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Visite | Lignes blanches sur la Riviera (17-06-2015)

Abandon, squat, assassinat, passion et crise de jalousie. Un cocktail explosif digne d’une série B. En lieu, voici l’histoire de la villa E-1027, la maison d’Eileen Gray à Roquebrune-Cap-Martin, ré-ouverte au public depuis le 1er mai et officiellement inaugurée le 26 juin 2015.

Logement individuel | Patrimoine | Alpes-Maritimes

Pour les randonneurs allant depuis la gare de Roquebrune-Cap-Martin à la recherche de spectaculaires vues sur Monaco depuis le chemin des douaniers, la villa E-1027 est plus ou moins familière. Il y a quelques mois encore, la célèbre maison présentait même un état de délabrement avancée. Abandonnée et squattée, la belle moderne n’avait plus son éclat.

Cédée au Conservatoire du littoral, elle a été fidèlement restaurée ; depuis le mois de mai, elle est ouverte au public.

02(@ManuelBougot)_S.jpgLa maison, comme il serait possible de le penser, n’est pas l’oeuvre de Le Corbusier. Peut-être voulait-il, en peinturlurant quelques murs, s’approprier le lieu. Quoi qu’on en dise, de grossières fresques ont été l’occasion d’apposer sa signature sur les murs et depuis d’associer son nom à l’architecture.

En fait, Eileen Gray et Jean Badovici - de son vrai nom Badoviso - en sont les auteurs. Né à Bucarest en 1893, ce dernier est diplômé de l’Ecole Spéciale d’Architecture, neuf ans après Robert Mallet-Stevens. En 1923, il fonde la revue L’architecture vivante en vue de soutenir une jeune génération d’architectes modernes dont Le Corbusier.

Par l’entremise d’une revue spécialisée néerlandaise - Wendingen -, Jean Badovici fait la rencontre d’Eileen Gray en vue de rédiger quelques articles dans un numéro entièrement dédié à l’architecte irlandaise.

S’engage alors une histoire. Passionnelle ? Vraisemblablement. Professionnelle, assurément. Tous deux travaillent conjointement à la restauration de maisons anciennes à Vézelay.

03(@ManuelBougot-FLC-ADAGP).jpgSwinging Riviera et voilà l’appel du sud qui ne tarde pas. Comme les élites argentées d’Angleterre, d’Allemagne ou même des Etats-Unis, le duo accoure vers les rivages méditerranéens. En 1926, Eileen Gray achète au nom de Badovici un terrain sur le Cap-Martin. En mire, les falaises de la Tête de Chien qui dominent le rocher monégasque.

Nom de baptême pour oeuvre totale : E1027. Le E de Eileen. Le 10 du J de Jean. 2 du B de Badovici et 7 du G de Gray. L’un et l’autre, inextricablement enchevêtrés.

Les étés se succèdent et la maison reste des plus confortables, sauf peut-être pour la cuisinière dont les fours sont positionnés dans un réduit en-dehors de la maison. Amis et connaissances profitent quant à eux d’une superbe vue sur la belle bleue. Parmi eux, Le Corbusier.

En 1932, Eileen Gray décide de faire maison séparée et réalise sa propre villa quelques kilomètres plus loin : Tempe a Pailla. Pour autant, les joyeuses réunions du Cap ne sont pas révolues. Le Corbusier, poussé par Jean Badovici, réalise deux fresques en 1938. L’architecte disait avoir «une furieuse envie de salir les murs». Il a, en tout et pour tout, «barbouillé» - selon son propre mot - cinq d’entre eux.

Eileen Gray désapprouve cette action. L’architecte, improvisé peintre, singe les étiquettes laissées ici et là par la maîtresse de maison sur les meubles pour faciliter la vie de ses occupants passagers. «Défense de rire», griffe Le Corbusier sur un mur.

Les années passent. Le Cap devient de plus en plus corbuséen. Le maître moderne peinturlure également le restaurant voisin, l’Etoile de Mer. Il sympathise même avec son propriétaire, Thomas Rebutato que tout le monde appelait Robert. Tous deux envisagent un projet touristique de plusieurs dizaines d’unités de camping : 'Rob & Roq'. Quelques-unes seulement seront réalisées. Le Corbusier érige également son fameux cabanon, un espace rudimentaire, loin des lignes blanches de la villa E1027.

04(@ManuelBougot).jpgLa troupe des modernes se fait alors vieillissante. En 1956, Jean Badovici décède à Monaco. La maison revient à sa soeur, nonne en Roumanie. La villa est alors vendue par l’entremise de Le Corbusier à une relation suisse qui, elle-même, la cèdera, quelques années plus tard, à son fidèle médecin.

Dans les années 90, le bon docteur est assassiné. Par ses jardiniers, paraît-il, qui lui ont volé au passage voiture et chien de compagnie. La villa est ensuite vandalisée. Un squatter polonais l’habite. Il respecte plus ou moins l’endroit qui a, avec le temps, perdu de son lustre ainsi qu’une bonne partie de son mobilier original réalisé par des artisans locaux. L’occupant d’alors se risque même à revoir les graffites de Le Corbusier côté jardin ; les lignes d’une composition abstraites dessineraient des croix gammées de par trop visibles... Un fascisme français passé au ripolin ?!

Le Conservatoire du littoral, propriétaire du Cabanon de Le Corbusier a fait l’acquisition de la villa en 1999. En 2000, la famille Rebutato lui cède le restaurant de l’Etoile de Mer ainsi que les Unités de Camping.

Deux institutions, le Fond de Dotation Eileen Gray-Le Corbusier et l’association Eileen-Gray-Etoile-de-Mer-Le-Corbusier ont oeuvré pour la remise en état de cet ensemble. Leur rapprochement a donné naissance à l’association 'Cap Moderne', chargée par le Conservatoire du littoral de gérer et mettre en valeur le site.

Avec le soutien de la mairie et surtout à force de généreux mécènes, la villa a pu retrouver son lustre même si bien des pièces de mobilier n’ont pu encore être restituées, faute de moyens.

Les ambitions à Roquebrune-Cap-Martin sont aujourd’hui encore plus grandes. La villa voisine, squattée elle aussi (!), devrait à terme être rachetée pour offrir un centre d’accueil à l’ensemble. Les procédures d’expulsion ralentissent le processus.

Une halle à proximité de la gare sera, quant à elle, transformée en lieu d’exposition où une réplique du cabanon sera présentée au public ; l’original étant sanctuarisé, il devient, au même titre que la grotte Cosquer, non visitable. Pour la préservation de l’art rupestre !

Bref, 'Cap Moderne' s’organise et deviendra à terme, sur la Côte d’Azur, un site incontournable pour tout amateur d’architecture. Le modernisme au soleil, quoi de plus plaisant ?

Jean-Philippe Hugron

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