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Livre | Le Corbusier, facho blanc comme neige ? (22-04-2015)

«La politique ? Je suis incolore puisque les groupes qui se groupent (sic) autour de nos idées, sont Redressement français (militarisme bourgeois)... Communistes, socialistes, radicaux (Loucheur), royalistes, fascistes. Quand on mélange toutes les couleurs, vous le savez, cela fait du blanc», écrit Le Corbusier à son amie Hélène de Mandrot le 28 juin 1930.

France | Edouard Le Corbusier

La réponse fait suite, selon Xavier de Jarcy, journaliste à Télérama et auteur du livre Le Corbusier, un fascisme français*, à l’accusation selon laquelle l’homme de l’art se prendrait trop souvent pour le «gendarme de l’architecture». Soit, morales et leçons ponctuent le grand oeuvre. Aujourd’hui encore, ses détracteurs dénoncent l’autoritarisme d’un homme «total».

Xavier de Jarcy n’en est pas. Il préfère objectivement reconstituer, dans un essai aux accents plus historiques qu’architecturaux, les liens étroits de Le Corbusier avec - prudence oblige - «un» fascisme français.

Avancer en un titre choc, mais sous une formule suffisamment ambigüe pour éviter tout amalgame, que Le Corbusier serait fasciste, voilà de quoi réveiller l’intérêt pour un homme dont on pensait avoir déjà tout dit et tout écrit.

Toutefois, énoncé de la sorte, le titre sonne aussi comme un sujet d’examen. Existe-t-il un fascisme français ? Vous avez trois heures !

La question n’est d’ailleurs pas tranchée par l’auteur qui se réfugie derrière Zeev Sternhell, pour qui la problématique n’est «ni de droite, ni de gauche». Le fascisme français est, pour l’historien, indiscutablement tangible.

02().jpgOuvrir ce livre, pour qui apprécie Le Corbusier d’une façon ou d’une autre, est particulièrement difficile sans imaginer que le procès engagé est à charge.

A mesure des pages, le ton n’est jamais à la vindicte et donne toujours dans la tempérance.

Xavier de Jarcy dessine avec force détails les contours du «fascisme français» et convoque de nombreuses figures de l’entre-deux-guerres plus ou moins proches de Le Corbusier.

Ceci étant écrit, malgré un exposé complet, parfois fastidieux pour l’amateur d’architecture, il est particulièrement ardu - alors que la vérité semble éclatante - de se défaire de l’idée selon laquelle chacun pourrait faire dire, à la faveur de mots tendancieux, n’importe quoi à n’importe qui.

Certes, Xavier de Jarcy donne à lire une sociologie particulièrement troublante. Toutefois, il n’offre qu’une lecture a posteriori. Chaque action est bien entendu contextualisée dans un calendrier d’événements et de circonstances - et sur ce point, le livre est rigoureusement précis - ais jamais n’est rien dit quant au climat d’alors.

Le Corbusier est un homme de l’écrit qui a le sens de la formule. Les mots qu’il engage dans ses textes restent ceux d’une époque. L’architecte et ses proches ne sont pas d’une génération spontanée. Le Corbusier, un fascisme français décrit pourtant une réalité isolée.

Le Corbusier n’aurait dû être, dans cet essai, présenté comme le seul produit de son époque, manipulé par des idées qu’il retranscrit avec plus ou moins d’efficacité dans son architecture. Pour dénoncer l’homme, il faudrait avant tout engager une thérapie collective plutôt que de mobiliser un réseau personnel et professionnel pourtant accablant.

Au-delà, avant d’être la figure d’un fascisme français, Le Corbusier est aussi un attentiste. Avancer aujourd’hui pour un architecte être «homme politique» est preuve d’engagement. Il en va surtout d’une logique imparable propre au métier. Bâtir implique une décision qui appartient au pouvoir. Le flirt est donc plus que nécessaire.

En 1928, après son passage moscovite pour la réalisation du Centrosoyuz, Le Corbusier était considéré, selon Xavier de Jarcy, comme «le cheval de Troie du bolchévisme». Il est, dix ans plus tard, un vichyste chevronné. Les extraits de lettres adressées à sa mère témoignent souvent d’un enthousiasme pour les puissants. Et pour cause, il en va de l’avenir de son propre travail.

L’auteur cite Jean-Louis Cohen affirmant que «Le Corbusier commence les années 1930 plutôt à droite et les finit clairement à gauche» et d’ajouter son analyse : «son horreur des crimes commis par Franco, sa crainte devant la montée du nazisme s’additionnent d’opportunisme : le Front Populaire étant la nouvelle autorité, il faut lui donner des gages si l'on veut construire».

Dans cette logique, la collaboration était inévitable. Alors oui, Le Corbusier a les mains sales mais 284 pages pour le démontrer est un peu long.

Toutefois, l’essai de Xavier de Jarcy propose en sus le portrait d’un fascisme français où l’architecte, absent parfois des pages entières, semble être un simple prétexte pour aborder le sujet.

Entre les lignes, les événements que dépeint le journaliste sont confondants d’actualité. Du redressement productif à la révolution éthique, du goût pour la vitesse à la condamnation de l’individualisme, qui de 1930 ou de 2015 ?

Le cinquantenaire de la disparition de Le Corbusier est donc l’occasion d’un inventaire riche d’enseignements mais aussi l’opportunité de plonger le regard dans un troublant miroir.

Jean-Philippe Hugron

* Paru aux Editions Albin Michel ; Format : 22,5cmx14,5cm ; 288 pages ; Prix : 19,00 euros.

Réactions

carol | 08-05-2015 à 12:14:00

Très intéressant

Fronpopu | 01-05-2015 à 14:22:00

la premire des questions est de savoir en quoi avoir t "fasciste franais" serait vraiment vilain? ou pas joli-joli !?
C'est dire avoir eu la limite "les mains sales" en cela, en quoi serait-ce plus mal, que d'avoir eu les mains "rouges"; si l'on comprend ce que a veut dire... l'aune de Fernand Pouillon par exemple...

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