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Opinion | Lettre ouverte de François Chaslin à propos de Le Corbusier et du fascisme (07-05-2015)

Cette lettre ouverte datée du 2 mai 2015 est adressée à Robert Paxton, «suite à l'annonce faite par Frédéric Migayrou et le Centre Pompidou d'un colloque qu'il devrait présider». Toutefois, l’intéressé dément l’affirmation. «A bientôt 83 ans, il n'a aucune intention de se laisser entraîner dans ce débat», note François Chaslin en propos liminaires. Il n’en reste pas moins la dénonciation d’une «campagne déplaisante dans sa forme, sa recherche délibérée du scandale, son caractère épidémique et quasi instantané».

France

Lettre ouverte à Robert Paxton à propos de Le Corbusier et du fascisme

Cher Monsieur,

Je suis l'auteur d'un gros ouvrage sur Le Corbusier paru début mars dans la collection Fiction & Cie des éditions du Seuil. Il est simplement intitulé Un Corbusier. Il s'agit d'une sorte de «caractère» de l'architecte au ton plutôt littéraire. Un portrait dans le genre cubiste, à multiples facettes, assez bienveillant, mais qui ne dissimule pas ce qu'il fut, ni quels groupes il fréquenta du milieu des années vingt jusqu'à Vichy, notamment ceux qui s'étaient constitués autour du Faisceau et qui, durant une dizaine d'années, avant d'abandonner ce qualificatif vers 1935, se déclarèrent fascistes.

Deux autres essais sont parus ensuite, plus accusateurs : celui de Marc Perelman, philosophe de l'hygiène, du sport et des stades, et celui au ton pamphlétaire et agressif du journaliste Xavier de Jarcy. De tout cela, on a fait l'amalgame.

Une campagne s'est développée depuis l'édition le 10 avril d'une dépêche de l'Agence France Presse qui titrait : 'Le Corbusier fasciste, des ouvrages fissurent l'image du grand architecte'. Une campagne mondiale : plus de cent cinquante articles sur son fascisme et son antisémitisme supposés, ce qui est simplificateur et abusif, parfois même son nazisme, ce qui est extravagant. J'en ai à ce jour relevé dans vingt-sept pays. Ceci en trois semaines.

Cette campagne est déplaisante dans sa forme, sa recherche délibérée du scandale, son caractère épidémique et quasi instantané. Elle traduit l'extraordinaire suivisme de la presse globalisée, notamment dans sa version numérique, et le déploiement viral des informations que colportent les réseaux sociaux. Les conséquences en sont ravageuses au moment où la Fondation Le Corbusier, qui pratique la totale ouverture de ses archives aux chercheurs, relance une action en faveur du classement au patrimoine mondial d'une partie de l'oeuvre de l'architecte. Au moment où l'on songeait à un musée qui serait consacré à son oeuvre.

Certains commentateurs ont cru devoir reprocher au Centre Pompidou de ne pas traiter cette dimension particulière de l'activité du Corbusier dans la somptueuse exposition qu'il lui consacre à l'occasion du cinquantenaire de sa disparition. Accusation malvenue car le musée s'était proposé une toute autre approche que biographique : plutôt esthétique. L'un de ses deux commissaires, Frédéric Migayrou, a répondu à ces reproches lors du vernissage de presse, le mardi 28 avril. Il s'est permis de dire publiquement que ces trois ouvrages, de nature fort différente, «relèvent du tabloïd». C'est d'une totale goujaterie. En ce qui concerne le mien, il a précisé qu'il était «sans aucune mention de source». Or, il se trouve qu'il n'y a pas une seule parmi les dizaines, les centaines de citations qui fourmillent dans mon essai qui ne soit précisément référencée dans le fil même du texte.

Il a eu ces mots, par ailleurs : «Quelle est la légitimité de ces livres ? Ont-ils une légitimité scientifique ? S'agit-il de recherches patientes, universitaires, qui trament le vrai problème, la situation institutionnelle de l'architecture et de l'urbanisme des années trente à Vichy ? Non ! Ce travail n'a jamais été fait». Justement si, il l'a été. Notamment dans mon ouvrage qui lui consacre peut-être 150 de ses 528 pages. Qui lui consacre justement ces pages que l'on me reproche. Il l'a été fait par d'autres et il l'avait été entrepris il y a quelques années par d'autres encore (je pense à certains contributeurs de l'Encyclopédie Le Corbusier de Jacques Lucan, à diverses recherches de Daniel Le Couédic, Jean-Claude Vigato ou Jean-Louis Cohen, ou encore à une publication ancienne de Marc Perelman).

Si les recherches universitaires «patientes» n'aboutissent pas à ce que soient connus certains faits que je dévoile, c'est à cause de divers mécanismes de censure ou d'autocensure qui frisent le déni de réalité. Je pourrais en apporter quantité d'exemples. Si les publications sur Le Corbusier, sur Perret, sur tel architecte nazi de la Côte d'Opale, sur les circonstances architecturales de la destruction du Vieux-Port de Marseille, sur les architectes de la Reconstruction de la période pétainiste éludent ces questions, si personne n'a étudié les conditions de la presse architecturale sous tutelle allemande, si personne n'a traité des lois juives de 1940 ni de l'épuration, si le milieu des historiens patentés a négligé et parfois dissimulé des pans entiers de la réalité, il faut être sacrément culotté pour reprocher à quelques auteurs de s'y risquer.

Et ce sont probablement ces experts en autocensure qui seront invités à en débattre benoîtement entre eux au Centre Pompidou dans le grand colloque qui vient en toute hâte d'être annoncé pour l'an prochain et qui, sous votre présidence, veillerait à que soit enfin faite «cette histoire qui n'a jamais été faite». Surtout pas par eux. Surtout pas par ceux qui, publiant récemment une lettre de Le Corbusier en date du premier octobre 1940, alors qu'il vient de passer une semaine à Vichy et qu'il écrit à sa mère : «On a nettoyé totalement la ville de tous les crabes qui avaient assailli le gouvernement naissant. Les Juifs passent un sale moment. J'en suis parfois contrit. Mais il apparaît que leur soif aveugle de l'argent avait pourri le pays», croient devoir préciser en bas de page : «Le Corbusier s'émeut ici des premières mesures antisémites françaises».

Si la campagne contre Le Corbusier «fasciste» a pris une dimension absurde et démesurée, je me permets de vous mettre en garde contre certains milieux dont la frilosité à l'égard de cette histoire-là est exactement du même ordre que celle que vous avez connue et combattue au début des années 1970. On se réjouit grandement de l'annonce de cette présidence, bien sûr, mais il ne faudrait pas que votre notoriété serve de caution à ceux qui contournent systématiquement les zones d'ombre ou qui marchent à pas feutrés là où le sol grince.

Bien à vous.

François Chaslin

Réactions

Remigio Dalla Valle | Peintre | Ile de France | 08-05-2015 à 06:26:00

Merci Chalin pour toutes ces prcisions et ce bon livre que j'ai eu grand plaisir lire

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