu de cesse de vouloir imposer le modernisme, marquant ainsi son opposition au régime salazariste.  

Portugal | Nuno Teotónio Pereira

Une dépêche de l’agence de presse portugaise Lusa annonçait le mardi 14 avril que l’Université de Lisbonne avait attribué son prix à l’unanimité - sur proposition de l’Ordre des Architectes - à Nuno Teotónio Pereira.

Le prix de l’Université de Lisbonne (ULisboa) est attribué annuellement pour récompenser le mérite d’une personnalité qui a contribué «de façon notable au progrès des sciences et/ou de la culture au Portugal». Adriano Moreira, sociologue et académicien et le neurochirurgien João Lobo Antunes ont reçu cet honneur, respectivement en 2013 et 2014.

Voilà donc, en plus d’une reconnaissance saluant le travail d’un architecte, une mise en avant de l’architecture dans la société.

Par ce choix, le jury a voulu rendre hommage aux «positions civiques» de l’architecte. En plus de mettre en évidence «son œuvre importante dans la ville de Lisbonne dont trois Prix Valmor [prix national d’architecture, ndlr.], ce prix couronne une personnalité marquée par la constance et l’intemporalité». «Il s’est toujours engagé face à la nécessité de construire une société meilleure et surtout plus juste», précise le jury.

03(@Manuelvbotelho).jpgNé à Lisbonne, Nuno Teotónio Pereira, après une carrière couvrant plus de six décennies, est l’un des architectes les plus connus au Portugal mais aussi l’un «des défenseurs historiques des droits civiques et politiques durant le régime salazariste».

Formé à l’Ecole des Beaux-arts de Lisbonne, Nuno Teotónio Pereira a décidé de suivre des études d’architecture alors qu’il était a priori destiné à devenir géographe. L’enthousiasme contagieux de son collègue Carlos Manuel Ramos (fils de l’architecte Carlos Ramos) n’a pas été étranger à ce revirement soudain.

Dans un très long entretien publié dans la revue brésilienne Vitruvius en avril 2008, l’architecte revenait très longuement sur les débuts de sa carrière. «J’ai eu beaucoup de chance les premières années de mon activité professionnelle. Il y avait peu d’architectes alors et j’ai obtenu mes premières commandes avant même de finir mes études. Ces premiers projets ont été facilités pour deux raisons : d’un côté, ma famille était très liée politiquement et économiquement au régime salazariste - mon père était directeur d’une compagnie d’assurance à l’époque -. D’un autre côté, j’étais très proche de l’église catholique qui m’a offert plusieurs projets de lieux de culte. J’ai eu aussi la possibilité de réaliser un ensemble de logements qui m’a beaucoup marqué : las Aguas Livres», explique-t-il.

02(@JoaoValerio).jpgL’architecte retrace alors ses influences. En tête Le Corbusier puis, d’une manière générale, le mouvement moderne européen. Frank Lloyd Wright et les américains ont été pour lui, «un peu loin».

«Nous étions en pleine guerre mondiale. Je suis entré à l’Ecole des Beaux-arts le 1er septembre 1939 et, quand le conflit a pris fin en 1945, j’achevais alors ma dernière année. A cette époque, j’ai pu obtenir des informations sur les projets du mouvement moderne européen, surtout depuis la Suisse, qui s’était réfugiée dans sa neutralité et continuait à construire contrairement aux pays engagés dans la guerre. Il y avait aussi la Suède, où le mouvement moderne a continué à s’imposer. Les pays où les gouvernements fascistes étaient au pouvoir (dont le Portugal) étouffaient ce modernisme en essayant d’imposer une architecture nationale. Etudiants, nous contestions ces choix», se souvient-il.

«Il y avait un esprit de lutte, de résistance. Notre idéal était le modernisme et nos ennemis ou nos adversaires étaient le pouvoir portugais, y compris notre propre directeur d’école, le professeur Agostinho da Silva qui a, entre autres, réalisé le projet de la Place de Areeiro. Voilà ce qui nous appris à lutter, à résister, à nous opposer», explique-t-il.

04(@Manuelvbotelho)_S.jpgNuno Teotónio Pereira confie toutefois avoir eu de la «chance». «Après la guerre, il était important que les nouvelles positions puissent s’établir. La grande partie de mes projets correspond à une époque où il n’y avait pas tant d’obligations en terme stylistique de la part de l’Etat. D’une certaine manière, j’ai pu profiter de cette période de relative ouverture et, à travers des débats, des réunions, des publications d’articles, nous avons pu porter nos opinions sur la place publique».

Des églises, des logements sociaux, de nombreux projets ont été reconnus par ses pairs pour leur qualité. A l’agence Lusa, il rappelait en 2010 «l’idée fausse selon laquelle on n’avait recours aux architectes que pour créer des oeuvres somptueuses. Aujourd’hui, les architectes doivent réaliser des oeuvres modestes mais tout aussi grandioses».

«Notre époque est aujourd’hui très marquée par un fort individualisme, comme au temps du 25 avril*, dont les réjouissances et les festivités étaient, en fin de compte, très superficielles. La notion de collectif s’est perdue. Il n’y a plus aucun mouvement qui appelle à l’acte... J’ai passé ma vie pendant des années dans des réunions ici et là... Il y avait une attitude de résistance», explique-t-il à Vitruvius.

05(@Manuelvbotelho).jpgL’un des grands problèmes de l’architecture au Portugal ces dernières années ? «Nous avons voué un culte excessif aux objets en plus de mépriser la ville». La faute à la «puissance politique».

Nuno Teotónio Pereira renoue avec son idéal contestataire. Et ce prix, arrivé tardivement, l’encourage à poursuivre. Envers et contre tout, mais toujours pour «contribuer à la beauté de l’espace et au bien-être de chacun».

Jean-Philippe Hugron

* La révolution des Oeillets (Revolução dos Cravos en portugais), également surnommée le 25 avril (en portugais : 25 de Abril) est le nom donné aux événements d'avril 1974 qui ont entraîné la chute de la dictature salazariste qui dominait le Portugal depuis 1933. [source : Wikipédia]

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