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Diplôme | Sébastien Tabourin & Nicolas Delalande, deux diplômés à la mer (09-09-2015)

En 2015, la mention du meilleur diplôme de l’Ecole Spéciale d'Architecture a été attribuée à Sébastien Tabourin et Nicolas Delalande pour leurs «Horizons passagers» qui se veulent «une architecture maritime comme refuge d’une expérience oubliée». Rencontre avec les éléments où la marée rythme l’expérience d’un espace sans programme. Un travail mené sous la direction de Carl Fredrik Svenstedt et Chris Younès.

Aménagement extérieur/Paysage | Béton |

En parcourant ce projet, vous embarquerez dans l’univers poétique et fantastique de la mer, vous vous placerez au cœur du milieu, vous le vivrez, le ressentirez à travers diverses expériences. Du grand large au littoral, de l’imaginaire à la matière, nous vous emmènerons à la rencontre du paysage afin de vous raconter la manière dont l’architecture, l’homme et la mer, pourraient se rejoindre au sein d’une expérience nouvelle.

02()_B.jpgPour ce faire, nous nous sommes alors attachés à une notion qui, non seulement nous est privilégiée en France, mais qui exprime aussi un imaginaire architectural et un dialogue paysagé fort : la marée.

24().jpgLa Bretagne vit au rythme des plus grandes marées du monde. C’est avec surprise que nous avons découvert notre site, le sillon du Talbert. Point le plus au Nord et premier site remarquable de Bretagne, il est une longue langue de galets de quatre kilomètres qui s’avance dans la mer, protégeant la baie des courants et des vagues. Le chemin de grande randonnée qui le traverse transforme le site en lieu de pèlerinage où de nombreux fidèles se rendent quotidiennement. Pécheurs, promeneurs et amis s’y retrouvent le temps de quelques heures pour marcher vers le large, en direction du phare des Hauts de Bréhat. A la pointe du sillon, après trois heures de marche, se cache le petit archipel d’Olonne. Anciennement rattaché au sillon, il faut désormais attendre la mi- marée pour pouvoir s’y rendre. C’est sur la dernière île de l’archipel que le projet va prendre corps.

03()_B.jpgPour mieux comprendre ce site, nous avons parcouru ce vaste paysage, nous l’avons vécu pendant trois jours, nous l’avons observé, touché, écouté et enregistré. Nous avons échantillonné ses matières, ses couleurs, pour établir une sorte de matériauthèque afin d’étudier la réaction des matériaux envisagés avec le milieu environnant. Cette première recherche expérimentale, in situ, est devenue la base de notre travail. Ce contact permanent avec le site nous a ensuite permis d’imaginer et de dessiner de futurs espaces. Transformer nos sensations paysagères en architecture, tel était notre objectif.

04()_S.jpgLe paysage semble uniforme mais se révèle différent à mesure des heures de la journée, et des jours de l’année. Une fois cet ensemble parcouru et arpenté, nous voulions que notre projet, quel qu’il soit, quelle que soit sa forme, évolue en harmonie avec le paysage, qu’il passe de l’humide au sec, du statut d’île, d’archipel, à celui de massif rocheux.

C’est en affrontant la mer par notre géométrie que nous magnifions son expérience. Nous avions décidé que le projet serait une masse qui viendrait encadrer le site, entourer l’île sans y toucher. L’idée était de valoriser la beauté et la force de cet îlot vert au milieu de ce désert de sable ou d’eau.

12()_B.jpgMais pourquoi ?, vous demanderez-vous. Pourquoi un rectangle?  Peu importe la radicalité de la forme, cette masse qui entoure le site est ici une image forte et propre à ce milieu. Elle est le symbole, la matérialisation à marée-basse de la future masse d’eau qui viendra entourer le rocher à marée haute. Alignée en hauteur au dernier niveau de la marée, au dernier horizon, elle se veut comme le négatif d’un paysage maritime temporairement disparu, comme une prise de conscience matérielle d’un phénomène invisible.

Il nous fallait une trame de travail, un processus de découpe des espaces dans cette masse, un jeu de pleins et de vides qui conserve le dialogue mis en place par les phénomènes de marées.  Au nombre de deux par jours, elles impliquent que six heures durant l’eau monte pour plus tard pendant six autres heures redescendre. Tout d’abord, le processus débute lentement, puis s’accélère brusquement retrouver une vitesse plus douce. En six heures, le paysage se transforme totalement. L’horizon terrestre devient un horizon maritime. Entre ces deux extrêmes, mille autres horizons se sont succédé.

La marche donne sa dimension à l’espace, elle lui confère cheminement et temporalité. Le volume du projet se retrouve alors divisé par une succession de plans horizontaux et invisibles espacés de quinze centimètres. Il devient un immense escalier au milieu du désert. Chaque marche correspond à un horizon différent. En faisant une moyenne des marées sur notre site sur un mois, nous sommes arrivés à un constat très simple : l’eau met neuf minutes pour monter une marche de quinze centimètres. 

23()_S.jpgCela nous a permis d’anticiper et de mieux appréhender le mouvement des marées dans notre projet. Cet ensemble de données est devenu notre matière à penser l’architecture au sein de ce milieu. Il est notre modulor. Il est le moyen de matérialiser l’horloge interne d’un milieu, de créer une architecture comme le prolongement direct de son milieu.  A partir de notre trame temporelle constructive, des espaces, des assises et des vues vont progressivement prendre forme : par exemple, une strate devient une marche, trois strates deviennent une assise, et dix l’horizon d’une personne moyenne.

Pour matérialiser ces différentes strates invisibles, nous avons décidé d’utiliser un béton banché qui reprendrait les différents états de cette montée des eaux. Le projet devient comme une sorte d’horloge du temps (de la marée). Plus qu’un outil de travail, il s’agit là d’un système architectural en symbiose avec son contexte naturel

10().jpgLe randonneur en arrivant dans le projet est tout de suite informé sur le niveau de la marée grâce à cette horloge interne du projet. Elle lui permet donc de prévoir le temps qu’il lui reste avant la disparition de l’espace où il se trouve, de l’apparition de nouveaux espaces autour de lui, ou encore l’isolement de l’ensemble du projet. Chose invisible depuis le rocher lorsque la marée est haute, le sillon et l’archipel sont séparés par les eaux. Il est alors impossible de rejoindre le continent à pied. Le projet et l’île se transforment donc en refuge jusqu’à la prochaine mi-marée.

D’où la spécificité de l’espace «entre deux eaux». Il commence à se remplir exactement à mi marée. Quand l’espace est vide, il indique au promeneur que la voie du retour jusqu’au sillon est libre. D’autres, jamais immergés, annoncent au promeneur la présence d’un espace sec, d’un possible refuge. Plus qu’une randonnée, le projet offre, du paysage, différentes sensations et expériences. A chaque pas du marcheur correspond un nouvel horizon et donc un nouveau projet. De la marée qui évolue, du vent qui tourne, du courant qui change, chacun des espaces offre quelque chose de différent. Il suffit de se trouver au bon endroit au bon moment.

22()_S.jpgIl peut y avoir des espaces dont la magie ne dure que quelques minutes. Certains randonneurs se déplaceront spécialement pour observer l’ambiance et l’horizon si particulier de «la grotte». Une communion avec la mer, ses reflets et sa sonorité. Un espace praticable seulement trente minutes à marée basse.

15()_S.jpgUn autre exemple. Nous sommes le 13 septembre, il est 13h38, avant de vous engager sur le site, vous avez du consulter la météo ou l’Almanach en vue d’arriver avant la tempête et d’être sur place à temps pour pouvoir contempler au calme la beauté des forces extérieures qui s’agitent dans la brèche. Un espace aux contrastes forts.

Il est aussi l’un des seuls où l’on peut déchausser ses bottes pour sentir la chaleur du bois sous nos pieds. D’aucuns s’allongent sur deux grands bancs et admirent au calme la puissance des vagues qui s’écrasent dans la brèche de béton derrière la vitre. Dans un couloir voisin, l'eau vient s’écraser sur des plaques d'acier.

16()_B.jpgUn jour de très grande marée, le projet entier sera alors enseveli et le randonneur n’aura comme seul refuge que l’île, qui dans de telles conditions devient la dernière marche du projet. Et surement qu’un peu plus tard, un banc surgira de l’eau pour quelques minutes, le reste du projet sera visible par transparence dans les profondeurs.

17()_B.jpgLa notion de matière vient s’ajouter à l’horloge interne du projet pour apporter au marcheur d’autres informations essentielles au projet ;  la temp(s)érature des espaces : le sec, le mouillé le durable et l’éphémère.


En parcourant le projet le marcheur est enveloppé d’une matérialité qui lui indique le type de lieu dans lequel il se trouve. Le contact de l’acier, froid et humide, ou du béton gris encore mouillé et recouvert d’algues laisse présager un espace dont l’expérience est éphémère puisque l’eau menace d’arriver. Tandis que le béton ocre indique un espace sec et durable, tout comme le bois, mais avec une notion de confort et de chaleur supplémentaire. 

18()_S.jpgLe randonneur assis sur le banc d'acier de l’observatoire sur Olonne sait, au contact de l'acier, que l'eau va ensevelir l'espace. Seule l’échelle d’acier lui permet de rejoindre un lieu sec, un refuge où il trouvera protection.

Dehors, l’eau est partout, un long couloir se dessine. Il peut prendre le temps, cinq minutes pour regarder l’océan se refermer sur la langue de sable qui relie le projet à l’île voisine. Il lui est désormais impossible de rejoindre le continent avant six heures. Il pose son sac sur des planches de bois. Le béton ocre et sec sur les murs rend l’atmosphère chaleureuse.

Un unique espace conserve l’eau à marée basse. Il est l’oasis au milieu de ce désert de pierre, ou une piscine d’eau de mer longuement attendue après quatre heures de marche. En négatif, dans le sanctuaire, le visiteur découvre un espace où la roche, les galets et le sable sont conservés au sec dans leur état naturel, même à marée haute, comme libérés du poids des mouvements de l’océan. 

19()_S.jpg Dans ce projet, l'eau aussi a son propre chemin. Le projet n'altère jamais son parcours. Des canaux visibles ou invisibles parcourent le site dans sa totalité. Ces canaux permettent par exemple de faire jaillir l'eau sous le sol matérialisé par une plaque d'acier, créant ainsi cette surprise qu'est la marée. Ou encore, dans la gorge, l'eau sort du mur par surprise quand le canal déborde.

20()_B.jpg Un autre élément du projet que nous avons souhaité prendre en compte, c'est son évolution au cours du temps. Les forces de la marée, du vent et des courants peuvent déplacer d'importantes masses de sable et de pierre. Le projet va donc, sur certaine partie, se faire ensevelir. Il est comme la marée en continuel mouvement. Certains espaces ne seront plus praticables, l'acier se fendra pour laisser l'eau et le sable pénétrer dans l'espace.

Le projet est donc la matérialisation de notre réflexion sur le paysage maritime. «Horizon passager» est pour le marcheur le prolongement architectural de sa randonnée, un refuge de l’horizon et d’une expérience de la mer oubliée.

21()_B.jpgIl se veut comme un projet impersonnel qui tend plus à se rapprocher du paysage et de son contexte naturel que d’un programme en particulier. Le programme devient alors personnel, certains le verront comme un refuge,  d’autre comme un lieu de retraite, un sanctuaire, un panorama, voire une simple piscine d’eau de mer.

Et d’autres encore,  le verront comme une vulgaire dalle de béton et d’acier...

Sébastien Tabourin & Nicolas Delalande  

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